| Juliette posa sa valise et se jeta au cou de son grand-père. Aussitôt, elle vit les doryphores. - Grand-père, c’est quoi toutes ces petites bestioles dans cette grande malle ? - Ce sont mes doryphores, je les élève avec tendresse. - Tu élèves des doryphores ? - Oui, ma chérie, pour embêter le voisin. Tant que je serais vivant, cet imbécile ne récoltera pas une seule patate. - Mais pourquoi ? - Il a coupé mon cerisier, parce que soi-disant il faisait trop d’ombres sur ses maudites patates. - Ah bon ! Tu es fâché avec le voisin ? - Non, ce n’est pas une fâcherie, c’est la guerre. Le grand-père expliqua à Juliette son plan de bataille : - Tous les matins, dès le chant du coq, je lance une vingtaine de doryphores par-dessus le petit mur, et je les surveille avec mes juelles. Ah ! Ils font du bon travail, ils liquident deux ou trois pieds de pommes de terre avant que le voisin n’ait mis le nez dehors. - Le voisin laisse bouffer ses patates sans rien faire ? Il ne connaît pas les insecticides ? Le grand-père prit un air rusé : - Mes doryphores sont invincibles. Tous les jours je leur donne un petit mélange d’insecticide bien dosé, maintenant ils sont habitués. Ils résistent à tout. L’insecticide qui abattra mes doryphores n’est pas encore inventé, crois-moi. Le voisin se ruine en poison varié pour tuer mes jolies petites bêtes, mais ce n’est que peine perdue, mes doryphores sont increvables, et finauds avec ça, dès qu’ils ont boulotté, ils rentrent au bercail, bien repus. Je les rattrape et les replace dans la malle. Oh ! Bien sûr, j’en perds quelques-uns à chaque bataille, mais tant pis, j’en ai toujours assez pour détruire le champ du voisin. Le grand-père éclata d’un rire sardonique qui consterna Juliette. Comment son grand-père si doux et si gentil pouvait-il devenir si diabolique à cause d’un cerisier ? Et comment pourrait-elle jouer avec Lionel, le fils du voisin, comme les autres étés ? - Bien sûr, reprit le grand-père, je te demande de ne pas adresser la parole à Lionel. - Mais grand-père, Lionel est mon ami. - Non, maintenant il est seulement le fils des mangeurs de patates. L’horloge sonna huit fois. - Déjà huit heures, s’écria le grand-père, il est vraiment grand temps de nourrir mes petits amis. Il s’approcha de la malle, souleva le fin grillage qui servait de couvercle et attrapa quelques doryphores. - Ceux-là ne mangeront pas ce soir, ils feront parti de la prochaine expédition. Demain matin ils se régaleront chez le voisin. Il installa les doryphores sélectionnés dans une boîte à chaussures et distribua aux autres de longues tiges vertes, garnies de feuilles dentelées. - Que leur donnes-tu, demanda Juliette. - Des patates, dit le vieux en riant, c’est ce qu’ils préfèrent. La musique triste d’un harmonica s’éleva au fond du jardin, Juliette dressa l’oreille. Le grand-père n’entendait pas, il parlait à ses doryphores : - Mangez, mes petits, mangez, petites canailles, devenez beaux et gras, les plus beaux doryphores du pays. - Je vais au jardin, dit Juliette. - Va, ma chérie, je te rejoins out de suite. Tu verras mes rosiers, une catastrophe ! Ils sont pleins de pucerons, et rien n’y fait. J’ai beau les pulvériser, les soigner, ils crèvent. Effectivement, les rosiers étaient lamentables, leurs feuilles rongées, jaunies, pendaient tristement. Pourtant, Juliette ne s’attarda pas devant les rosiers. Elle courut au bout du jardin, se colla contre le mur de pierres sèches qui séparait le jardin de son grand-père de celui du voisin. L’harmonica jouait toujours sa mélodie aigrelette - Tu es là Lionel, murmura Juliette ? - oui, chuchota Lionel, je t’ai vu descendre du car, mais je n’ai pas osé venir chez ton grand-père. Comment vas-tu ? - Je vais bien, mais mon grand-père et très en colère contre tes parents, il élève des doryphores. - Mes parents, eux, élèvent des pucerons, souffla Lionel. - Ah ! Les rosiers. - Eh oui ! - nous ne pouvons pas faire arrêter cette stupide querelle ? - Je ne sais pas, avoua Lionel, j’ai tout essayer, ils ne veulent rien écouter. - Alors, nous devons supprimer les doryphores et les pucerons. - Comment ? Ma mère ne lâche pas ses pucerons des yeux, elle tricote à côté de leur baignoire. - Mon grand-père ne néglige pas ses doryphores non plus. - L’autre jour, dit Lionel, j’ai cru avoir une idée géniale, j’ai capturé deux doryphores et plusieurs pucerons et j’ai tente de faire manger les pucerons par les doryphores. - Mais oui ! C’est génial, après nous n’aurons plus que les doryphores à faire boulotter par une autre bébête. - Ça ne marche pas, dit Lionel tristement, les doryphores se moquent éperdument des pucerons, ces goulus ne veulent que des patates. - Mon grand-père m’a interdit de te voir. Un gros soupir traversa le mur : - Je m’en doutais. Mes parents non plus ne veulent pas que je joue avec toi. - Notre été sera gâché par des insectes, c’est injuste. - et ridicule, ton grand-père n’aura pas de rose, mes parents ne récolteront pas une seule patate. Ils sont stupides. - Noyons-les ! - Qui ? - Les doryphores et les pucerons. Cette nuit j’inonderai les rosiers, et toi tu inonderas les patates Les pas du grand-père résonnèrent dans l’allée. - Juliette ? - A demain, murmura Juliette. - Juliette, dit le grand-père, as-tu vu mes pauvres rosiers ? - Je crois qu’ils ont soif, grand-père. Juliette empoigna le tuyau d’arrosage d’une main ferme. - Pendant que tu arroses, je te prépare un bon petit gratin de patates, dit le grand-père, si tu peux noyer les pucerons n’hésite pas. - Fais-moi confiance, ricana Juliette. Le lendemain en s’éveillant Juliette trouva son grand-père penché sur une grande bassine. Il tenait plusieurs fils à la main et marmonnait : - Allez, allez, mes petits, vous devez apprendre à nager. - Qu’est-ce que tu fais, cria Juliette. - Cet idiot de voisin a transformé son champ de patates en piscine. Juliette pouffa de rire. - Ah ! Tu ris ; eh bien moi je ne riais pas lorsque j’ai vu mes petits collaborateurs se noyer sous mes yeux ! Mais mon prochain bataillon saura nager. Juliette s’avança près de la bassine. Un doryphore était attaché au bout de chaque fil. Le grand-père les maintenait à la surface de l’eau. - Regarde celui de droite, il fait déjà la brasse. Oh ! C’est malin ces petites bêtes. Juliette se dirigea vers la porte du jardin.- Tu as oublié de fermer le robinet du jardin hier soir, dit le grand-père, les rosiers étaient trempés.- Et les pucerons ? Le grand-père haussa les épaules : - Ils sont toujours là, de plus en plus nombreux. Juliette s’élança au fond du jardin : - Lionel ? - Je suis là, dit la voix joyeuse de Lionel, cette fois les doryphores n’ont pas résisté. Et les pucerons ? - Ils se portent à merveille. - Ne t'inquiète pas, nous trouverons bien un moyen pour les détruire. - Il faudra aussi trouver autre chose pour les doryphores. Mon grand-père leur donne des cours de natation. Il leur apprend la brasse, la coulée, le plongeon, il en fait des nageurs d’élite. - Alors tant pis, je ne m’occupe plus ni des doryphores ni des pucerons. Ton grand-père plantera des tulipes et mes parents mangeront des pâtes. - Et nous ne nous verrons pas de tout l’été, conclut Juliette. - Non, ce n’est pas possible, je t’attends depuis des mois. Essaye de convaincre ton grand-père, dis-lui que je n’élève pas de serpents à sonnettes pour l’embêter, dis-lui... - Juliette n’a rien à me dire, cria le grand-père qui s’était approché doucement, toi par contre, annonce à tes parents la visite prochaine de Juliette. - Comment, dit Juliette éberluée ? - Mais oui, pourquoi n’irais-tu pas chez les mangeurs de patates, ma chérie ? Il lui prit le bras et l’entraîna vers la maison. - Tu seras mon espionne, chuchota-t-il, tu regarderas tout ce que ces imbéciles mijotent, et ainsi je pourrai déjouer leurs plans. Si j’avais su hier qu’ils projetaient de noyer mes pauvres petits combattants, je leur aurai mis une bouée. - Je t’assure, grand-père, que tu te trompes, les parents de Lionel ont coupé le cerisier, c’est tout. - Me prendrais-tu pour un demeuré Juliette ? Penses-tu que je n’ai pas compris d’où venait cette armée de pucerons ? Eh bien justement, je veux savoir comment ils élèvent leurs pucerons, pour mieux les intoxiquer ! - Et si vous renonciez à cette petite guerre ? Tu abandonnerais tes doryphores et eux leurs pucerons ? - Jamais, dit le grand-père. Juliette soupira. - Ne soupire pas, ma chérie, sois fière d’avoir un grand-père qui défend son jardin, ton jardin. - Personne ne l’attaque ton jardin. - Et mon cerisier ? Et mes roses ? Juliette ? Tu ne vas pas passer dans le camp ennemi ? - Mais non, grand-père. - Ah bon ! Alors cours vite chez les voisins, fouine partout. La mère de Lionel tricotait près d’une vielle baignoire en fer lorsque Juliette entra : - Tiens ! La petite fille du père doryphore, fouilles-la Lionel. - Comment ? Fouiller Juliette ? Mais pourquoi ? - Son vieux grigou de grand-père est bien capable de lui avoir bourré les poches de doryphores. Juliette se laissa fouiller en riant. - Elle ne transporte aucune bestiole clandestine, assura Lionel. - C’est bon, dit la mère, vous pouvez jouer, mais qu’elle ne s’approche pas de la baignoire. Déjà, Juliette lui sautait au cou et l’embrassait comme par le passé, tout en lorgnant sur la baignoire où grouillaient des centaines de pucerons. - Allez jouer dehors, allez jouer dehors, répétait la mère d’un ton agacé. Avant de sortir avec son compagnon, Juliette repéra sur la table divers paquets de poudres contre les pucerons. La mère suivit son regard : - Eh oui, ricana-t-elle, tu pourras annoncer à ton grand-père que mes pucerons mangent des feuilles de rosiers aspergées avec tous les insecticides possibles ! Juliette haussa les épaules : - Nos doryphores en font autant, sauf qu’ils préfèrent les feuilles de patates. - Oui, oui, siffla la mère, mais vos doryphores ne savent pas nager. - Mais si, soupira Juliette. La mère pâlit : - Mais alors ? - Alors, il faut renoncer aux pucerons et aux doryphores et reprendre des relations normales de bon voisinage. - Jamais ! Hurla la mère. Dans le jardin, les enfants se retrouvaient, ils évoquaient les souvenirs de tous les étés passés ensembles. - Ne nous occupons plus de leurs histoires de pucerons et de doryphores, dit Lionel, puisque nous pouvons nous voir, c’est l’essentiel. - Mon grand-père ne m’a envoyée que pour espionner tes parents. Je ne crois pas qu’il me laissera venir chaque jour, ni même sortir avec toi. Les grandes promenades en vélo, les baignades dans la rivière, c’est fini Lionel, du moins pour cet été. Lionel baissa la tête tristement, puis, soudain la redressa : - Cette nuit, j’embarque tous les pucerons. - Tu les embarques comment ? - Dès que mes parents seront endormis, je tirerai la baignoire dehors et je la traînerai jusqu'à la forêt. - Elle est trop lourde, tu n’y arriveras pas tout seul, je t’aiderai, à quelle heure ? - Disons à minuit, ça va ? - D’accord, dit Juliette, à minuit je serai devant la porte de ta maison. En attendant, je vais annoncer à mon grand-père que vos pucerons sont de solides guerriers. Le grand-père écouta Juliette d’une oreille distraite, il était trop absorbé par une nouvelle tâche : le tricot. - Tu entends, grand-père, ce que je te dis ? Les pucerons des voisins sont tout aussi gavés d’insecticide que tes doryphores. - Une maille à l’envers, une maille à l’endroit, murmura le grand-père. - Qu’espères-tu tricoter avec du fil de fer ? Des chaussettes ? - Mais non, bécasse, je confectionne des petites côtes de mailles pour mes doryphores. Je leur ai déjà fabriqué des petits casques doublés d’amiante, je sais c’est toxique, mais pour les doryphores ce n’est pas grave. Ils résisteront à tout, même au feu. Juliette s’empara d’une paire de ciseaux et découpa un morceau de la toile cirée qui recouvrait la table. - Juliette ! Protesta le grand-père. - Je leur fais des bottes, dit Juliette, pour qu’ils ne s’enlisent pas dans la boue. A 23 heures, le premier doryphore casqué et botté apparut sur la table, alourdi par sa côte de maille il avançait très doucement. - Il n’atteindra jamais les plants de patates avant huit jours, ricana Juliette. u as raison, je vais les lâcher dès ce soir. Le grand-père " habilla " une vingtaine de doryphores, avec beaucoup de difficultés, puis sortit. Juliette regarda les doryphores. Ils déambulaient innocemment dans leur prison en attendant de retrouver les patates. Ils faisaient leur boulot de doryphores tranquillement lorsqu’ils étaient en liberté, là ils se relaxaient, ils n’avaient pas de gros soucis. Le grand-père revint bientôt en se frottant les mains : - Ils sont déjà au pied du tilleul, ils avancent en rangs serrés vers les patates, dans moins d’une heure, ce sera l’assaut. J’ai bain envie de les surveiller avec une petite lampe de poche. - Mais non, si le voisin te surprend ? va dormir, grand-père, il est tard. Le grand-père se gratta la tête : - Je suis un peu inquiet, je ne sais pas si ces bestioles mangent aussi bien la nuit que le jour. - Oui, ils mangent tout le temps, rassures-toi. - Lorsqu’ils seront repus, ils passeront le mur et ce perdront. Je dois veiller pour les récupérer. - Tu les retrouveras demain, grand-père, des doryphores en uniformes de grands combattants ne passent pas inaperçus. Le grand-père se coucha enfin, mais à regret. L’horloge sonna douze fois. Juliette ouvrit avec précaution la porte donnant sur la rue et se faufila dehors. Lionel l’attendait blotti contre un poteau électrique. - J’avais peur que tu ne viennes pas, avoua-t-il. - Moi, j’avais peur que mon grand-père passe la nuit à cheval sur le petit mur pour assister à l’offensive de ses doryphores. Lionel s’étonna : - Il les lance la nuit maintenant ? - Oui, avec une armure, un casque et des bottes. Elle baissa la voix : - C’est moi qui ai eu l’idée des bottes, j’ai peut-être eu tort, c’était pour rire. Si tu voyais la dégaine qu’ils ont ces pauvres doryphores. - Nous nous occuperons des doryphores demain, cette nuit nous faisons disparaître les pucerons. Les enfants se hâtèrent vers la maison de Lionel. Toutes les lumières étaient éteintes, les parents se reposaient. - Ta mère ne se couche quand même pas dans la baignoire avec ses pucerons, chuchota Juliette ? - Non, quand même pas, mais elle laisse une petite loupiote allumée prés d'eux toute la nuit. - Tant mieux, ça nous évitera de dégringoler, ricana Juliette. Dans leur baignoire, les pucerons, faiblement éclairés par une petite veilleuse, dormaient. -Pauvres bestioles, dit Juliette, regarde comme ils ont l'air innocent, je ne voudrais pas qu'on les tue. - Nous sommes obligés, il faut s'en débarrasser si nous voulons ramener la paix entre nos familles. - Bon, allons-y, soupira Juliette. Ils empoignèrent solidement la baignoire et la portèrent hors de la maison sans éveiller ni les parents ni les pucerons. - Vite, dit Lionel, courons vers la forêt. - C'est drôlement lourd, dit Juliette, nous n'arriverons jamais jusqu'à la forêt. - Tu as raison, nous pourrions vider notre baignoire chez les voisins d'en face, après tout ils ne sont pas très sympathiques. - C'est un peu trop près. Portons les jusqu'à la mairie, ils seront bien dans le jardin du maire, il y a beaucoup de rosiers à grignoter là-bas. - Il faudra traverser la rivière par la petite passerelle. - Ce n'est pas grave, c'est à deux pas. Ce soir-là, le vent soufflait très fort, la passerelle remuait beaucoup. Juliette cramponnée à la baignoire gémissait - Nous n'y arriverons jamais; Les pucerons, enfin réveillés, couraient dans tous les sens. - Ça grouille là-dedans, dit Lionel. - Ils sont fous ces pucerons, regarde-moi ces cavalcades, dit Juliette en riant. Ils riaient tous les deux aux éclats quand un coup de vent plus fort leur fit perdre l'équilibre. La baignoire glissa vers le bord de la passerelle et tomba dans la rivière. Elle flottait maintenant sur l'eau noirâtre. - Le radeau de la méduse, murmura Juliette. - Non, ils ne se boufferont pas entre eux, ils arriveront bien sur une rive quelconque. Demain, nous nous promènerons au bord de la rivière pour voir où ils sont. Juliette et Lionel rentrèrent en se tenant par la main, leurs cœurs étaient lourds. Le lendemain Juliette trouva son grand-père atterré, les doryphores qu'il avait envoyé en patrouille la veille au soir n'étaient pas revenus. - Ils se sont perdus dans la nuit, où sont-ils maintenant les pauvres petits, marmonna-t-il ? - Equipés comme ils le sont, ils ne risquent pas de se faire boulotter par une grosse bestiole. - Oui, je sais, et je les ai bien armés contre les attaques de la vie, mais je m'inquiète tout de même beaucoup pour eux. Il jeta un regard tendre sur la caisse où les survivants mangeaient goulûment leurs feuilles de patates. - Il t'en reste encore beaucoup, fit remarquer Juliette. - Oui, mais je me suis attaché à ces insectes, je les aime, se sont mes compagnons. Juliette posa un baiser léger sur le front de son grand-père et sortit dans le jardin. Elle courut près du mur du fond et appela: - Lionel? Lionel? - Je suis là, répondit Lionel. - Comment ça va chez toi? - Ma mère est malade, lorsqu'elle a vu que la baignoire avait disparu, elle est tombée en syncope. Le docteur est venu, il dit que c'est une trop forte émotion, il lui a donné des calmants, mais elle ne fait que pleurer. - Mon grand-père aussi est triste, les combattants de la nuit dernière ne sont pas rentrés. Grand-père dit qu'il les aime, que ce sont ses compagnons. - J'ai une idée, dit Lionel, pendant que ton grand-père cherchera ses chers disparus, nous lui piquerons sa caisse de doryphores. - Oh non! Il en sera malade lui aussi. - Justement! Nous récupérerons la baignoire, qui doit être échouée près d'ici, et nous apporterons les pucerons à ton grand-père et les doryphores à mes parents. - Mais pourquoi faire? - Ensuite, nous procéderons à l'échange sous promesse formelle qu'ils garderont leurs insectes pour eux et qui ne les lâcheront plus jamais chez le voisin. Le Grand-père de Juliette, affalé en travers de sa cuisine sur le carrelage, marmonnait tristement sans relâche : - Mes petits, mes amis, mes défenseurs, mes guerriers, tous disparus, mais qui a bien pu voler cette caisse, qui ? Lionel et Juliette entrèrent, ils traînaient derrière eux la baignoire pleine de pucerons. Le grand-père se redressa : - Qu’apportez-vous là ? - Les pucerons de mes parents, dit Lionel - Ah ! Les cochons ! Je vais les griller. Le grand-père se releva péniblement et s’avança vers la boîte d’allumettes posée près de la cuisinière. - Non, grand-père, dit vivement Juliette, laisse-les ! Les parents de Lionel ont tes doryphores. - Les brigands ! Ce sont eux qui m’ont dépouillé ? - Non, c’est moi avoua Lionel, nous en avons assez de votre guéguerre, nous voulons nous voir librement comme avant. Je suis certain que si vous téléphonez à mes parents pour leur dire que vous avez leurs pucerons, ils consentiront volontiers à l’échange. Un sourire diabolique étira les lèvres du grand-père, mais Lionel gâcha vite sa joie : - Vous devrez tous jurer de ne plus jamais lâcher vos bestioles, vous les élèverez pour votre joie, pas pour enquiquiner le voisin. - Non, je ne jure pas, dit le grand-père. - Alors, pas de doryphores. - Bon d’accord ! Je jure. Mais alors eux aussi, parce que si je vois un seul puceron se promener dans mes rosiers... - Ils ont déjà juré, dit Juliette en riant, ça n’a pas été facile, mais la maman de Lionel ne peut plus vivre sans ses pucerons, c’est attachant ces petites bêtes. - Moins que les doryphores, murmura le grand-père. - Nous remportons les pucerons tout de suite donc. - Ah non ! Et s’ils ne me rendaient pas mes doryphores ? Quelques minutes après Juliette et son grand-père poussaient la baignoire de pucerons vers le bout du jardin, là où les enfants avaient fait une brèche dans le mur. De son côté, Lionel s’avançait avec la caisse de doryphores, suivi de ses parents. L’échange eut lieu à midi tapant, l’heure du pastis. Alors, ils le burent tous ensemble sur la terrasse des parents de Lionel. Après deux verres, tout le monde riait. Le grand-père admira les pucerons et les parents de Lionel lui donnèrent de jeunes plants de patates pour ses doryphores. Oubliés de tous, Lionel et Juliette s’embrassèrent sous le vieux tilleul. ::: l'auteur? Iris, interne en pédiatrie, elle aime la mer, les bateaux... et espère avoir plusieurs enfants. iris04@infonie.fr |