Terrain interdit.
 
Terrain interdit.
- l'auteur -
"Cris, silences et flot de larmes se noient dans l'encrier,
ne pas parler aux épines, aux orties, ils ont les yeux bandés,
le rouge est toujours rouge,
m'isoler dans le dé d'une brodeuse très vieille,
elle vivait là-bas dans le feuillage des foulards bariolés,
le pays des ténèbres...
Attendre le retour de son arbre de sa montagne de ses mots,
je les poserai sur mes courbes,
je pourrai alors dessiner un arc en ciel,
sculpter une image sur les chênes disparus de mon errance."

Iris.

TERRAIN INTERDIT de IRIS EDCHARD
I
C’est aujourd’hui.
Rien ne m’arrêtera j’y suis prête depuis longtemps. Je sais que toi seule comprendras tous ces mots longtemps tus et qui me videront de mes souffrances.
Pour toi, j’affronte le soleil tant redouté, ton chapeau de paille noire me protège. Vêtue de ta robe sombre cachant à peine mes rondeurs indésirables, je reviens dans ce village où tu reposes depuis notre dernière rencontre, la brume ayant pris tes cendres. Le marbre de ta demeure m’attire et m’émeut.
Puisque je n’ai pas le droit de te rejoindre, je voudrais seulement que tu m’écoutes comme tu le faisais si bien lorsque j’étais enfant. Tes mains sentaient l’eau de rose, ton regard doux et indulgent me portait à la confidence, je n’ai jamais su parler qu’a toi, Mamie. Personne ne t’a remplacé.
J’ai tant de choses à te dire… Ton absence cruelle à supporter m’a fait écrire et pourtant ; J’écris par le sang de mon encre.
L’écriture est impudique mais si je n’écrivais pas, mon sacrifice serait un échafaud.
II
Mon amie s’appelle solitude, elle est là, me poursuit, me griffe, se mêle à ma chevelure. Ses épines me poussent à dégueuler, à hurler par ce trop de douleur. Je plonge en sa torpeur, elle m’empoigne dans ce tourbillon où face à ce rien ou à ce tout je ne peux oublier. Je passe dans le cœur des villes endormies, portant mon regard déchaîné par le noir sur mes Paupières comme des repos d’hirondelles afin de m’enfuir. Tels ces peuples gitans dont je suis issue ; les départs, l’errance et l’exclusion sont une deuxième peau. Mon regard n’est pas farouche mais l’exil permanent de mes ancêtres me ramène au souvenir des carrioles partant au petit matin rejoindre l’arc-en-ciel.
Et, je me souviens de nos passages dans les prairies où l’on foulait nos chants à ceux des oiseaux.
J’ai gardé une chevelure longue afin de pouvoir la tresser, cette escorte me permet d’avoir une ombre douce, la mienne. Mes racines aimeraient danser, mais trouvant porte close en me montrant du doigt je suis devenue poète.
Enfant, je pensais que tes mains étaient un don de Dieu, fines comme des dentelles. Mais la vie est une traînée, elle m’a laissé un mauvais goût, une part d’un domaine brisé Une seule feuille sur un arbre mourant, une déchirure.
Je ne porte pas de robes fleuries, car les femmes du village de mon enfance en étaient vêtues
Le dimanche, aux portes de l’église. Elles riaient, papotaient sur mes socquettes et mes haillons, sur ma différence et celle de nos familles.
Je m’habille de noir mais demeure toujours nue dans le regard des autres.
Savent-ils que j’ai gardé cette peur qu’ils ont de l’étranger, de ceux qui errent afin de trouver un abri. Je redoute leurs insolences.
J’ai appris à taire les mots, parler c’est aussi se dénuder, ouvrir les clairières. Je me suis construit une forteresse, même en y mettant le feu, mon être ne se dévoilera pas, ressemblant à un fleuve en crue et vos sarcasmes n’inonderont pas mes terres. Afin de ne pas croiser vos regards pisseux, vos yeux de rapaces je reste dans des endroits sombres, l’on pourrait croire que tout y est mort mais une source y jaillit et danse.
Mes feuillages ne s’éteignent pas du rêve, dans le silence des pierres j’ai l’espérance des retours,
J’ai tâché des pages pleines, on pourrait les confondre à des mouchoirs sans odeur ;
A des boutons dans une vieille boîte rouillée.
III
Si ma tristesse est une violence perpétuelle, un malaise décalque, je baisse encore les yeux. Et, au fil du temps je réapprends à vivre.
Ces années se traînant sur mes pas m’ont marquées par des plis que je ne peux repasser.
Le désespoir n’est ni beau, ni laid, ni secourable, il est beau, il est peut-être digne de figurer entre les étagères vides de ma cuisine.
Et pour cesser de hurler entre ses murs ;
J’aime penser comme il serait bon de les voir suivre mon corbillard puis s’empiffrer de frites en sortant du cimetière. Mais j’apprends à vivre, des gestes qui paraissent simples sont pour moi une découverte, Me perdant dans un nombre fou de pas… Une longue marche pour nulle part. Et, en marchant lentement, j’ai quitté l’enfance et ses rubans, un fil à prendre au bord des cotés sombres, puis la route des corbeaux.
IV
J’ai quitté quelques-uns uns de mes haillons, ces vêtements de riches abandonnés aux pauvres Qui vous ouvre les portes de l’école communale mais nous cloue au fond de la classe sous les regards moqueurs des autres culottes courtes aux chaussures cirées. Mon corps s’est arrondi. Délaissant petit a petit les camps tziganes en déraison, mon sang nourrit encore des restes de complaintes dans cet entourage qui était le notre. Je pensais découvrir des horizons de cachemire.
Mais au coin de la rue, au crépuscule dans l’aube de mon âge, dans les premiers artifices. De mes rubans, mes émotions ont étaient décapitées.
Est-ce mes premières rondeurs, mon regard perdu, ma condition de gamine sans passeport. Je me promenais près de cette épicerie du coin, a l’occasion j’y volais des bonbons. Cela ne pouvait donner le droit a ces chiens passants de tacher ma candeur ; Je n’étais qu’une petite fille, recroquevillée sous les averses, je lavais mes cris, je passais munie de chiffons.
L’écriture est née à ce moment, une première lettre adressée au médecin, il était le seul à qui j’osais parler.
" je n’avais pas osé dire,
qu’au creux de votre épaule, j’aurais aimé construire ma dernière demeure
c’est pour vous que je voulais vivre dans ce village où chaque coin me rappelle
une odeur de pêche, avalée en jouant,
en m’écorchant les genoux comme tous ces gamins courant dans une lumière
de capucine,
et l’orage a fendu mon silence, il a la couleur du sang
la couleur du viol.
Je me souviens encore trop souvent de ces rires accompagnant l’été interminable,
la chaleur brune du soir couchant,
avec ces bars de buveurs de bière rotant, se touchant afin de s’assurer qu’ils ont toujours un sexe !
Ils ont déchiré ma robe printanière (la brise avait osée dévoiler mes jambes blanches, immaculées)
Ils m’ont balancée sur l’herbe fraîche,
ils ont enlevé à jamais mes désirs en remontant leur braguette.
La terre, l’herbe oublieront, pas moi.
Le temps n’efface pas tout.
Je n’ai rien dit, il a fallu se taire,
sous des tas de papiers, j’ai si souvent écris,
j’avais osé vous parler à travers ces lignes, au travers de mes poèmes.
Mais l’écriture a quelquefois filé entre des mains anonymes,
ma souffrance sera lue dans un bon fauteuil.
J’ai peur ;
Un jour écrire deviendra trop difficile.
Personne, pas même vous ne pourra m’entendre,
il n’y aura plus de bruit, jamais.
Je dormirai enfin,
n’inondez pas mon corps de vos larmes sèches. "
Mamie tu savais
V
Je voulais être peintre, afin d’y tracer ma haine à grands coups de pinceau.
VI
Le sang de mes artères s’élance.
La douleur ayant scellée mes éclairs,
Et le temps ne m’offre pas de fleurs,
L’armoire de notre refuge ayant été vendue, le linge ne sent plus la lavande. Je n’ai plus de refuge, une institution religieuse m’accueille dans ses griffes ou la prière devient mon havre de paix.
La différence de classe est la même,
Je ne parle pas, ne parle plus. Ma route sacrifiée devient un songe ancien où le son des guitares teinte le soir dans ce dortoir froid. Ma plainte se perd, le poignard reste le même, il tient dans ses mains Un grand jeu d’images tournant à l’horreur.
Le monde vit avec les yeux crevés, mes pages se confondent à la laine de la couverture du couvent, j’ai froid près de ce gouffre.
VII
J’en sortirai quelques années plus tard, munie d’une peur et d’un tourment.
Indescriptible ;
Mon errance commence.
Sans repères, sans toit je découvre le premier son d’une union.
L’exil me poursuit, afin d’y échapper une autre demeure me cloue ;
Derrière des murs,
Les corbeaux noirs de la violence sont là,
Pourtant je n’avais pas enterré les émois des dernières saisons perdues ;
En fuyant les grands murs de l’isolement.
Je voulais marcher pieds nus sur la mousse,
Mais comme s’il n’y avait pas la moindre chance que la paix décide d’éclore sur ma route sans roulotte, larguée trop tôt dans la jungle de la vie ;
Mon innocence m’amène à absorber des yeux noirs ;
A porter une robe blanche et signer au bas d’un formulaire. Un anneau… Je ne savais alors qu’il comportait des marais de soumission. Par cette seule signature, cet homme s’est permis de me frapper. Me laissant à terre en emplissant mes poumons de coton. Par crainte de la honte, je n’ai une fois de plus rien dit. Je colmatais les fenêtres, emplissaient les poubelles de mes Ecrits, mes larmes prenaient la sciure de mes humiliations. Mes bras ont étaient liés, meurtris repliés tel un arbre tombant. Je cachais mes bleus sur mon corps. Il me frappait pour un café oublié, pour un regard volé à un inconnu, banalités sans gueule ; Les coups se sont marqués et dansent encore comme des serpents. J’ai eu mal, si mal, le tranchant de sa voix ne cesse de résonner. Dans mes os ne pouvant oublier le fracas de ses poings sur ma poitrine. Son sexe me terrassait (lui aussi), il me déchirait, me vidait. Il m’a parsemée de ronces.
Face à cette demeure, Mamie, une femme au regard aussi doux que le tien m’a permis d’espérer, m’a offert la clef du courage de claquer la porte.
" Derrière la fenêtre de mon étroite chambre,
derrière mes murs gris, mes journées et mes nuits d’orage,
sous ces murs salis par mes cris ou la provocation de ma douleur domine,
je regarde la maison d’en face,
là, une maison blanche, des volets verts et sous des tas de tuiles,
il y a la joie et le labeur de cet homme qui habite près de la dame en fleur,
j’ose le regarder et lui voler sa fatigue, noble candeur afin de pouvoir espérer,
il y a du lilas et un cœur, des couleurs.
J’ai oublié le vert visage des campagnes, votre jardin m’y ramène j’aperçois votre chevelure Chantal, votre visage reste gravée, fidèle à l’image de la douceur sur mes nuits sans étoiles, et la lumière que m’apporte votre silhouette me laisse m’attarder vers votre maison d’en face. Laissez-moi m’incliner à votre seuil, je voudrais un instant derrière ma prison oublier ma fatigue, ne me séparez pas de votre image, ne fermez pas les volets ; le bleu de mes yeux s’assombrit comme la nuit et votre vie laisse éclater mon espoir. Ma route est moins dure depuis que mon regard perdu s’accroche à vos ombres Je deviens paisible tourterelle, je viens chez vous.
DIEU, le soleil se coupe en deux, organisez mon évasion.
Ouvrez-moi d’autres horizons l’amour m’irait si bien.
De quel droit contre moi les coups m’accrochent contre le mur qui reste silencieux.
Le bruit, la grisaille réveillent le tonnerre, je suis retenue, enchaînée,
Que ma prison ne devienne pas un asile, ouvrez votre fenêtre.
Je ne demande rien sinon de ne pas cesser d’être.
Je ferme les yeux, le temps s’échappe,
La rosée du matin vous effleure tout comme ma tendresse,
Je prends un peu de votre vie. ’’
VIII
Afin de ne pas périr, ne pas laisser de pages blanches, un masque de lianes,
J’ai claque la porte un matin d’hiver,
Enracinée de ces vieux murs, j’erre à nouveau, n’ayant emporté comme bagage qu’un sac,
Je traverse la route cherchant un refuge.
Derrière moi, deux anges qui ont arrondi mon ventre en devenant des berceaux attendent le fruit de ma liberté.
Et, mon corps meurtri est lourd, tombera-t-il comme une pigne de pin. Sans guide, je me retrouve très vite dans la rue, dehors, mon manteau se dépliant forcement sur une nouvelle misère, Mes pieds ne sont pas nus, les socquettes sont loin dans une malle, mais le même combat se dessine, la voix du passé me pousse à avoir le désespoir honteux des va-nu-pieds.
Là, sans abri, la pigne de pin tient a peine,
Je m’installe au centre d’un jardin public, cela me ramène un peu les prairies et les odeurs De mon enfance ;
A 19 heures, le portail se ferme avec ou sans moi, la course s’ouvre pour trouver un abri, je m’imprègne de brume de cendre.
Je dormirai au fil des nuits dans l’oubli des pas de porte bordelais,
Je parle toute seule, je voudrai me laver, emplir des seaux d’eau, me purifier de ces dernières traces brûlantes Je retrouve les mêmes regards pisseux, la haine, l’intolérance, ceux-la même qui m’ont poussé à me taire.
Ma vie est un murmure, dans l’aube déchirée de la ville sombre, j’ai faim, j’ai peur de sombrer, de rejoindre ces femmes dont les couleurs honorent un peu les réverbères,
Les semeuses de mirages.
Je passe près d’elles, je ne les rejoindrai pas, le sacrifice serait trop entier.
Je sens ta présence Mamie, je leur ouvre une page :
" Mesdames, vous fleurissez les trottoirs,
vous êtes fardées, vos bouches et vos ongles sont colorés,
vos manteaux ont la mine peu fière, vos fournisseurs sont des démons mais ils gardent
la tête haute,
vous ne choisissez pas vos hôtes,
vos ébats ne se passent pas sur un tapis rouge soyeux,
c’est souvent sur le rythme d’une chasse d’eau que l’acte sacré
est bâclé contre quelques deniers,
vos âmes sont condamnées sur ces quais ou clouées dans un square sombre,
derrière des rideaux flétris reflétant une lueur jaunâtre d’un abat-jour.
Pardonnez-moi, je me permets de vous voler un rien d’intimité,
d’entrer dans votre vie,
peut-être comme moi, avez-vous porté des haillons sur le banc des
écoles,
ou avez-vous joués dans les jardins poubelles de nos banlieues,
cherchant dans le bitume un soupçon de vie peinte en rose.
Peut-être un jour votre ventre s’est arrondi et vous aussi ;
vous l’avez adorée, le caressant tel un temple, le gonflant de vos espérances déchues,
de vos vies brisées ;
Et si un dimanche prend des allures de robes blanches, vous partez,
tel un pèlerinage bercer ce bambin sans tanière.
Mesdames, je vous invente des histoires d’amour, des pluies de pétales,
et des mots qui ne rougissent pas.
J’aimerai vous ouvrir un morceau de ciel bleu sous cette pénombre,
vous offrir le toit d’une maison à l’odeur de pain chaud,
je passe près de vous, je n’ai qu’une plume ;
je n’ose déranger le poids du pli de vos paupières sous vos visages trop maquillés,
vous y cachez les insultes de ceux qui vous balancent sur un grabat,
puis repartent dans leur confort y caresser leurs chiens.
L’ombre nous cache,
je sème à vos pieds des milliers d’étoiles "
IX
Le réel ne renaît pas, je me sens si sale, j’ai mal aux tripes. Dans cette errance, le berceau de mes anges me manque. Elles sont derrière la porte.
Je me bats contre la route des tombes, bouffe le reste des lions ; Dans les poubelles dorées des pavillons bordelais. Mes bras qui vous ont bercées s’alourdissent sous le marbre de ma lutte. Je vous accompagne, gardez vos visages de porcelaine et vos larmes ; De perles s’échouant sur votre nounours, vous avez la fraîcheur des avrils triomphants.
Même si j’ai froid, j’affronterai les loups au col blanc, prenez la chaleur de mes poings serrés. Je suis près de vous, de votre nid.
Pour vous, je creuserai les troncs d’arbre, je construirai une table, j’y poserai ma plume, vous composerez des chants, je partirai les cueillir dans l’arc-en-ciel au bord des cristaux de lune,
Dans les jardins fermés, vous deviendrez précieuse,
Je jouerai de la harpe, et si ma barque n’a ni rames, ni voiles, je tracerai un chemin de sable.
Entre mon combat et votre île pour vous retrouver,
En me traînant sur ces pavés auprès des griffures de ceux qui cachent leurs pauvretés, je regarde le ciel, j’y aperçois le marchand de sable, il vient chercher mon message et vous le ramène.
Regardons-le ensemble, nous allons y colorier de nouvelles images
Je vous suggère le blanc pour les jours ensoleillés, le gris pour les journées maussades, Et, malgré votre âge en fleur un peu de noir ternit ce paysage Mais ne tachons pas ce tableau, prenez ma force, je referme votre berceau, Je vous protège, Gardez vos petites mains serrées, tels deux pigeons sur un lampadaire Nous nous y accrocherons sous les étoiles afin de ne pas sombrer dans le glacial vent d’hiver. J’emplirai un panier de pâquerettes et votre univers ne sera pas brouillé. Ne pleurez pas, mes yeux sont déjà un océan, Bientôt, je malaxerai de la pâte, elle formera des petites tortues, des petits lapins Il y aura de la confiture sur vos sourires. Ce soir loin de vous j’ouvre un arc sur cette terre de froidure ; Vous reviendrez sur mes rondeurs, les fruits sont toujours sucrés.
Tu les aurais aimées Mamie …

Elles sont gaies, elles aiment la vie

Elles se soulèvent par les musiques qui roulent
Elles affichent leurs idoles dans tous les sens
Sur les murs de leur chambre, leur refuge
La tour de Babel ne les gêne pas,
Elles connaissent tous les peuples, vivent auprès d’eux
Il n’y a pas de barrières, ne veulent pas croupir sous les
Agressions des différences
Elles ouvrent leurs mains malgré le poids de leurs vacarmes intérieurs
Y lâchent des colombes
Aucun espace ne pourra nous séparer, nos visages sont des miroirs

Elles jettent leur silence aux oiseaux.
X
Mes pieds ne bougent plus je me noie dans la nuit, je finis par l’aimer. Elle me ressemble, porte un manteau noir et me couvre passe avec ses mystères Il n’y a plus les mêmes bruits ni les mêmes gestes, les chuchotements remplacent Les haussements de tons inutiles, Transie, sur un banc public je me surprends à imaginer des fièvres, des froissements dans de Beaux draps, Je rêve qu’une main caresse mes cheveux, effleure mes seins ouvre mes fleurs mouillées, En m’envahissant afin de me réchauffer ; J’enferme dans un étui sombre ce désir qui traverse mes jambes, il risquerait de s’échouer. Par des éclaboussures et si ma main se permet une aubade sur mon nid de velours, J’en garderais un plaisir de triste mort.
Je lutte, seule, dans cette pénombre, dégrafée du réel, maîtrisant encore l’ardeur de mes hurlements, méprisant l’indifférence de ceux qui frôlent ma présence. Je m’endors, les derniers défunts vont changer le mot de passe pour ne pas me déranger, La fraîcheur m’éveillera, je la salue, Aie-je encore un visage, dans la rue, il n’y a pas de miroirs.
L’inquiétude m’habille et s’efface au travers de la foule. Dans la bousculade du matin ;
Des femmes se pressent, ne me regardent pas.
Pourtant je me permets à nouveau de griffonner sur des morceaux de papier un hommage ;
A l’une d’elles, l’écriture me permet d’exister, encore…
" Elle se lève à six heures du matin,
elle est femme de ménage, elle manie le balai d’une main sûre,
il faut garder son emploi,
elle est fatiguée, non par l’amour, elle vit seule,
elle a encore quelques rêves, pour la secouer dans ses draps,
elle pointe tous les matins, même gestes, même cœur, même galère
elle travaille pour son fils, il doit s’en sortir "lui " pense-t-elle en
tenant son balai.
Pour elle son avenir se morfond sur les carreaux qu’elle fait briller,
le soir, elle dîne seule, un repas froid en regardant le petit écran ;
quelquefois le samedi soir elle s’accorde une virée dans une boîte,
elle s’est acheté une belle robe aux " Galeries Lafayette " à crédit ;
être femme de ménage cela permet de garder sa dignité mais pas de jouer les starlettes,
les années qui la suivent les soirées " bouffe au chocolat " lui balancent une silhouette
qui la dégoûte, mais un samedi soir par mois, elle sort, et espère rencontrer un homme
pour la combler au moins une nuit ;
elle arrange ses mèches sur son visage, elles sont tièdes et soyeuses
elle pose du rouge à lèvres comme un coquelicot
elle, elle regarde les " feux de l’amour " elle n’a pas de culture, elle vient
du quart monde, il ne passe rien lorsque l’on vit au milieu des pierres
en regardant ces feuilletons savons, les hommes sont beaux,
sa vie se passe au manche de son balai,
en le touchant, on pourrait y ressentir ses angoisses, ses rêves mutilés
sa solitude,
cela n’intéresse personne,
elle, elle fait tant d’efforts pour avoir une place dans ce monde pourri
elle finit par se mélanger au bitume qui bouffe toutes les couleurs
l’enfer n’est jamais dérangé par personne
elle se lève à six heures du matin
dans le demi-jour elle tremble ayant encore quelques éclaboussures d’orgueil
elle fait tout pour avoir l’air intégré
les bureaux sont nets
mais elle crèvera avec sa solitude, ses rancœurs
on ne fait pas de différence entre les roses et les oursins
elle, elle vit dans le cœur des chaînes
on ne sait qui a fourni la croix
Cette femme qui m’ignore ne connaîtra jamais ma compassion.
XI
J’entends les sarcasmes sur mon passage, je redeviens une fille du voyage traînant mon culte
Sur un terrain bien sur interdit aux saltimbanques,
Mes illusions rendent mes mains moites,
Mamie, je ne veux pas crever (Boris Vian, pardonnez cette intrusion)
Posant mes armes a terre, je n’ai d’autre choix que celui d’accepter la proposition
D’un costume baveux,
Il me faut les clefs d’un abri.
Je ne peux plus me supporter, la honte me griffe, j’accorde ma chair tremblante Existante a cet enfoiré.
Son effleurement sur ma corolle n’a fait jaillir aucun souffle, le sien me fait encore Dégueuler, sous son épuisement mon corps est reste silencieux En froissant mes dessous de sa main baguée d’une alliance respectable sous la pulsion De sa jouissance hideuse, ce porc m’accordera un trois pièces réglementé dans une Banlieue bordelaise.
Mamie, je n’avais pas le choix, j’aurais voulu lui trancher la gorge avec le même poignard
Qui habite ma haine,
J’ai un toit je me lave, je me laverai pendant des heures pour chasser l’odeur des corbeaux noirs
Le tableau prend quelques esquisses de confort, mais toujours ternit par cette misère Elle est incrustée sur le papier peint bon marché qui orne les H.L.M.
La lutte n’est pas finie,
Les anges de mon berceau ont illuminé les murs, muni de mon panier, je les hais
A nouveau près de moi,
Elles ne doivent pas avoir faim
Se justifier encore et toujours,
Une nouvelle errance se met en place…
" Depuis plusieurs jours les assiettes de mes deux têtes rondes frisent l’intolérable les spaghettis sont servis et resservis sans beurre, sans fromage sans même un peu de viande qui donneraient au moins une couleur a la triste blancheur de ces formes ovales en me balançant le visage hideux de la désolation, elles ont le seul avantage d’être ornées de fleurs et ce sont les seules dans cet enfer.
Oh ! Je n’ose me plaindre, aujourd’hui les soldats marchent sur les terres avec le bruit des
Bottes de cuir, les bras chargés d’armes pour tirer et massacrer, et les meneurs bien au chaud et bien nourries, parlent encore et encore sans rien résoudre
Ils rejoindront leurs hôtels luxueux s’offrant les artifices d’une fille de joie sans chercher à savoir comment elle en est arrivée là.
Mais, chez-moi il fait encore froid, je ne peux allumer le chauffage. Charitablement, le secours populaire m’a donné quelques couvertures, a ma prochaine visite j’aurai des chaussettes
Toi, mamie tu n’aurais pas accepté cette mendicité mais je n’ai pas d’osier pour tisser les paniers qui préservaient notre dignité et les portes se ferment.
Je prends rendez-vous avec l’assistante sociale.
C’est urgent me dit-elle ! Quelle est la raison de votre appel ?
Ah bon ! J’étais pourtant certaine d’avoir composé le numéro du service social et non celui du
Club med, j’attends
Elle ne sait sûrement plus que le téléphone est hors de prix, c’est mon seul lien avec l’extérieur, elle daigne me répondre
Il n’y a
Pas de place avant dix jours,
mais Madame c’est urgent,
je suis désolée, je vous inscris donc pour le… Vous êtes madame ? Ces derniers mois passées loin de tout m’ont isolée mais il est vrai que j’ai un nom.
Mais ce soir demain
L’odeur du poulet me revient et me manque, maman aussi, elle sentait le dimanche L’eau de Cologne bon marché, elle portait un tablier propre.
Ce soir au dîner, je vais inventer un conte, oui un conte pour enfant avec tout ce qu’il faut d ‘amour, un vrai cache-misère pour accompagner une purée, il me reste quelques pommes
De terre
J’y poserai deux rondelles de carotte,
Les enfants rentrent de l’école adieu monsieur BN, leurs yeux innocents me fixent. Je les reçois en souriant, je suis leur pilier Je me rendrai au centre social, une femme austère me reçoit Ma gorge se serre, me sentant humiliée sous un jugement Je repars avec une lettre et ouvre la porte des " restaurants du cœur " Bonjour Coluche, sa lettre d’introduction me servira de laissez-passer Mais me gêne Arrivée face à la porte, je croise les bras, je suis nue comme la rivière Je n’aime pas cet endroit, il montre nos faiblesses, des gens anonymes Entrent et sortent, le panier garni Je les regarde, ils me regardent, je baisse les yeux, ils ne baissent pas les leurs Ma main ose enfin se poser sur la poignée, après tout, demain ne sera plus rien, tout Passera à l’ombre des arbres J’entre, je pleure, je repars une poignée chaleureuse me rattrape, " viens raconte-moi, ma révolte se cogne contre ma poitrine je crie : pourquoi me tutoyez-vous ? JE ne suis plus rien il n’y a plus de pudeur, plus de dignité en bas de l’échelle.
A sa façon de me regarder, elle est étonnée mais dévouée et approuve
Mon cri Je ne trouve pas de ressemblance avec ces autres femmes assises
Ou bien j’essaie de me rassurer
Depuis, je franchis la porte et ma carte est tamponnée,
Mon numéro devient une histoire de nuages, je suis le valet de notre société, la dernière ou La première en rien de la vie Je me bats contre des chiens je m’associe aux chiffonniers Mon cabas s’emplit de votre générosité mais recouvert par le sceau de la honte. Seuls les bénévoles qui nous reçoivent sont le rayon de soleil dans cette grisaille quotidienne Ne vous trompez pas, cela ne résout rien ça rassure les gouvernants, tout en leur donnant Bonne conscience Je survis dans le béton ;
XII
Et le temps se traîne, se fend la gueule,
Comme toi Mamie, j’étais une enfant tzigane, j’aimais les chants et les voyages
Je suis devenue au fil des jours, une serpillière, l’éponge de tant de violence
Est-ce de la haine ou ce manque d’amour qui me permet d’avancer ? Sous mes voiles je me porte l’errance de notre peuple
La lutte des exclus, en avalant vos humiliations
J’ai gardé la sagesse de ne pas vous haïr, vous les pèlerins
De ce tourbillon où tout est bafoué
Mes épaules portent le poids des opprimés
Tu es auprès de moi Mamie, tu me disais que pour sceller
La paix entre le ciel et la terre pour tolérer les différences
L’arc-en-ciel s’ouvrirait
Tu parlais sûrement d’une autre vie, car tout s’écroule
Le ciel ou tu reposes est finalement le seul innocent
Au-dessus du cynisme des hommes
La soie et les chiffons ne se mélangent toujours pas
Et certains se vautrent dans le luxe provocateur
Face à ceux qui, comme moi de l’autre côté,
Tendent leurs mains
Je ne sais si mon chemin restera un désert,
Si je continuerai à compter les graines dans l’attente d’un bonheur
Si mon feu s’éveillera, si je retrouverai mes terres
Ma chevelure m’accompagne et me protège
Je ne danse plus
La brise me ramène ses odeurs chaudes du pays lointain d’où nous venons
Toi qui étais si belle, tu m’as laissé ta force, celle de trouver chaque jour une parade
Désinvolte à ma détresse
Une valse lente piétine sur ma vitre fêlée,
Gravant mes hanches d’argile sur les brumes du rocher muet
J’aimerai emboîter mes ailleurs en un autre espace
Et en passant dans les rues je ne peux oublier
Et colore de mots ce clochard…
" Tiens, cet homme a encore faim aujourd’hui ! je passe près de lui
la sébile qu’il avance est vide,
j’aurais dû le saluer
il tombe sur le trottoir, tend sa main vers le côté noir de la vie
il n’a plus rien, encore un rien de rêve
il bascule, sombre loin de tout et de tous
la monnaie n’a pas de cours pour cet homme qui a faim
j’ai moi aussi connu la petite lampe qui s’allume lorsque
l’on ouvre le frigo, même s’il est vide
mais on en finirait plus de s’apitoyer sur les pots posés
sur les trottoirs
aucun de nos songes ne peut s’échapper, nous avons nos habitudes
et cet homme, le soir venant pourra bien prendre le frais
a la porte du cimetière, fumant un mégot ramassé dans la sciure
et qu’il faudra faire durer
Il criera dans les rues où le maire fait afficher son arrêté : il
faut entasser dans un coin ces pauvres peaux de chagrin
familières
on s’en tire à bon compte, qui a dit que notre route est indifférente
il sera au chaud balancé sur une banquette noble,
a défaut de coussin et, si demain son poignet tranché prend la couleur du géranium
il n’y aura pas de quoi en faire un drame
on lui avait dit de ne pas lâcher
et dimanche, un homme, là, assis qui est ou qui n’est pas le même qu’hier, les pieds enveloppés de lainage pour les protéger du froid des marches des églises
me lancera sa pancarte : "j’ai faim "
je prendrai en pleine gueule le visage de sa douleur dans le fumier de
vos idées généreuses
l’encre de ma plume n’effacera jamais mes remords
Il me faudra des siècles aux arômes de confiture pour oublier j’ai conquis les roseaux du passé tout en étant la gardienne ancestrale de nos terres lointaines, j’affronterai un autre jour le soleil afin de trouver une quiétude au bord du marbre de ta demeure.
 
 
 
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l'auteur? Iris Edchard.. . . .
 
iris5@voila.fr