Après une longue déambulation dans les rues bruyantes du sixième, je pousse la porte de ce café à la devanture en bois chaud, et me pose dans un recoin isolé. Besoin de calme, besoin d'intimité. Perdue dans mes pensées, je sens glisser sur moi un regard persistant. Hésitant entre l'énervement et l'envie de partir, j'opte pour le même regard plongeant. La clarté souriante de ses yeux jaillit.
Que puis-je vous servir ?
Un café. Non, un thé. Vous avez du thé à la cardamome ?
En me délectant de ce mélange miel et poivre, j'observe à la dérobée la démarche souple, presque féline du serveur, ses cheveux mi-longs enserrés par un catogan, ses mouvements légers. J'aimerais connaître son prénom. Je rêve, dérive. Si j'osais… Je lui fais signe. Un plateau à la main, tasses, bouteilles et verres en équilibre, il s’avance en me glissant au passage : "Je suis à vous tout de suite". A moi tout de suite. Cette petite phrase me fait sourire. Il est à moi tout de suite. Je l'emmène chez moi, sa main dans la mienne, son tee-shirt sans manche faisant ressortir ses muscles arrondis juste comme j'aime. Je m'approche et l'embrasse. Il est à moi, je fais ce que je veux.
Excusez-moi, auriez-vous une cigarette ? Je viens de finir mon paquet.
Il m’offre une Benson & Hedge, spécial filtre qui nuit gravement à la santé.
C'est la première fois que tu viens ici. Je ne t'ai jamais vue avant. Tu es du coin ?
Non, pas vraiment.
Aimes-tu danser ? Tu connais l’Iridium ?
Non, c'est quel style ?
Plutôt dance. Tiens, je t’offre un flyer pour notre soirée magie en before jeudi. Comment t'appelles-tu ? J'aime bien ton rire.
Léa. Et toi ?
Brice.
Jeudi soir. Je fonce à Paris. Le café se remplit. Brice m'aperçoit. " Ça me fait plaisir que tu sois venue, Léa. " Il s'affaire. On discute entre deux services. Le magicien arrive. Il paraît très jeune. Peter, se présente-t-il en faisant danser les cartes, les tissus soyeux et les fleurs. L'ambiance est cool. Il est presque minuit. Brice me glisse à l'oreille : " On va à l'Iridium. Viens avec nous. C'est une soirée spéciale Drag Queen. On va s'éclater". Je sens une chaleur, une impatience, une envie de me laisser aller. Je pars de mon côté et me gare près de la boîte. A l'entrée, le videur me dévisage. De loin, Peter lui fait un signe. On me laisse entrer. A l’intérieur, je cherche Brice mais mon regard ne croise que les silhouettes branchées et les mouvements saccadés des corps en état de dépendance musicale. Les danseurs forment un cercle fermé. Une barrière invisible se dresse que je ne peux franchir. Peter discute avec le DJ. Une femme, vêtue d'un blanc intensifié par la lumière noire, à l'incroyable chevelure d'ébène, retient mon regard. Je me sens attirée. Ses yeux m'explorent. Je suis troublée. Elle me sourit. Je connais ce sourire. Il a quelque chose de familier. J'ondule, deviens féline. Elle s'approche subrepticement. Ses cils sont immenses. Sa bouche est agrandie, rouge carmin. Et le choc arrive à mes neurones. Je perçois autour de moi les déplacements mais reste figée. Brice est un Drag Queen. Elle s'approche.
Surprise Léa ? Viens, je t'offre un verre.
On me sert une coupe de champagne que je saisis en n'empêchant pas le léger tremblement de ma main. J'avale le liquide comme un nourrisson tête sa mère. La voix de Brice coule dans mes veines. Ses doigts se posent sur mon genou droit et papillonnent. Je ferme les yeux. Ses lèvres rejoignent les miennes. Je sens quelque chose de dur sur ma langue. Une colombe vole dans le fond de ma gorge. Je reste muette. La musique me flashe. Les parcelles de ma peau, de mes muscles vibrent à l'unisson. Si j'étais une femme africaine, je rentrerais en transe. Mais j'ai en moi quelques résistances à l'abandon. Brice me glisse une seconde pilule en violant mes derniers fragments de certitude. J'entre en incandescence. Absorbe l'écho musical. Danse, fumée, désir. Mon corps perd ses limites, son contour se fluidifie et s'évade en bruine légère pour rencontrer celui de Brice. Ses yeux sont une cible lumineuse. Viens, viens, viens, répète-t-il à l'infini. Partons.
Nous sortons. La nuit perd son épaisseur. Je ne pense à rien. Je regarde à peine. J'écoute les palpitations effrénées de mon cœur. Je désire cette femme au sexe d'homme. Là, maintenant. Il peut faire ce qu'il veut. Ses immenses cheveux de geai et ses cils épais me feraient bander si j'étais née avec l'autre chromosome. Juste une erreur d'acheminement. Nous arrivons devant mon studio. Je cherche fébrilement mes clefs. J’ai à peine le temps d'entrer qu’elle me fait glisser sur le sol, soulève sa robe. Son sexe est dur pour moi. Je me sens en suspens. Ma main l'agrippe, touche sa chevelure. Effleurement inattendu. Elle me sourit. Son rouge agrandit sa bouche. Elle frôle l'entrée de mon attente. J'ai envie de crier, de balancer les hanches en avant pour accélérer l’instant mais je suis maintenant fermement. Je ferme les yeux pour mieux écouter son corps. Je glisse dans un courant tumultueux, me transforme en gouttes scintillantes. Je suis un lac dérangé par le lancer habile d'un caillou rond et plat qui ricoche de la pointe de mon sein à la pointe de mon sexe, rebondit et rebondit encore. Les cailloux partent en salve. Je m'éteins. Le matin essaye de s'infiltrer dans la pièce, vole mes derniers moments. Je suis en apesanteur. Le sol a un contact indolore. La sonnerie de mon radio réveil vibre bien consciencieusement pour me rappeler que je me dois d'être à l'heure de l'entreprise. Péniblement, je me lève. Le charme de la nuit s'est enfui. Brice aussi.
La journée n'est pas assez rapide. Les racontars de mes collègues m'épuisent. Pour une fois je pars à l'heure, fonce dans mon studio. Une impression de nausée me pousse à m'affaler sur le canapé. J'adrénaline sévère. Je me recroqueville en fœtus. Bouger. Je dois bouger ! Je m'extirpe de l'alcôve protectrice. Mes jambes sont douloureuses. Une douche, peut-être, me soulagerait. L'eau coule sur ma peau. Un rituel serein. J'enfile une fringue au hasard, une robe noire évidemment. Mon unique fenêtre s'ouvre sur le parc de peupliers. Aucune trace de voyeur pour profiter du spectacle. J'en improviserai un, inadapté. Je divague. J’attrape mon sac et claque la porte un peu trop fort. Je conduis mal jusqu’à Paris et freine un peu trop brutalement devant le café. Il paraît désert. La lumière feutrée éclaire un bar presque vide. Une serveuse au comptoir, que je laisse indifférente, fume. Brice n'est pas là. Je commande un guacamole et un panier maison : poulet au citron confit, rillettes de saumon, marinade de crabe aux épices que je grignote sans envie. Un voile opaque m'enveloppe. Je cesse de percevoir les regards blasés des rares jeunes gens qui rient en salve. Les murs paraissent sales. Un côté mexicain surfait. La fausse nappe en dentelle ne résiste pas à ma maladresse. J'allume une cigarette dans l'attente inappropriée de voir surgir la main de Brice me présentant la flamme de son briquet. Mais un silence pesant répond à la morsure du feu sur le fin cylindre de tabac. Une petite boule persistante semble coincée au fond de ma gorge, un malaise diffus que je ne peux éloigner. Je me sens inutilement séduisante dans ma robe sombre. L'heure s'écoule indifférente. Je laisse la monnaie et pars. Le noir me va bien. Ma nuit ressemble à une tempête de sable. Des pensées mauves, couleur de coups, me plongent dans une insomnie que rien ne dérange. Le calme de la nuit m’oppresse. Je me trouve ridicule. Je m’essaye à la lecture. Impossible apaisement. Une tablette de chocolat vient fondre sous mon palais. Je m’assoupis enfin sur le canapé pour un séjour sans rêves. Un hurlement me déchire. La sonnerie de l’entrée ne cesse de résonner. Ma montre affiche 4h25 du matin. Le cœur émietté, l'œil cerné, les gestes imprécis, je décroche l’interphone. Léa, Léa, ouvre-moi supplie une voix. Brice ! Tel un automate, j’appuis sur le bouton, passe ma main sur ma chevelure. Elle apparaît enfin, magnifique. Nos corps se rejoignent jusqu’à l’aube.
Ma vie dérange. J’accumule retards, absences et arrêt de travail. Mes collègues me dépriment avec leurs propos insipides, affichant sans gêne aucune leur quotidienneté affligeante, leurs voyages organisés, leurs promotions, les rhumes des derniers-nés. Je perçois leurs propos désobligeants à mon sujet. Mon boss m’adresse d’incessants reproches que je dédaigne jusqu’à ce jour où je décide de ne plus lui rendre de compte. Je disparais simplement sans préavis, sans licenciement, sans indemnités. Je suis une reine de la nuit. Brice m’apprend l’art de la transformation, m’entraîne dans les bars et les soirées non répertoriés. Je ne vis plus que pour lui le jour, elle la nuit. Des milliers de lucioles courent dans mes veines qui semblent éclairer l’obscur d’une lueur opalescente. Brice balaie ma vie d’avant avec l’éclat de son rire. J’aide au café. Je suis l’assistante de Peter. Ma tenue volontairement provocante attire les regards lascifs des hommes. Brice s'est installé dans mon studio. Son corps m’est indispensable. Je m’y blottis. Il me berce. Il est doux. Peter vient souvent nous rejoindre. Je surprends quelquefois leur regard complice. Ils sont les initiateurs de cette vie de noctambule aux charmes inapaisables dont il semble que je ne pourrais me lasser.
Ce soir, l’anniversaire de Brice. Je désire être la plus belle. Un bain dans le parfum suave d'une mousse japonaise aux essences de Ginkgo. Une crème douce pour peau plume. Une poésie bleutée sur mes cils, une caresse pêche sur mes lèvres. Ma robe noire. Je m'observe, silencieuse, dans le miroir. Je me plais. Une touche parfumée à l’aube de l’oreille. Une perle unique lovée au creux du cou et mon écharpe en soie moirée sur les épaules. Je sors pour aller chercher son cadeau. Une bague en or fin. Besoin de me sentir reliée à lui. Le fleuriste confectionne un bouquet d’orchidées superbe. Je passe chercher le repas commandé chez le traiteur : petits fours, foie gras sur toasts, poulet à l’antillaise et omelette norvégienne. Quelques bougies carrées blanches pour donner à la pièce une lumière diaphane terminent mes achats. Je les dépose dans l’entrée, ôte mon manteau. De la profondeur du silence, un son feutré me parvient creusant un sillon jusqu'à l'âme, une plainte légère, un chant meurtrier, une trace d'amour égaré. J’avance incertaine et découvre leurs corps enlacés dans une position sans équivoque. Alors je tombe, immobile et repliée. !
 
 
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l'auteur? Isabelle. Elle écrit depuis plusieurs années des histoires courtes.
 
i.dameron@infonie.fr