| "Jean", a été publié dans la revue "NOUVELLE DONNE". Ce texte a été écrit il y a 5 ans… Le château fin XIXè se dresse devant moi, Résidence 4ème âge, dernier passage avant le grand saut. Sur le perron, la secrétaire m'accueille. - Bienvenu parmi nous. Le p'tite jeunette me pousse jusqu'à l'ascenseur. Nous arrivons dans les longs couloirs. Je rentre dans ma chambre, seul au milieu de cette pièce, un peu trop vide. La fenêtre s'ouvre sur un grand parc, les écureuils s'y promènent. Il est bien trop lointain le temps où je gambadais dans les bois en culottes courtes, à cueillir des champignons. Qu'ai-je d'autre sinon mes souvenirs ? Je ne suis plus qu'un vieil homme, presque infirme, tremblotant. Mes amis sont depuis si longtemps partis. Je m'en vais dormir. Les jours s'écoulent, rythmés par la toilette et les repas. Il y a de jolies petites jeunes toutes pimpantes, nues sous leur blouse, qui me font prendre la douche. Dans cette grande pièce qui sert de salle à manger, nous sommes tous là, têtes blanches, peaux fripées, silencieux, dans nos fauteuils roulants, accoudés à nos tables, accrochés à nos souvenirs, mangeant goulûment comme pour notre dernier repas. Je suis à la table des hommes. Nous nous sommes donnés des surnoms. Il y a le Caporal, toujours serviable, l'Adjudant, sourd comme un pot, le Commandant, autoritaire et patriote, le Russe, très galant, le Hérisson, voûté sur son assiette et moi. On partage ensemble nos repas, nos passés : les guerres, le froid, la faim, l'armistice, nos femmes, celles que l'on a aimées, celles qui nous ont aimés, celles qui sont parties. Heureusement que les petites jeunes autour de nous sont bien jolies et bien aimables. Un peu de beauté, de fraîcheur. Elles sont malignes. Parfois, nous houspillent un peu. Aujourd'hui, j'ai une nouvelle voisine de chambre. Elle s'appelle Marcelle. - Bonjour Marcelle, bienvenue à Andilly. - Bonjour Monsieur, me répond-elle, polie. - Appelez-moi Mademoiselle. - Très bien Mademoiselle Marcelle. Moi, c'est Jean. - Laissez-moi, je vous prie, je suis si fatiguée. Mon fauteuil grince dans les couloirs. Je fait tourner les roues, mes bras sont douloureux, mais j'y arriverais. C'est l'heure du goûter. J'invite Mademoiselle Marcelle à prendre le thé avec moi. - Non, Monsieur Jean, je vous remercie, je vais faire ma prière. Cette demoiselle me plaît. Sa tête fragile, son regard effrayée, ses yeux comme ceux d'un moineau, l'air de s'excuser, sa petite taille menue, dans ses chaussons d'enfants... J'approche ma main de sa joue. - Alors Jean, tu n'as pas honte, me crie dans les oreilles la petite soignante ; cesse donc de déranger Mademoiselle Marcelle. Effarouchée, elle est repartie dans sa chambre. Sans doute pour prier. Elle me fait rire. On croirait une vraie demoiselle. A quatre-vingt-six ans à peine, elle est comme une môme de vingt ans. Cet après-midi, le commandant organise un après-midi musical. Je glisse à l'oreille de Mademoiselle Marcelle que je la trouve très jolie. - Chut, répond-elle, écoutez la musique. Je me tais et j'écoute. Les pensées glissent. Je rêve. A ma douce qui est partie. Si jeune. Comme elle était belle ma Lucie, comme sa peau était douce. Toujours à rire, à me sauter au cou quand je rentrais dans notre maison. De la marmite, s'échappait l'odeur de la soupe. La même pièce accueillait nos repas, notre toilette, nos épousailles. L'armoire, dont la porte grinçait, était parsemée de brins de lavande. Les draps étaient blancs d'avoir reçu le soleil. Ma Lucie était mon aurore étoilée. Je tenais dans mes bras le bonheur. Quand elle se lovait contre moi à me murmurer des "Je t'aime, mon Jean, mon tout doux, mon Prince des bois". Ma vie était lumineuse.... Puis est venue la tempête. - Vous pleurez, Monsieur Jean ? - Non, qu'est-ce que vous racontez Mademoiselle Marcelle. Venez, allons boire un chocolat. Elle me suit. Le chocolat est mousseux. Mademoiselle Marcelle me regarde et me tend son mouchoir pour m'essuyer les lèvres. Je le garde. Il est tout blanc avec de la dentelle. La nuit éteint mes paupières. Ce matin, sonne le glas. Le Caporal est au ciel. Depuis mon arrivée, plusieurs nous ont quitté. Et dans nos regards, je vois bien cette unique question : "Qui sera le prochain ?". La messe a lieu dans la petite chapelle. Nous sommes presque tous là. Jeunes et vieux. Debout ou en fauteuil. Des yeux, coulent les larmes. Sa place vide, à notre table, sera comme un silence dans nos coeurs. L'hiver approche, incontournable. Marcelle mange avec nous, en face de moi. Je lui sers à boire. Mes mains tremblent tellement que je manque verser le vin sur la nappe. Le Russe fait le joli coeur et raconte ses fanfaronnades. Marcelle sourit. L'Adjudant, à côté, prend une fleur dans le vase, la trempe dans la sauce à la framboise et la mange. Le pauvre, il perd la tête. Comme beaucoup d'ailleurs. Moi aussi, je perds la tête, ou plutôt c'est Marcelle qui me la fait tourner. Je vais demander à la soignante de garde de faire des courses pour moi. Noël approche. Et je voudrais lui offrir un merveilleux présent, digne de ce que je ressens pour elle. Non, une autre idée me vient. Plus douce encore. Où l'ai-je mis ? Oui, c'est bien là. Je prends le plumier, l'encre bleue et une feuille. Je m'applique, mes doigts tremblent tellement. La plume est lente, s'arrête, oscille et tourne sur le papier. Enfin, je mets le dernier point, cachette l'enveloppe bleue et la glisse sous la porte de Marcelle. Et m'en vais dormir. On frappe à la porte, à petits coups légers. Je sors à peine de ce sommeil d'espoir. Marcelle s'avance doucement. Les roues glissent sur le sol. Elle a sur ses genoux l'enveloppe bleue et la lettre. Ses yeux brillent un peu, sa tête est penchée sur le côté. Un souffle, comme un murmure, comme une note de musique, va de sa bouche à mon oreille. Une plume se pose sur mon coeur. - Oui, Monsieur Jean, oui, je veux être votre femme. ::: l'auteur? Isabelle, 34 ans, est une mère très indigne qui profite d'un congé parental (et de la sieste des petits) pour pianoter sur les forums d'Infonie. Elle écrit depuis plusieurs années des histoires courtes. noutchka@infonie.fr |