| Vous ne pensiez tout de même pas que le monde avait été crée en sept jours ! Non, pas même en onze jours, ni en vingt. Ca, ça n'arrive que dans les contes de fée, ou au cinéma ! Vous imaginez bien qu'il faut beaucoup, beaucoup plus de temps pour mettre tout ça en place. Oh bien sûr, dès les premières semaines, les bases avaient été jetées, le gros œuvre réalisé. Mais, après, il faut fignoler, travailler les détails, et ce n'est pas toujours facile... Tiens je vous donne quelques exemples, et vous comprendrez que 783 jours ne sont pas de trop. Prenez la dérive des continents... Vous imaginez ? Tous les calculs qu'il faut faire, les plans à tracer, les angles de pénétration des plaques tectoniques (d'ailleurs rien que le mot tectonique, fallait le trouver !), la vitesse de déplacement. Et en plus dieu, le calcul n'était pas trop sa tasse de thé... Il lui a fallu convoquer les anges, faire des tests pour trouver ceux qui pourraient l'aider, toute une organisation ! Et la rotondité de la terre ? Vous y avez pensé ? Trouvez le diamètre, inventer pi, et après avoir fait un cercle parfait, il a fallu aplatir les pôles, limer, araser. Et je ne vous parle pas de tous ces objets célestes qui se promènent dans l'univers ! Il a bien fallu faire un plan de circulation, n'est ce pas ? Et les marées ? Là encore que de calculs ! Ca restait d'ailleurs un souvenir particulièrement désagréable pour dieu ! Parce qu'il s'était justement trompé dans ses calculs, une stupide erreur de virgule au départ, mais dont les conséquences se mesurent encore de nos jours. Je vous donne quelques détails? C'était alors une période calme, les diplodocus, les brontosaures folâtraient gaiement dans les immenses savanes, parfois poursuivis par des tyrannosaures et autres vélociraptors (et oui dieu aussi a vu Jurassic Park !) , les mammouths et les apatosaures broutaient aimablement, et des vols de ptérosaures trouaient le ciel de longues coulées sombres. Bref tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes... Jusqu'à ce que dieu veuille mettre en pratique ses calculs sur les marées. Et à cause d'une virgule, une seule, se produisit une succession d'ouragans, de raz de marée, d'inondations tels que toute vie animale terrestre disparut. Seuls subsistèrent, dans quelques rivières bien protégées et au fin fond des océans, les chondrichtyens et autres ostéichtyens... Tout fut à recommencer ! Voilà qui avait bien occupé au moins une bonne centaine de jours... Ensuite dieu, qui n'est pas tout à fait stupide et qui a beaucoup d'imagination se dit qu'il devrait trouver un moyen de faire certains travaux de façon plus systématique, automatiser les tâches, en quelque sorte... Peut-être à l'aide d'une machine... Sinon, pensa-t-il en consultant son grand planning, il ne pourrait jamais respecter ses prévisions. Le plus difficile restait encore de créer des humains. Et oui, dieu qui n'était pas un scientifique, encore moins un généticien, en était resté à la bonne vieille méthode Adametève ! Alors, vous pensez, à chaque fois prendre une boule de terre, la façonner, en faire une création unique, c'est un travail fastidieux ! Il décida donc d'aller faire un tour dans son débarras. C'était un coin du ciel où s'entassaient tous les objets qu'il avait crées et pour lesquels il n'avait pas encore trouvé d'utilisation, ou alors qui s'étaient avérés d'une utilité plus que douteuse. Il y avait là, par exemple, un appareil à compter les moutons. Mais à quoi pouvait-il servir alors que des dizaines d'insomniaques s'en occupaient fort bien ! Et que dire de cette fibre spéciale, extensible à loisir, qu'il avait voulu offrir aux araignées ? Avec ça, leur avait-il dit, vous pourriez tisser une toile tout autour de la terre ! Quelle drôle d'idée, avaient-elles dit en se moquant de lui (les araignées sont d'une impertinence rare !) , que ferions-nous d'une aussi vaste toile. Nous préférons les nôtres, guirlandes auxquelles se suspendent les gouttes de rosées, dessinant de douces dentelles dans les matins clairs d'été. Ou encore cette espèce de liquide noirâtre et malodorant, qui prenait feu en quelques instants. "D'ailleurs, se dit dieu en farfouillant dans son capharnaüm, je ferais bien de me débarrasser de ça rapidement, et je vais l'enfouir très profondément dans le sol, là où personne n'ira le chercher". Donc dieu farfouillait de ci de là. Il finit par trouver une sorte de planche à dessin, qui avait beaucoup servi. C'est là qu'il griffonnait ses ébauches, dessinant le contour d'une montagne, ou la forme d'un animal... Il l'avait quelque peu délaissée, après qu'un ange un peu plus hardi se fût moqué de son talent artistique. Dieu est parfois susceptible... Plus loin, sous une pile de vieilles tuniques blanches démodées, les anges ayant opté pour des couleurs plus vives, il découvrit une espèce de boite, qu'un ange bricoleur lui avait proposé quelque temps auparavant. D'après cet ange, un écossais du coté du mont Intosh, qui devait être un peu fou, cette boite entendait, voyait et retenait tout ce qu'elle avait vu et entendu ! En plus, elle était capable de le reproduire immédiatement. Comment il en était arrivé là était une sorte de mystère pour dieu, et comme il ne supportait pas les mystères, et surtout que d'autres que lui aient des idées créatrices, il s'en était aussitôt désintéressé. Mais là, dieu se dit qu'il pourrait tirer profit de cette machine. Il convoqua donc l'ange Mac et lui demanda s'il pouvait concevoir un moyen de relier sa planche à dessin à cette boite. Comme ça, il pourrait créer de nouvelles formes, de nouveaux êtres, et les matérialiser aussitôt. Ca aurait au moins l'avantage de lui éviter de se salir les mains en tripatouillant l'argile. Ce qui fut demandé fut fait, car on ne discute pas un ordre de dieu quand on est un ange bien élevé. Ensuite tout ce que dieu avait à faire était de dessiner ce dont il avait envie, d'enregistrer (et oui, c'est comme ça que ça s'appelait) son dessin, et quand il en avait besoin, de demander à la boite de lui ressortir son œuvre, qu'il pouvait alors réaliser en un, deux, cent, mille, une infinité d'exemplaires. Mais c'était quand même une machine rudimentaire. Impossible de modifier, ou d'effacer le dessin, ni d'annuler un ordre. C'est ainsi que dieu, dans un moment d'égarement créa l'ornithorynque, ce curieux mammifère à bec de canard et qui pond des œufs. Mais il fit aussi d'autres erreurs autrement plus graves ! Un jour qu'il s'ennuyait un peu, il griffonna une espèce de petit bonhomme, souffreteux, mais grande gueule, avec une ridicule moustache noire, toute droite, le bras droit levé, la main tendue... Heureusement qu'il eut le réflexe d'arrêter sa production dès le premier exemplaire. Mais dieu ne fut pas très fier de lui ce jour là. Ou bien, dans le même ordre idée, alors qu'il dessinait par désœuvrement, avait-il donné naissance à ce savant fou et tireur de langue, ou cet empereur noir, mangeur d'enfants. C'est ainsi qu'il avait commis entre autres bévues, une Céline Dion, un Napoléon, un Staline, et la liste serait longue. Mais rendons-lui justice, il avait eu aussi de nombreux traits de génie, comme lorsqu'il donna forme à ce pasteur à la peau noire, qui faisait des rêves, ou bien à ce chanteur à grandes dents, à l'accent si particulier, à ces poètes qui illuminent tous les siècles, dans tous les pays. La liste, là aussi, serait longue. Donc, créer, calculer, organiser, superviser, faire des bourdes, les réparer, ou du moins essayer, l'avait occupé sept cent quatre vingt deux jours. Le matin du 783è jour . En cette douce matinée du sept cent quatre vingt troisième jour, dieu, pelotonné dans un nuage cotonneux et moelleux, un charmant petit cumulus, tout étonné et tout ému d'avoir été choisi, dérivait lentement au gré des vents, se laissant aller à une agréable rêverie. Il était assez satisfait, il pouvait se dire que le plus gros avait été fait et contempler la terre, son oeuvre, qui s'étalait sous lui, amalgame de couleurs chatoyantes, du bleu des océans , au vert profond des forêts jurassiennes , en passant par le doux ocre des dunes sahariennes . Pourtant un lointain brouhaha le tira de ses songes, et lui fit dresser l'oreille . Scrutant l'horizon, de ses yeux qu'il avait perçants ( il fallait bien, pour pouvoir surveiller l'avancement des travaux sur la terre, et en d'autres points de l'univers) , il devina , à la poussière de nuages qui se soulevait, qu'un groupe important approchait. De plus en plus intrigué dieu talonna son cumulus, et se porta à la rencontre de ce groupe. Quel ne fut pas son étonnement en se trouvant face à face avec une ribambelle d'anges , brandissant, qui des pancartes, qui des banderoles, vociférant ce qui lui sembla être des slogans revendicatifs . Dieu en fut ..sidéré ! De quoi? Une …une … (il en bafouillait tant il était stupéfait ), une manifestation? Chez lui? Alors qu'il n'en avait même pas encore imaginé le concept !!! Et une vraie manifestation, avec pancartes et tout et tout... C'était... C'était.. vexant ! "Faut pas prendre les anges du bon dieu pour des canards sauvages" , " dieu propose, nous voulons disposer", " donnez nous aujourd'hui notre responsabilité quotidienne", proclamaient les pancartes. "Dieu au dodo, les anges au boulot", " dieu t'as bien bossé, à la retraite faut penser!" criaient les anges! Aucun doute, l'affaire était sérieuse! Il allait devoir négocier, tel le Jaffré* moyen ! Mais il faut reconnaître que dieu n'était pas un sot, et il savait bien que ses anges avaient travaillé très dur, sans discuter les ordres, et que le moment était venu de leur confier de vraies responsabilités. En plus, il se sentait fatigué depuis quelque temps. C'est d'ailleurs bien pour ça qu'il avait inventé la retraite, en pensant bien être le premier à en bénéficier . Bon, les choses se précipitaient, mais dieu, en fin diplomate allait s'arranger pour laisser croire aux anges que l'initiative venait d'eux. C'est ainsi que les bons politiques mènent le monde ,se dit-il ! Et il n'avait pas tort . Il installa donc quelques gros nuages en demi-cercle, demanda aux anges de désigner leurs représentants , ce qu'ils firent d'ailleurs assez rapidement, les clans n'existant pas encore . Pas de Confédération Générale des Anges, ni de Fédération Omnisciente, et autre CLAC ( Comité de Liaison des Anges en Colère) . Dieu les écouta , et bien sur acquiesça , non sans avoir beaucoup ergoté, juste pour le plaisir . Mais dieu étant dieu, il voulut montrer une dernière fois qui était le maître ! C'est-vrai-ça-quoi-qui-c'est-qui-commande-ici! "Okay, (et oui, déjà l'influence anglo-saxonne!) dit dieu, vous voulez des responsabilités , alors écoutez moi attentivement . Il faut un ange pour chaque catégorie, pour chaque élément, chaque groupe d'humains, chaque chose... Toi L'angelot, tu t'occuperas des rivières, et des fleuves, des mers et des océans . Toi L'Angevin, tu t'occuperas de la vigne, et des vignerons. Toi l'Ange étudinal, tu t'occuperas de la géographie, des marins et des explorateurs. Pour veiller sur les petits enfants, toi, l'Angecoucheculot' , tu feras parfaitement l'affaire. Et à toi l'Ange évité je confie les vieillards, à toi l'Ange élique les jeunes. (Et oui, dieu se complaît parfois dans l'approximatif...) Et dieu continua ainsi jusqu'à ce que chacun ait sa part de responsabilité dans l'énorme chantier, sans cesse en évolution, qu'était le monde . Un monde qui lui échappait , qui n'était peut être pas vraiment ce qu'il avait rêvé, il avait commis beaucoup d'erreurs, n'avait pas toujours su ou voulu les rattraper, mais bon, à part le pape , qui peut se vanter d'être infaillible ? Tout cela, négociations, nominations , casse croûte, poignées de main devant les télés du monde entier avait pris beaucoup de temps et la journée était fort avancée quand enfin tout fut terminé. Le soleil descendait déjà à l'horizon, enflammant les nuages de lueurs rougeoyantes, sur lesquelles se profilait la silhouette sombre d'un arbre décharné... Dieu enfourcha sa monture, siffla Rantanplan, et s'éloigna, vers l'ouest, sans un regard en arrière, en marmonnant dans sa barbe qu'il avait longue et blanche comme chacun sait, une vague complainte, dont il m'a semblé reconnaître quelques bribes "poor..., lonesome.., long.., way..." Mais ceci est une autre histoire ! * ndlr: Jaffré : Spécimen de patron de grande entreprise mis au placard avec une pauvre allocation de quelques centaines de millions de francs pour faire face à ses faux frais ! Plaignons-le ! ::: l'auteur? Jacqlyn jacqlynjura@aol.com |