| Bonne année ! Bonne santé ! Tous mes vœux… Ca faisait des heures qu'il n'entendait que ça ! Bonne année, bonne santé, les rires, les embrassades, les poignées de main, et encore les rires, et encore les embrassades ! Ca avait commencé la veille, au moment de quitter le bureau. Il avait bien rangé tous ses dossiers, en piles impeccables, déposés ses stylos dans son tiroir, éteint soigneusement l'ordinateur et se préparait à sortir quand le premier des "bonne année" lui était tombé dessus. C'était bien sûr cet idiot de Lemercier, débordant de bons sentiments comme à l'accoutumé ! Et depuis ça n'avait pas cessé ! Dans les couloirs, dans l'ascenseur, dans le bistrot à l'angle de la rue Lafayette, où ses collègues et lui avaient leurs habitudes. Il était resté plus longtemps ce soir là, retardant le moment de retrouver la rue qui déjà s'animait, sirotant calmement ses apéritifs, acceptant même le verre de l'amitié du patron, et encore, encore ces "bonne année" ! Finalement il avait fallu partir, abandonner ce dernier havre de quiétude, affronter le froid et la rue. Il avait déposé sa serviette dans sa voiture toujours garée sur le parking de la boîte et s'était lancé dans la nuit, sans vraiment savoir où il allait. Il n'avait pas vraiment faim, et l'idée de se retrouver seul à une table de restaurant ne l'enthousiasmait pas. Il préféra continuer en direction du centre ville, s'arrêtant de temps en temps dans un bar aux banquettes accueillantes, à la chaleur réconfortante. Mais il faisait attention, ne buvant qu'une consommation à chaque fois. Il se savait le vin mauvais parfois. Et toujours les mêmes phrases joviales, les vœux, les rires. Le temps avait passé vite, et plus il se rapprochait des lumières du centre, plus l'animation croissait, les gens commençaient à se rassembler dans les grandes avenues commerçantes en vue des 12 coups de minuit. Il croisait de plus en plus souvent des hommes, des femmes hilares, un peu ivres déjà, il accepta même une coupe de champagne, qu'une main anonyme lui avait tendue, accompagnée bien sûr du même "bonne année". Dans une rue transversale, un peu plus sombre, il remarqua un groupe de SDF que quelques bénévoles des restos du cœur avaient rejoints, et auxquels ils apportaient leur amitié, en même temps qu'un repas un peu amélioré en ce soir si particulier. Et de ce groupe-là fusaient aussi les "bonne année", signe d'espoir peut être. Là au moins ces deux mots prenaient-ils leur sens. Il continua ainsi, attendant sans hâte la venue de la nouvelle année, indifférent aux bousculades, aux rires comme aux quelques échauffourées qui de temps à autre éclataient, puis se dissipaient aussi vite qu'une bulle de savon. Rien ne semblait devoir entacher la bonne humeur générale. Et quand retentit le premier des douze coups, il y eut, l'espace d'un instant, d'une seconde volée à l'éternité, un étonnant silence, suivi aussitôt par des explosions de cris, de chants, de rires, de pétards, d'où émergeaient, lancinants, toujours les mêmes mots, "bonne année, bonne année, bonne année…. ". Toute la nuit il passa ainsi de groupes en groupes, acceptant là un baiser, là une poignée de main, là un verre, saluant, souriant parfois. Il faillit même se laisser emporter dans une farandole échevelée, il tendit la main, prêt à saisir celle qui s'offrait, mais au dernier instant recula, laissant défiler devant lui toute cette ribambelle où se mêlaient adolescents endiablés, ménagères libérées pour un soir, fonctionnaires aux cravates défaites, grands-pères ahanants, tous confondus dans la même ivresse d'une nuit de fête. Peu à peu les rues s'étaient vidées, les rires et les chants s'étaient estompés, seul semblait persister, comme un écho mille fois répété par d'improbables montagnes, le "bonne année" qui le poursuivait depuis la veille. Il s'éloignait à présent du centre ville, croisant ici et là les derniers fêtards, auxquels se mêlaient, pressés déjà, ceux pour qui le travail n'attend pas. L'aube grisâtre et silencieuse se levait lorsqu'il atteignit son immeuble, immeuble moyen, aux appartements moyen, à loyer moyen, pour cadre moyen. Code d'entrée, ascenseur, et enfin la porte. Sa femme, lasse d'attendre s'était endormie sur le canapé. Dans le couloir on apercevait la porte entrouverte de la chambre d'enfants où ses deux petites dormaient elles aussi profondément. Il n'y eut aucun bruit, pas de cris, elles ne se réveillèrent même pas. Un coup pour chacune ! Il avait pris la peine de se munir d'un silencieux. Il n'eut pas un regard autour de lui, il repartit, fermant doucement la porte derrière lui. Il avait simplement déposé une lettre, sur la petite table basse du salon, sa lettre de licenciement. Il se dirigeait maintenant vers le sud de la ville, vers les quartiers résidentiels, emmitouflés dans le silence feutré d'un matin sans consistance et sans contrainte. Quand il se présenta à la porte de la villa cossue, gris à force d'être livide, il avait une telle détermination dans le regard, une telle force placide dans l'attitude que le valet n'eut même pas à parler, et s'effaça instantanément pour le laisser entrer. Comme s'il était familier des lieux, il se dirigea vers le petit salon où le directeur et sa femme prenaient leur petit déjeuner. Là non plus il n'y eut pas de cris, pas de bruit. Il leva son arme, l'appuya sur sa tempe……… "bonne année, Monsieur ! " ::: l'auteur? Jacqlyn jacqlynjura@aol.com |