Ce maudit ascenseur n'en finit plus de pomper toute l'énergie de mon cœur et de mon estomac. Tous les matins c’est pareil, j’ai beaucoup de mal à m’y faire, mais c’est le prix à payer pour gagner près d’une heure et demie sur mon trajet habituel boulot dodo. Ouf, quelques secondes encore et je suis sur le quai pressurisé, à attendre mon submétro.
Le petit appel d’air me prévient que ma rame va arriver dans quelques secondes, les voyageurs encore endormis se lèvent péniblement et approchent des portes du quai. L’engin d’un rouge éclatant, s’immobilise, les portes s’ouvrent et tout le monde s’engouffre, qui à la recherche d’une place assise, qui repérant la prise de courant pour brancher son multi ordi voice. Personne ne se précipite vers les fenêtres, et pour cause il n’y en a pas. Un klaxon retentit, accompagné d’une voix suave nous indiquant que nous serons arrivés dans quatorze minutes. Une petite seconde de retard… Sans doute quelqu’un qui n’a pas attaché sa ceinture. Mais cela devient vite un réflexe et je louche sur ma voisine qui passe un vieux film en v.o. : " la vérité si je mens 4 " avec des acteurs quasiment tous morts, sur un lecteur de CDrom antique.
Ma montre Netoptic m’indique que je suis à moins 103 m, qu’il fait 19 degrés centigrades à l’intérieur de la rame, 54 à l’extérieur et que quatre messages m’attendent avec quelques pièces jointes croustillantes à souhaits. C’est déjà le bureau qui m’attend à 120 kilomètres de là. Le confort est remarquable et je commence à somnoler sachant que, de toutes façons, le terminus est à Montereau la Vallée Sud et que ma rame n’ira pas plus loin.

Je me souviens très bien d’une vieille bande vidéo que mon grand-père nous a passé un soir sur le Netoptic, où l’on distinguait nettement ce qui restait des grandes cités du sud de Paris : Un énorme capharnaüm de voitures brûlées, d’immeubles incendiés, de squats immondes habités par des sans-papiers américains refoulés du Texas et de l’Alabama suite à l’élection du petit-fils d’un ancien Président, un certain Bush je crois. Les appartements étaient entièrement démontés, vidés de leur chauffage, sans doutes revendus aux puces de Neuilly sur l’emplacement d’un ancien palais des congrès où passe l’autoroute CZ qui traverse en sous-sol tout Paris. Mon grand-père nous expliquait qu’à La Grand Borne, il y avait à la fin du siècle dernier plus de soixante mille habitants qui vivaient en complète autarcie. Il y a, je crois, même un de mes grands-oncles qui s’est fait sérieusement blesser dans des incidents, si graves que le Préfet a demandé l’arrêt officiel de toute intervention dans un rayon de vingt kilomètres autour de Viry-Chatillon. Les supermarchés ont été pillés et gisent ainsi, complètement abandonnés, au milieu de parkings devenus des zones de non droit, envahis d’herbes et de déchets toxiques abandonnés par les anciens gestionnaires des dernières centrales nucléaires.
Depuis ce jour toute circulation est arrêtée définitivement à Montereau, terminus d’ailleurs de ma rame de métro souterrain, et les parkings peuvent contenir plus de soixante-dix mille véhicules. Il paraîtrait que le gouvernement ne veut plus que la population banlieusarde prenne des risques inconsidérés à traverser toute cette zone qui va de Corbeil à Nanterrre : soixante kilomètres de long, trente de large. Sans doutes trois millions d’exclus en économie interne et plus de soixante morts par jour.
D’où l’idée lumineuse, il y a déjà quelques années, de créer ce super métro, dont l’idée a été empruntée à des Suisses qui le font fonctionner de Genève à Zurich. La carte de transport nous coûte par an un salaire mensuel, mais c’est le prix de la sécurité pour rejoindre les bureaux tout neufs élevés à la place des logements du val fourré à Mantes la Jolie.

Ces colossales constructions, de quatre-vingt étages de haut et trente en sous-sol ont fait l’objet également d’une " colossale " controverse, car le Val Fourré était devenu une des cinq zones interdites par le Président de la république lui même. Personne ne pouvait plus accéder, il n’y avait plus aucun commerce depuis déjà plus de vingt ans, des animaux de ferme y étaient élevés pour nourrir toute cette population démunie au taux de chômage record de 45 %. Puis brutalement une émeute de plus, mais réprimée plus sévèrement que les autres grâce à la brigade spéciale d’intervention par hélicoptère qui a déversé du napalm, ou un de ses dérivés, bafouant ainsi les droits humains les plus élémentaires dont on a oublié la définition même, depuis plus de trois générations. Entre quinze et vingt mille victimes sérieusement atteintes dans leur système nerveux ont été mises sur des embarcations spéciales à destination d’un ancien département français outre mer, aujourd’hui envahi de marée noire. Il fallait faire vite. En deux ans la ville fut rasée, pour faire place à ces bureaux abritant près de trente mille salariés qui viennent de la grande banlieue de Paris, mais également de Lyon qui n’est qu’à une heure de TATGV et Nice à deux heures quinze. Il faut dire que cette zone de bureaux est la première d’Europe en nombre de postes et très facilement accessible.

Les cadres moyens ne sont plus logés dans ce qu’on appelait les Parly-2, mais dans des banlieues chics accessibles par véhicule électrique en libre service aux terminus du submétro. En quelques minutes on accède soit à l’ouest à quelques trente mille résidences s’étalant de Mantes à Rouen, et au Sud de Montereau à Montargis le long de l’autoroute. Tout cela est gardienné sévèrement, entouré de grilles de trois mètres de haut et bénéficie d’un micro- climat, du moins pour les rares super- privilégiés qui ont la chance d’habiter les cent trente maisons situées sous une immense bulle plastique, comme on pouvait les voir encore récemment en Sologne avant qu’un parc de loisirs prenne feu. Ce sont les nouvelles banlieues calquées sur un modèle allemand qu’on a pu découvrir il y a une trentaine d’année lors de la réunification avec l’Autriche, c’était dans le Tyrol je crois, et ces parcs résidentiels hyper protégés ont tout de suite été à la mode, on en compte plus de 100 dans notre beau pays, 5 autour de Paris, mais aucun dans le Centre.

Il est vrai qu’en France cela devenait, pour ceux qui financièrement pouvaient se l’offrir, un moyen efficace de ne pas faire face à la grande délinquance des cambriolages, agressions et autres incendies volontaires de la part de marginaux de plus en plus nombreux, mais également la possibilité d’habiter, somme toute, un endroit encore agréable. Le centre de la France étant complètement abandonné, on peut aujourd’hui faire Orléans Toulouse, certes par une autoroute délabrée encore gratuite, mais il faut prévoir le carburant toutes les villes moyennes étant abandonnées ; Argenton, Limoges, Brives… Que de souvenirs, mais on a commencé à regrouper les services publics aux deux pôles de développement, continuer à fermer tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à du rural, mis au chômage plus de la moitié des agriculteurs pour cause de maladie de l’herbe folle, et cerise sur le gâteau arrêté d’entretenir les autoroutes et les voies de chemin de fer. Ce qui fait, que de nos jours il y a deux millions d’habitants à Toulouse, qui est devenue une zone d’attraction importante pour toutes les populations du sud de l’Europe, mais un endroit peu recommandable à cause de l’abandon de toute agriculture et création d’immenses zones de stockage de déchets nucléaires. Mais les loyers sont inférieurs de moitié à ceux de Paris et on finit de monter les derniers modèles de SUPairbus de 1000 places avec des robots magiques venant d’Inde : Tiens c’est vrai mais ça explique aussi le fort taux de chômage de cette région. Au siècle dernier, c’était encore des ouvriers qui montaient les avions.
Notre rame de submétro ralentit pour s’arrêter quelques secondes. On nous annonce que ce n’est pas grave, seulement le résultat de quelques restrictions du côté d’Europe Electricité qui met au point les dernières éoliennes rendues obligatoires par le dernier gouvernement pour les grandes agglomérations. Cela devrait vite s’arranger, je viens de voir sur ma montre Netoptic l’inauguration de la plus grande machine du monde à la place du Mont St Michel récemment incendié par quelques givrés. C’est même l’arrière petit-fils de M. Chirac qui coupait le ruban et mettait ainsi en marche cette magnifique génératrice de courant capable de remplacer l’usine marémotrice de la Rance classée récemment au patrimoine mondial industriel. On ne devrait pas manquer d’électricité.

Encore quelques minutes et j’ai hâte de rentrer. Je cherche avec fièvre mon masque à oxygène, indispensable pour rejoindre à vélo mon domicile, car ce soir point de voiture électrique, j’ai envie de silence et de ce qui reste de nature. En ouvrant mon sac je retrouve une vieille carte compact flash que je branche sur ma montre pour me souvenir de mon beau pays dans les dernières années du siècle passé. Il y avait encore des champs de colza tellement jaunes qu’ils vous obligeaient à mettre des lunettes de soleil, de la lavande tellement odorante qu’elle vous transportait instantanément en drome des collines, des écolos tellement rêveurs qu ils arrivaient à vous faire croire qu’on n’abandonnerait jamais les zones rurales, de…

Ma voisine vient de faire tomber son Paris Match avec un certain carnet Hermès en première page, sur ma main qui s’abandonnait mollement sur la banquette encore chaude de mon voisin descendu au Chatelet. Cela m’a brutalement réveillé ; je clignote des yeux, racle ma gorge, essaie de me repérer et pense que je vais être sérieusement en retard si je ne descends pas tout de suite à la Gare de Lyon. Je me régale à l’avance, car dans deux heures je serai dans un petit bouchon de la Croix Rousse essayant de convaincre mon client de me faire confiance : J’ai en effet répondu à une petite annonce demandant un correcteur de romans de science-fiction : Le texte disait : " imagination obligatoire " étonnant, non ?
 
 
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l'auteur? JC Rongier.
 
jc.rongier@infonie.fr