Il
regardait tomber la pluie, de l'autre côté du carreau. Une bien triste journée encore que celle-ci. Derrière lui, dans la salle commune, les autres faisaient la même chose qu'habituellement. Pour la plupart, cela se résumait à suivre d'un œil éteint la série qui se déroulait sur le petit écran. Les moins ramolli disputaient une partie de cartes ou de nain jaune. D'autres somnolaient sur leur siège... Puis viendrait l'heure du repas, ou ils se rueraient vers la salle à manger, dépliant leurs serviettes qu'ils noueraient autour de leurs cous décharnés. 
C'est curieux, comme à l'heure du repas, même les moins alertes semblaient brusquement dopés et rapides. Le menu d'ordinaire n'était pourtant pas la raison qui pouvait déclencher ce "sprint", comme l'appelait Henri en souriant. En fait, ce devait être tout simplement parce que les premiers installés à table étaient servis d'abord et donc assurés de pouvoir remplir leur assiette. Les retardataires devaient se contenter de ce qu'il restait; et il en restait parfois peu aux derniers... 

C'est sans doute pour ça que lui aussi surveillait sa montre quand l'heure des repas approchait. Sylvianne parcourait une revue, en rajustant de temps à autre ses lunettes qui avaient une fâcheuse tendance à glisser sur son nez à la longue. "Comme toutes les lunettes sur tous les nez", pensa Henri qui avait le même souci avec les siennes. Il séjournait ici depuis quatre ans déjà. Une éternité ! Le jour où son fils l'avait convaincu de vendre la maison, devenue trop grande à entretenir, génératrice de trop de frais... Depuis ce jour, il était arrivé là, dans cette maison de retraite où il vivait en semi-liberté. Il avait théoriquement le droit de sortir quand il le désirait. Sauf le matin entre 8 et 10 heures, parce qu'il y avait le lit à faire, puis le petit-déjeuner. Le matin, chacun devait faire sa petite vaisselle après le petit-déjeuner. "Pour les occuper et les faire participer à la vie sociale de la maison", comme il était dit. De midi à 13 heures, c'était le "créneau déjeuner", pas question de sortir dans cette fourchette horaire ! De plus, on leur interdisait de sortir dans l'heure qui suivait le repas, en cas de malaise suite à une mauvaise digestion, il fallait que le personnel de la maison puisse intervenir... Idem pour le soir entre 19 et 21 heures. Le règlement interdisait d'ailleurs les sorties après 21 h 30. Il ne restait donc pour "s'échapper" qu'une heure et demie le matin entre 10 h 30 et 12 h et les cinq heures de l'après-midi. Mais il était mal vu de s'absenter entre 14 h 30 et 16 h. Les gens du personnel de la maison préféraient voir les vieux dans la salle commune, où ils pouvaient avoir "l'œil sur eux". Restait le week-end. Là, les horaires étaient moins stricts étant donné que le personnel se trouve en nombre réduit. Le week-end, Henri sortait quelquefois pour une petite promenade en ville. Juste histoire de s'aérer un peu les bronches et le cerveau, voir d'autres têtes et croiser des gens sur lesquels il ne pouvait pas mettre un nom ou un prénom. Parce qu'à la maison de retraite, depuis quatre ans, il connaissait tout le monde. Il faisait parfois le parallèle entre la maison de retraite et le milieu carcéral. Dans les deux cas, les autochtones vivaient en vase clos. Ici, les matons étaient remplacés par les membres du personnel, les pensionnaires se substituaient aux détenus... Et tous se connaissaient !

Heureusement, il y avait Sylvianne avec qui il pouvait discuter de choses et d'autres. Elle avait encore l'esprit vif et elle avait une grande culture générale, ce qui donnait à leurs conversations un grand intérêt pour Henri qui détestait les ragots sans queue ni tête, véhiculés à longueur de temps par une majorité des pensionnaires. Henri se prenait parfois à rêver qu'il retournait vivre dans une maison bien à lui, en emmenant Sylvianne avec lui. Mais ce n'est pas sa retraite qui passait directement de son compte à celui de la maison de retraite qui pouvait lui permettre de réaliser ce rêve nouveau, qui était né ici-même et qui mourrait avec lui sans qu'il ait bougé... 
Il lui restait bien un peu d'argent de la vente de la maison - ce que son fils ne lui avait pas pris - mais c'était insuffisant pour recommencer à vivre de façon autonome. Depuis le début de son séjour, il avait appris à connaître la réalité de la vie en maison de retraite. Les employés qui se plaisaient à brimer les petits vieux dont le caractère n'était pas très fort, ceux qui cherchaient hypocritement à devenir amis des plus aisés, sans descendance, bien sûr. Des fois qu'ils se verraient couchés sur le testament... 
En fait, il n'y avait qu'une petite poignée de gens qui étaient sincères et naturellement bons parmi le personnel de la maison. Quant aux pensionnaires, la plupart n'étaient que des vieux ronchons, aigris par cette survie en liberté surveillée. Le corps et le cerveau amollis par la télé et le manque d'occupation, ils erraient de-ci de-là, sans aucun autre but que l'attente d'une visite hypothétique de leurs enfants ou d'un membre de leur famille, pour ceux qui en avaient encore. Henri recevait quelques lettres de son fils. De temps à autre, celui-ci venait lui rendre visite avec sa femme lors d'un week-end. Ce jour là, Henri mettait son costume du dimanche, et ils allaient déjeuner au restaurant. Puis à l'issue d'une courte promenade en sa compagnie, son fils et sa belle-fille repartaient, pressés par le rythme de la vie active. Le reste du temps, Henri le partageait entre les mots-croisés, la lecture des journaux, les petites promenades dans le parc avec Sylvianne et les conversations qu'ils avaient ensemble. Et quand il était las de tout ça, il se postait devant la fenêtre dans la salle commune, comme aujourd'hui, et il regardait à l'extérieur, laissant son esprit vagabonder et imaginer autre chose...

Les jours se succédaient sans événements notoires à la maison de retraite. Hormis le malaise d'un pensionnaire, un décès, une visite bruyante le week-end, rien ne venait troubler la routinière monotonie des lieux. Un après-midi, Henri vit un bout de reportage qui passait sur la lucarne colorée de la télévision. Le sujet en était les joueurs et surtout les gagnants. Une partie du reportage était consacré à l'une d'entre-eux, une ancienne femme de ménage qui vivait maintenant comme une princesse. Henri se prit ensuite à songer à ce qu'il pourrait faire s'il gagnait une grosse somme au jeu. Lui qui n'avait jamais durant sa vie active fait le moindre tiercé, jamais rempli de grille ou gratté de ticket de jeu, se demandait s'il ne devait pas tenter sa chance. L'idée fit son chemin, et le week-end suivant, il passa chez un buraliste pour prendre quelques grilles de loto. Il cocha sur l'une d'entre-elles des numéros au hasard et joua pour la première fois de sa vie. Le résultat du tirage ne lui fut pas favorable, il n'avait que deux numéros. Mais Henri ne se laissa pas décourager par ce premier échec. Il demanda son avis à Sylvianne sur son "nouveau vice". 
"Tant que tu ne joues pas ta chemise et que ça reste raisonnable", lui répondit elle. Henri devint néanmoins un joueur régulier. Il cochait désormais régulièrement sa grille et consultait les résultats des tirages. Il gagna par trois fois quelques centaines de francs, cela le poussa à poursuivre. Ca lui amenait un peu d'argent de poche supplémentaire ! Bien que la balance entre l'investissement et le gain avoisinât le zéro, il persistait. Sa nouvelle habitude de joueur, introduisit un élément neuf dans les conversations avec Sylvianne : L'utilisation qu'il ferait de son gain s'il touchait le gros lot ! Ainsi, ils bâtissaient des scénarii hypothétiques en commun. Bien que Sylvianne ne participât pas à la mise, Henri l'associait toujours, et ce depuis le début à l'éventualité d'un gros gain. Parce que plus ou moins consciemment, il s'était mis à jouer non seulement pour pouvoir sortir de la maison de retraite, mais aussi et surtout pour en faire sortir Sylvianne avec lui. Cette dernière s'en était rendu compte et elle était flattée d'être l'instigatrice involontaire d'un tel projet. Elle aimait beaucoup Henri et savait que celui-ci avait un gros faible pour elle. A leurs âges, point n'était besoin de déclaration enflammée pour ressentir les tendres sentiments qu'ils avaient l'un pour l'autre.

Les jours passaient, charriant toujours leur lot d'habitudes établies, mais Henri avait maintenant un espoir supplémentaire de voir cette routine voler en éclats un beau jour. Ce ne fut hélas pas le dernier résultat du tirage du loto qui vint bouleverser la vie d'Henri ce jour là. La journée semblait pourtant bien commencer avant que ce malaise ne vienne tout remettre en question. Sylvianne avait eu un étourdissement et elle était tombée assez lourdement. La maison de retraite n'était pas médicalisée, on installa donc Sylvianne dans sa chambre en attendant la visite du médecin. Henri passa la voir immédiatement. Elle souriait à Henri, mais celui-ci voyait qu'elle n'allait pas bien. Son visage avait prit une vilaine teinte cireuse. Bien qu'elle lui affirma que ce n'était qu'un malaise passager, et que tout irai mieux demain, après un peu de repos, Henri était inquiet pour elle. "As-tu rempli ta grille", lui demanda Sylvianne. Non, il n'avait pas encore coché ses numéros. Il n'y pensait du reste plus depuis le malaise de Sylvianne. "Donnes moi une grille", lui demanda Sylvianne. "Je coche les cases et tu vas jouer comme d'habitude, ça te changera les idées." 
Henri tendit la grille posée sur un magazine et un stylo à Sylvianne. Elle cocha les numéros avec application avant de rendre le-tout à Henri. "Vas jouer, maintenant. Le médecin arrive et tu ne pourras pas rester de toute façon", lui dit elle. Henri déposa un baiser sur la joue de Sylvianne avant de sortir de la chambre, puis il partit chez le buraliste.

A son retour, Sylvianne n'était plus là. Une ambulance était venue la prendre pour l'emmener d'urgence à l'hôpital... 
Henri ne devait plus jamais la revoir. Quand il regarda le tirage du loto à la télé, il n'en cru d'abord pas ses yeux. Il vérifia la grille avec les résultats dans le journal du lendemain. Tous les numéros étaient bons. Ce morceau de papier valait 45 millions de francs ! 

Le regard d'Henri se porta sur l'avis du décès de Sylvianne et son regard se brouilla. Une larme tomba sur la grille du loto posée sur la table. Henri déchira le papier en tout petits morceaux, ouvrit la fenêtre et jeta une poignée de confettis dans le parc...
 
 
 

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l'auteur? Jean-Marc.. . . . aime la nature, les p'tits z'oiseaux, l'ouverture d'esprit, la bonne bouffe...
 
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