Achille
Pujol habitait une petite baraque de bois montée sur pilotis, bien cachée au milieu des tamaris à quelques mètres de la mer. L’entêtante odeur de l’étang, dissimulé derrière la butte, tenait encore en respect promoteurs et touristes. Aucune voiture n’osait se risquer sur le petit chemin sablonneux blotti contre la dune qui conduisait au repère d’Achille, et les rares promeneurs reculaient affolés devant la colonie ronronnante de moustiques qui en défendait l’accès. Achille vivait, heureux, avec sa Millie, sur cette plage isolée, la puanteur de l’étang lui était familière, elle ne le dérangeait pas. Rien ne l’enchantait autant que la vue des flamants roses s’ébrouant dans cette eau calme, et les moustiques s’étaient lassés de piquer sa peau tannée par la mer. Bien sûr les sales bêtes se seraient bien acharnées sur cette pauvre Millie, mais Achille allumait chaque soir d’été quelques petits feux d’herbes sèches tout autour de la baraque, et les fripouilles s’en retournaient vite sur leur étang. Sa seule implacable ennemie était la tramontane. Tous les matins, Achille entrouvrait la porte de sa maisonnette et passait anxieusement sa tête toute ronde, au crâne bientôt lisse, à l’extérieur, ses petits yeux jaunes et vifs scrutaient les tamaris. Si les arbustes gémissaient, pliés en deux, et ne formaient plus qu’une masse frissonnante au-dessus du sable, la journée était perdue. Achille claquait la porte en jurant:
 
- Quelle pute cette tramontane! Je ne pêcherai pas encore aujourd'hui, elle veut nous affamer ou quoi? Quelle pute!
 
Mais ce matin-là, le vent était si faible qu’il n’arrivait même pas à animer les fines branches vertes et roses des tamaris, la mer s’étalait paisiblement. Achille ouvrit tout grand la porte et se frotta les mains:
 
- Ah! elle est tombée la garce! cette fois je peux partir et la pêche sera bonne.
 
Il souleva les abattants de bois qui servaient de volets aux fenêtres. Il les maintenait relevés à l’aide de gros pieux. Il possédait tout un jeu de pieux de différentes longueurs et ainsi Millie pouvait, au fil des heures, régler la lumière à l’intérieur de la maison. Il rentra dans l’unique pièce et se dirigea en souriant vers le vieux buffet vermoulu qui s’appuyait sur le mur, en face de la porte. Il voulait tout vérifier: les palangres, soigneusement enroulées autour de gros morceaux de bois, entassées sur le buffet près des boîtes en fer rouillées où grouillaient des centaines d’asticots, les cannes à pêche, plantées dans une grande caisse et adossées contre le même buffet. Achille, d’un seul regard, pouvait contempler tous ses trésors. Il poussa un soupir de satisfaction. Tout était bien en ordre, prêt à servir. Au fond de la pièce, quatre piliers de bois soutenaient un faux plafond. Une échelle de corde accrochée là-haut dégringolait jusque sur le sol saupoudré de sable et de petits coquillages. Achille grimpa sur le deuxième échelon et cria:
 
- Millie, la tramontane est tombée, je fais le café et je pars, ma Quiquigne.
 
Une voix chantante jaillit du plafond:
 
- Tu m’appelleras lorsque tu auras fini tes cochonneries.
- Mais oui, ma chérie, dans dix minutes au plus.
 
Sous le faux plafond, un petit évier et un réchaud à gaz butane représentaient la cuisine. Achille attrapa une casserole qui pendait à un clou, la remplit d’eau et la posa sur le réchaud. Il commentait tous ses gestes à l’intention de Millie:
 
- L’eau du café chauffe, plus que neuf minutes.
- Dis, Achille, tu me pompes l’air.
 
Il prit sous l’évier un grand seau en plastique et l’apporta sur la table.
 
- Ça y est, ma Quiquigne, je prépare le régal du jour.
 
Le plafond laissa échapper un cri de mécontentement:
 
- Oh ! mais il me soulève le cœur ce simplet.
 
Achille était assis sur l’une des deux chaises paillées de la pièce et, gravement, se livrait à une étrange cuisine. Il extirpait du seau des petits pots de verre pleins de diverses bestioles. Il broyait, malaxait, triturait escargots et moules pour confectionner d’appétissantes boulettes, puis il perfectionnait sa recette en ajoutant de-ci de-là une mouche, un asticot ou un peu de blanc de seiche.
 
- Putain! si tu voyais ce choix, ma Quiquigne, tu en aurais l’eau à la bouche.
- Cette fois je suis en colère.
 
L’échelle de corde tressaillit. Deux petits pieds chaussés d’espadrilles apparurent, suivis bientôt par deux jambes grassouillettes et un derrière charnu, rose et velouté comme une pêche.
 
- Achille, passe-moi mon peignoir, il est pendu à la porte, et je ne veux pas passer à côté de tes saletés.
 
Achille s’approcha de Millie et lui tendit un peignoir fleuri en disant tendrement:
 
- Ah! que tu es belle, ma Quiquigne.
 
Il la regardait avec admiration, et un sourire remplaça la petite moue boudeuse de Millie. Elle sauta dans la pièce, ses seins dodus se balancèrent gaiement et ses cheveux noirs et brillants se bousculèrent sur son visage gracieux. Ses yeux noirs pétillaient:
 
- Tu ne le savais pas encore que j’étais la plus belle?
 
Elle virevolta dans la pièce, deux ou trois fois, puis enferma son petit corps potelé dans les fleurettes. Elle avait complètement oublié les alléchantes boulettes d’Achille. Elle gambadait en chantonnant autour de la table, puis elle s’installa dans le fauteuil à bascule qu’Achille lui avait fabriqué pour Noël, et commença à moudre le café dans un vieux moulin de bois. La tramontane était tombée, elle était heureuse. Achille rapporterait une belle pêche et demain elle aurait enfin quelque chose à vendre au marché. Il était temps, depuis plus d’une semaine elle n’avait pas vu une seule arête. Si la saison était bonne, Achille lui achèterait peut-être un petit vélo. Elle chantait toujours en souriant, les yeux perdus dans un rêve heureux.
 
Achille la regardait tout en rangeant les boulettes dans un grand bocal de confiture. Qu’elle était belle! S’ils étaient moins pauvres, il lui aurait acheté une jolie robe, toute rouge, avec des noeuds partout, elle l’aurait portée le dimanche au village. Mais il savait bien que Millie n’allait au village que pour vendre son poisson, et qu’elle ne portait que de lourds paniers. Ce qu’il lui fallait, c’était un bon vélo.
 
- Tu le voudras rouge ton vélo, ma Quiquigne ?
- Non, bleu, dit Millie avec un petit rire de gorge.
 
L’odeur du café envahit la pièce. Millie posa sur la table deux grands bols de faïence, Achille coupa de larges tranches de pain qu’il émietta dans les bols.
 
- Ah! c’est meilleur que la soupe, dit Millie la bouche pleine, mais c’est plus cher.
- Tu auras autant de café que tu voudras maintenant, je sens que cette année il va y avoir du poisson, tu achèteras tout ce que tu voudras.
- Je ne veux qu’un vélo bleu, souffla Millie.
 
Ils mangeaient avec appétit, en silence. Parfois ils se souriaient entre deux bouchées. Les rayons du soleil effleuraient maintenant les fenêtres de la baraque, ils n’allaient pas tarder à entrer.
 
- Il faut que je parte, la journée sera chaude.
 
Millie se coiffa d’un grand chapeau de paille aux rubans décolorés:
 
- On y va ?
 
Ils trimballèrent des caisses, des paniers, des seaux, jusqu’au petit hangar de bois derrière la maison, qui abritait la barque d’Achille. Un moteur, bien calé entre deux planches, était posé sur une grande lessiveuse pleine d’eau grasse. Achille tira plusieurs fois sur le démarreur avant que l’hélice se décide à tourner dans la lessiveuse. Millie farfouillait dans le petit coffre de la barque:
 
- Tout est bien là, le rôle, le gilet, les fusées...
 
Ils transportèrent la barque au bord de l’eau. Il n’y avait qu’une vingtaine de mètres à parcourir mais Millie geignait un peu:
 
- C’est trop lourd, un jour on ne pourra plus la porter à deux cette barcasse, tu sais Achille.
- Eh bé ! j’achèterai un petit truc à roulettes pour la traîner, un jour.
 
Lorsque la barque fut à l’eau, Achille alla chercher le moteur. Il soufflait, transpirait.
 
- Oh ! ce moteur il pèse cent kilos, couillon!
- Eh bé ! tu le mettras sur le petit truc à roulettes, un jour, dit Millie en éclatant de rire.
 
Elle resta un moment sur la rive tandis qu’Achille s’éloignait. Il n’allait jamais bien loin, il n’avait qu’une petite barque.
 
Le soir, pleine d’espoir, elle guetta son retour comme d’habitude. Dès qu’elle aperçut la bouille ronde et joyeuse d’Achille, elle comprit qu’elle ne serait pas déçue et elle commença à rire. Les jours suivants furent tout aussi heureux. Achille rentrait avec des paniers plein de poissons, et Millie passait de longues heures au marché derrière son petit étal bien achalandé. Elle criait plus fort encore que toutes les commères avoisinantes et chacun riait de sa bonne humeur. Elle retournait vers sa petite baraque de bois en dansant, ses couffins vides empilés sur sa tête brune.
 
Le soir, après la soupe, ils éparpillaient sur la table des petites boîtes en carton de toutes les couleurs. Chacune portait une inscription: nourriture, marché, bois, bateau, impôts, etc. Ils réfléchissaient bien avant de glisser un petit billet dans une boite, et ils se chamaillaient toujours un peu devant celle réservée aux impôts. Millie refusait absolument d’y jeter un seul centime. A la fin de la semaine, Achille posa sur la table une nouvelle boîte, bleue. Il avait écrit dessus très lisiblement: "pour le vélo de Millie". Il déposa à l’intérieur le premier billet de cinquante francs, et il se sentait si ému qu’il détourna un peu la tête lorsque Millie s’élança à son cou.
 
Le lendemain, Millie s’éveillait à peine lorsqu’elle entendit l’exclamation d’Achille:
 
- Ah les putes !
- La tramontane ? demanda-t-elle anxieusement.
- Mais non, les chalutiers, ils sont là à deux cents mètres du bord, il va me falloir aller où pour pêcher aujourd’hui?
 
Millie surgit de son faux plafond et descendit rapidement dans la pièce en assurant:
 
- La vedette garde-pêche va les faire filer.
- Penses-tu ! ce sont les rois de la mer, la vedette elle viendra quand ils seront partis, pas avant.
- Mais alors ?
- Alors, il me faudra aller plus loin qu’eux, c’est tout.
- Ne va pas trop loin, Achille, avec ta petite barcasse.
 
Achille rentra tard, fatigué et maussade, ses paniers n’étaient qu’à demi pleins.
 
Pendant plusieurs jours, l’ombre des chalutiers assombrit le bord de mer.
 
- Ah les putes ! ils sont toujours là devant, disait Achille en ouvrant sa porte.
 
Alors, il allait plus loin.
 
Les chalutiers reculaient peu à peu, insensiblement, Achille allait plus loin.
 
Un jour, une petite tempête se leva. Achille la voyait bien se préparer depuis un moment, mais il était trop loin du bord pour rentrer avant que la mer ne se soulève en vagues brèves. Sa petite barque sautait sur les rouleaux et retombait lourdement. Il se rassura, il n’était pas seul, les chalutiers étaient devant lui, il irait bien jusqu'à eux. Il les atteignit bientôt les chalutiers, les chalutiers immobiles, indifférents.
 
Il ne regagna la rive qu’à la tombée du jour. Millie l’attendait sur la plage, éplorée.
 
Toute la nuit il tenta de lui expliquer qu’il ne pêcherait jamais rien entre les chalutiers et la côte. Les sauvages ratissaient tout. S’il ne luttait pas, elle n’aurait jamais son petit vélo bleu, et, d’ici quelques jours, ils n’auraient même plus de quoi manger. Au petit matin, il la consolait avec de fausses promesses, non il n’irait plus aussi loin, non il ne ferait pas d’imprudences. Il ne savait plus qui tremblait, de lui ou de Millie, et il ne savait plus si c’était de peur, de rage ou de désespoir.
 
Le lendemain il partit en sifflotant. Longtemps, Millie le vit agiter les bras.
 
A midi, les paniers d’Achille étaient vides, ses yeux dorés fixaient, bien au-delà des chalutiers, un petit point bleu lumineux sur la mer.
 
 
Les enfants qui sortent en courant des villas installées en file indienne le long de la plage, et ceux qui déboulent du parking aménagé derrière la butte, là où les voitures remplacent maintenant les flamants roses sur l’étang asséché, reconnaissent bien d’un été à l’autre cette femme maigre aux cheveux ternes, drapée dans un vieux peignoir aux fleurs fanées, qui fixe de ses yeux tristes, bien au-delà du monde, un petit point bleu lumineux sur la mer.
 
 
 
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l'auteur? Kerkiki. Passionné de littérature, il anime sur Infonie le forum "En ligne de contes" qui a donné naissance à ce site.
 
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