Perché
sur une petite colline, dans les Pyrénées Orientales, un village de mille habitants regardait la plaine avec dédain. La cloche de son église se balançait joyeusement, annonçant le mariage de ses enfants Joachim Coste et Aline Faig.
 
A un kilomètre de là, un peu en contre bas au milieu des pommiers, la vieille ferme des Coste semblait rire de toutes ses lézardes. De ses fenêtres ouvertes s’échappaient des sons joyeux, chacun s’apprêtait pour la noce. Au premier étage, dans une petite chambre traversée de soleil, il entrait par la fenêtre et disparaissait entre les lattes disjointes du parquet, Joachim tentait de nouer sa cravate. La mère, ronde et réjouie, dans sa belle robe noire, elle n’avait jamais quitté le deuil depuis la mort de sa grand-mère, le regardait:
 
- Tu fais ton noeud trop petit Kim. J’ai vu la mode à Perpignan. Les noeuds doivent être très gros cette année.
 
Déjà, elle était près de lui essayant de faire un miracle. Joachim souriait avec indulgence, la laissait faire. Elle était si fière d’être allée à Perpignan pour la première fois de sa vie, et toute une journée.
 
C’était justement Aline, que Joachim allait épouser tout à l’heure qui avait eu l’idée de ce petit voyage, Perpignan.
 
Elles avaient pris le car toutes les deux, elles étaient très émues. Pour Aline aussi c’était la première fois. La mère avait trouvé la ville fort bruyante, envahie par les étrangers. Ils venaient de partout, d’Avignon, de Toulouse, de Nîmes. Aline lui avait même montré des parisiens de Paris. Il n’y avait plus de distance vraiment. La mère croyait rêver. Aline avait acheté des cadeaux pour toute la famille. Des cadeaux absolument inutiles: de l’eau de toilette pour le père, des livres pour Abdon et Sennen, du rouge à lèvres pour Marie-Neige et de la poudre pour la mère.
 
- Elle est gentille Aline, tu vas être heureux avec elle Kim. J’espère qu’elle te durera plus que ta première femme. Cette Maryse n’avait pas de santé, mourir trois mois après son mariage, quelle idée! Il ne faut jamais épouser une femme maigre.
 
Les yeux sombres de Joachim se déplissèrent, devinrent graves. Il l’aimait bien la Maryse, bien sûr elle n’était pas bien grasse, mais qui aurait cru qu’elle allait mourir si vite?
 
Aline était une costaude "bien viandeuse" et gaie. Elle chantait sans cesse: "je suis une fille des montagnes, j’attends un galant". Maintenant elle l’avait son galant. Et les yeux de Joachim se plissèrent de nouveau dans un sourire.
 
Les doigts de la mère s’emmêlaient. Ah! ce noeud de cravate, elle n’arriverait jamais à le faire. Elle l’aurait voulu énorme.
 
- Tant pis, dit Joachim, je vais le faire comme d’habitude.
 
D’habitude? Pauvre petit, cette belle cravate noire ne lui avait servi que deux fois, pour marier la Maryse et pour l’enterrer.
 
Il aurait fallu varier au moins le noeud.
 
- Fais un effort, Kim, essaye encore une fois.
 
Mais Joachim sifflotant, heureux, nouait définitivement sa cravate en une minuscule et dérisoire petite boule.
 
La mère descendit l’escalier de bois qui conduisait à la cuisine. Elle voulait s’assurer que les petits ne salissaient pas leurs beaux costumes noirs. Ils commençaient à grandir, les petits. Marie-Neige avait déjà quinze ans, Abdon douze ans et Sennen dix ans. Dans quelques années, il y aurait d’autres mariages à la ferme et de beaux petits enfants. Tous les espoirs renaissaient avec le nouveau mariage de Joachim. Après la mort de Maryse, il était resté triste tout un an. Quel dommage! La mère ne comprenait pas comment son fils pouvait être aussi triste de la perte de Maryse, une arrête! Puis, Aline était venue à la ferme pour ramasser les pommes. Elle avait surtout ramassé Joachim. Ah! elle ferait de beaux enfants, Aline. C’était une rude catalane aux hanches déjà larges et elle n’avait que vingt ans.
 
La mère adressa une grimace de dégoût à la mémoire de Maryse, puis poussa un cri:
 
- Mare de Deou!
 
Assis sur le sol en terre battue, Abdon et Sennen se barbouillaient avec le beau rouge à lèvre de Marie-Neige. Devant l’évier, s’admirant dans un morceau de miroir, Marie-Neige étalait sur son visage de madone, à l’aide d’un vieux chiffon, la poudre de la mère.
 
- Mare de Deou, cria encore la mère, allez tous les trois vous laver au puits. Il ne faut toucher ni à cette chose rouge ni à ce talc parfumé. Il faut les garder pour ne pas faire de peine à Aline. Je vais les ranger tout en haut de l’armoire.
 
Les enfants contrits s’essuyèrent sommairement avec la belle jupe noire de Marie-Neige. Elle portait le deuil depuis la mort de son grand-père.
 
Le père, revenant des champs, entra dans la cuisine, s’approcha de l’âtre où bouillait l’ouillade.
 
- Voyons Joseph! s’écria la mère, tu ne vas pas manger de l’ouillade maintenant? Nous partons bientôt pour l’église, n’entends-tu pas déjà les cloches? Après nous avons le grand repas de noces, chez notre bru, dans leur belle maison neuve, ajouta-t-elle radieuse.
 
- J’ai faim.
 
Et le père retira de l’ouille un gros morceau de boutiffare.
 
- Mais il faut que tu mettes ton beau costume noir voyons, nous déjeunons à la maison neuve.
- J’ai mal au dos, masse-moi d’abord.
 
Ils disparurent derrière une porte bancale, peu après la voix du père s’éleva furieusement:
 
- Tu ne me masses pas bien.
- Mais Joseph, je te masse en rond comme tu aimes.
- Mais non, en rond mais pas n’importe comment. Dans le sens des aiguilles d’une montre. Cap de matchou!
 
Quelques minutes plus tard, la grosse voix s’éleva de nouveau:
 
- Abdon, Sennen, allez me chercher de l’eau au puits. Je veux me désaltérer avant de partir, pour une fois je boirai de l’eau.
- Mais, Joseph, tu vas boire à la maison neuve, du bon vin.
- Eh oui! voilà pourquoi je veux de l’eau maintenant.
- Mais, Joseph, à la maison neuve il y a de l’eau minérale.
- Minérale, minérale, tu sais ce que ça veut dire, minérale?
- Non, enfin ça veut dire de l’eau propre dans une bouteille.
- Et elle n’est pas propre l’eau du puits, dis?
- Ah! pour ça oui, elle est propre et claire et fraîche.
- Tu as raison, elle est trop fraîche. Abdon, apporte-moi le pourou de vin, et toi masse moi encore... Non! pas dans ce sens.
 
 
 
Quelle belle noce! Un mois déjà et tout le village en parlait encore. Aline riait sous sa mantille et Joachim avait retrouvé son sourire d’avant, d’avant Maryse. Il n’avait repris le visage grave que durant quelques instants, lorsque le cortège passa devant la maison de Maryse. Il savait que derrière les volets mi-clos tous le guettaient, les parents, les frères, les cousins de Maryse, quelques vieilles aussi.
 
Maintenant tout était bien à la ferme, Aline travaillait avec la mère et s’occupait aussi de la cuisine, l’ouille était toujours pleine. Depuis quelques jours, ses yeux s’entouraient de grands cernes noirs. La mère, l’œil égrillard, disait au père:
 
- Regarde Aline et ses grands yeux cernés. Bientôt, pour sûr, nous aurons un gros garçon de plus à la ferme.
- J’espère qu’elle ne fera pas des débiles comme toi, ricanait le père.
- Débiles? j’ai les quatre plus beaux enfants du pays.
- Oui, ces quatre là. Mais entre Joachim et Marie-Neige tu en as raté trois, et deux autres encore après Sennen.
- Joseph! pourquoi me rappelles-tu cela? Pauvres petits, ils avaient l’air bien costauds pourtant.
- Oui, costauds, mais avant d’atteindre leur deuxième année, couic! Adieu.
- Oh ! Joseph, pleurnicha la mère.
- Mais non, ne pleure pas, je plaisantais. Les enfants sont comme les chiots, les faibles crèvent, nos quatre rescapés sont les plus beaux du département.
 
 
 
Un matin Aline descendit l’escalier de bois l’œil plus cerné que jamais. Ses durs traits de paysanne catalane étaient soudain auréolés d’une pâleur distinguée.
 
La mère la contempla avec attendrissement:
 
- Bonjour ma bru, as-tu passé une bonne nuit?
- Non, j’ai mal au cœur.
- Très bien, Aline, tu vas nous faire un gros garçon.
 
Joachim parut à son tour en haut de l’escalier.
 
- Bonjour , maman, fais vite une tisane pour Aline, elle est malade.
 
Il ajouta en chuchotant:
 
- Elle a mal au cœur comme Maryse.
- Tu es fou, cria la mère, elle est enceinte ton Aline, regarde-moi ses gros nénés.
 
Elle se mit à rire:
 
- Comme Maryse! je sais bien que tu n’as pas eu beaucoup de temps pour les chercher les nénés de Maryse, mais tu aurais pu y passer ta vie tu n’aurais rien trouvé.
- Maman! gronda Joachim. Il faudrait qu’Aline mange autre chose que l’ouillade, au village on ne mange l’ouillade que le soir.
- Ils sont fragiles au village. Ils atteignent péniblement quatre-vingt ans. Il n’y a que les imbéciles qui meurent jeunes. Aline est robuste, elle se fatigue moins ici que dans sa fabrique d’espadrilles. Tiens ma fille, bois moi ça, je viens de traire, ajouta-t-elle en déposant un grand bol de lait devant sa belle fille.
 
Aline porta le bol à ses lèvres puis sortit précipitamment, Joachim la suivit. La mère bougonnait:
 
- Comme Maryse, comme Maryse, comparer ce tas d’os à Aline. Sennen l’avait vu tout de suite qu’elle ne valait rien la Maryse. Il lui avait jeté un jour un morceau de lard à la tête en lui criant "Tiens Maryse, pour remplacer le gras qui manque sur tes fesses". Joachim avait giflé son petit frère. Pourtant il faut toujours écouter les enfants.
 
 
 
Les jours passèrent. Aline maigrissait, vomissait, avait mal au ventre. Elle ne mangeait plus, elle avait trop chaud. Abdon et Sennen faisaient la course de la ferme au puits vingt fois par jour sans parvenir à la désaltérer. Joachim devenait taciturne:
 
- Si j’allais chercher le médecin?
- Quoi? le médecin parce que ta femme est enceinte? riait la mère, va plutôt au village chercher de la laine et des aiguilles pour tricoter, et de la laine bleue, ce sera un garçon...
- Je crois que j’ai la fièvre, murmurait Aline.
- Mais non, tu as trop chaud, dans ton état la chaleur se supporte mal. Abdon, Sennen, allez remplir le cruchon pour Aline.
 
 
 
Le premier dimanche de septembre, Aline mourut doucement, sans bruit. Sans que le médecin du village, qui venait pourtant chaque jour depuis une semaine, comprenne pourquoi.
 
Au village, après la consternation des premiers jours, chacun donnait son idée sur le drame:
 
- Pour moi, il les empoisonne avec de la mort aux rats, disait une vieille.
- Ce Joachim a toujours été le diable, il ne va même pas à la messe le dimanche.
- Et il m’a fait commander de la laine bleue à Perpignan, qui va l’acheter maintenant? Il n’espère pas reprendre femme au village?
- Aline après Maryse, ah! ce n’est pas moi qui lui donnerai ma Mariette.
- Le docteur ne dira rien bien sûr, Joachim lui a donné la moitié d’un cochon.
- Ce n’est pas possible!
- Si je l’ai vu. J’étais sur le pommier, celui du petit sentier, j’ai même déchiré mon plus beau tablier noir.
- Ah! ce Joachim porte malheur.
 
Seul le menuisier du Village avait le sourire, dame! deux cercueils en un an et demi pour le même client!
 
Lorsque Joachim montait au village, les portes se fermaient, mais les volets restaient entrebâillés. Les chuchotements arrivaient jusqu'à lui. Les volets s’ouvraient largement dès qu’il avait parcouru quelques mètres. Les femmes parlaient d’une fenêtre à l’autre:
 
- Les remords ne le rongent pas ; il a bonne mine.
- Assassin!
- Il faut le dire à monsieur le curé.
- Marie! Marie! remonte tout de suite. Elle n’a que douze ans, mais avec lui il faut tout craindre.
- Vous avez raison, Carmen n’ira pas les aider à cueillir des pommes cette année.
 
Alors Joachim s’enferma dans sa chambre, refusant de voir quiconque. Il ne comprenait pas la méchanceté humaine, il ne comprenait pas la tristesse de sa vie mais il sentait confusément que l’une entraînait l’autre.
 
La mère pleurait dans la cuisine en tricotant de longs chandails noirs. Le père ne disait rien. Il restait près de l’âtre, surveillant l’ouille du coin de l’œil, le pourou à la main.
 
Les petits n’osaient plus rire, alors ils jouaient à "sans rire, sans parler". Le premier qui riait avait perdu, il devait tirer l’eau du puits. Marie-Neige ne quittait plus sa mantille noire, héritage d’Aline, et admirait en silence sa tête de madone tragique dans le petit bout de glace écorné.
 
Un jour, Joachim sortit de sa chambre, il quitta la ferme et ne rentra qu’à la nuit tombée. Pendant le dîner, la tête penchée sur son écuelle pleine d’ouillade, il annonça à la famille consternée qu’il prendrai désormais le car chaque matin pour aller travailler chez le boucher de Céret. Il ne rentrerait que le soir. Il ne pouvait plus supporter la ferme. Il décida aussi que dorénavant il dormirait dans la chambre des enfants. Marie-Neige et les petits pouvaient s’installer dans le lit à baldaquin de Marie-Annonciation, la vieille tante espagnole morte depuis cinquante ans, il n’en voulait plus.
 
La vie s’écoula ainsi tristement. Joachim passait tout son congé du dimanche après midi et du lundi à boire accoudé à la table de la cuisine, l’œil vague. Souvent même il montait se coucher complètement ivre.
 
Au mois de mars, il cessa de boire. Il commença à sortir de la ferme, il n’allait pas très loin, dans les champs, tout près. Il restait de longues heures assis sur la margelle du puits, rêveur. Un dimanche d’avril il arriva à la ferme avec une petite bonne femme brune et potelée.
 
- Voilà Mercedes, la fille de mes patrons, dit-il à la famille, je l’aime, aussi ne l’épouserai-je pas.
 
Mercedes roucoula doucement:
 
- Oh! mais si.
- Mais oui, dirent le père et la mère, marie-toi mon petit, elle est charmante ta Mercedes.
 
Marie-Neige courut à l’armoire chercher sa mantille noire qu’elle avait abandonnée à l’approche des beaux jours.
 
Mercedes roucoula de nouveau:
 
- Nous habiterons Céret, mais nous viendrons ici tout l’été. Vous verrez, je sais travailler à la ferme.
- Non Mercedes, tu sais ce qu’il m’est déjà arrivé, cria Joachim.
- Mais oui, gloussa la petite Mercedes, elles n’avaient pas de santé tes femmes, et elles travaillaient trop. Moi je ne viendrai que l’été, l’hiver les travaux des champs doivent être durs.
- Rien, tu ne feras rien Mercedes, cria la mère, je te dorloterai. Tu as raison, elles n’avaient pas de santé ses femmes. L’une était trop maigre et l’autre trop bête. Mais toi tu as la malice et les tétons dodus. Ah! tu es une gaillarde, tu nous enterreras tous.
 
Et le père leva son pourou à la santé de Mercedes.
 
 
 
Le mariage eut lieu à Céret au mois de mai. La petite Mercedes toute rose dans sa robe blanche, à ses côtés Joachim blafard dans son costume sombre, un énorme noeud à sa cravate noire. Il s’entraînait à nouer cette cravate depuis longtemps maintenant. Derrière eux les familles épanouies et Marie-Neige boudeuse, elle devait rendre la belle chambre et le lit à baldaquin à son frère dès les premiers jours de Juin.
 
A la fin du mois de juin, Mercedes avait les yeux un peu cernés. Vers le quinze juillet, elle était toute pâle. Le 30 juillet, elle commença à vomir. La mère courut à l’église pour chercher de l’eau bénite. Sur son passage, les vieilles du village, assises devant leurs portes, marmonnaient:
 
- Cette fois-ci il a été encore plus rapide.
- Ils en sont déjà à l’extrême onction.
- Oh! il a le coup de main.
 
Le menuisier rodait sur la place, souriant, avide de renseignements.
 
Le médecin du village, appelé par Joachim , vint et hocha gravement la tête:
 
- Je pense que la chaleur fatigue ta femme, Joachim, faites-lui beaucoup de tisanes et tout ira bien.
 
Il partit en marmonnant: simples troubles digestifs.
 
Joachim courut au grenier chercher le grand sac d’herbes sèches, pour les tisanes et Abdon courut au puits.
 
Le 15 août, Mercedes vomissait de plus en plus, elle avait mal au ventre et murmurait:
 
- Je crois que j’ai la fièvre.
 
Ses parents, venus à son chevet, se regardèrent.
 
- Et pourtant, si tout ce que l'on dit était vrai, chuchota la mère.
- Ne pense pas à ces vilaines choses, dit son père.
 
Le lendemain, ils téléphonèrent, de la poste du village, à leur médecin de Ceret.
 
- Tiens, dirent les vieilles déçues, Joachim n’a plus l’autre moitié du cochon pour le médecin. Ils sont obligés d’en appeler un autre. Voyons s’il la guérira, mais, pssss! j’en doute.
- Il faudrait un miracle.
- A moins que Joachim s’inquiète et arrête son petit traitement.
- Oui, la peur du gendarme peut lui sauver la vie à celle-là.
 
Le menuisier regagna son établi très tristement.
 
Le médecin arriva tôt un matin à la ferme. Il hocha gravement la tête:
 
- Il faut supprimer l’ouillade et le pain, Mercedes souffre de la chaleur et ne boit pas assez.
 
Il partit en murmurant "Simple embarras gastrique".
 
Joachim, ses parents, ses beaux parents, se regardèrent consternés. Les troubles digestifs ce n’était rien, mais un embarras gastrique!
 
- Il faut qu’elle boive beaucoup plus, cria la mère.
 
Abdon et Sennes reprirent leurs courses frénétiques vers le puits.
 
Le 30 Août, Mercedes délirait. Le médecin de Céret décida de faire venir un spécialiste, un gastro-entérologue, de Perpignan. Tout le monde se regarda. Un gastro-ente... mais elle va mourir.
 
- Jamais ce gastro ne mettra les pieds sous mon toit, cria le père.
- Nous avions confiance en vous et vous voudriez abandonner notre petite fille à un gastro-entero... Oh docteur! chuchotèrent les parents de Mercedes.
- J’ai soif, murmura Mercedes.
- Abdon, Sennen, allez au puits, vite.
 
Le 5 septembre, Mercedes agonisait. Le médecin de Céret s’arrêta à la poste du village pour commander d’urgence une ambulance.
 
- Il appelle les gendarmes de Perpignan, dirent les vieilles.
- Ou bien déjà les pompes funèbres.
 
Le menuisier apparut, son tournevis à la main, l’œil égrillard.
 
L’ambulance franchit le village en fin de matinée. Tous les habitants se signaient à son approche.
 
Mercedes mourut avant d’arriver à Perpignan, un peu après Céret, dans un cassis.
 
Le médecin ordonna l’autopsie et parla de prélèvements, de recherches, d’examens, toutes choses auxquelles le père et la mère ne comprenaient rien.
 
Les parents de Mercedes annoncèrent qu’ils allaient demander une enquête.
 
Le lendemain, des gendarmes et des individus ne parlant même pas le catalan arrivèrent à la ferme, regardant tout, touchant à tout. Le père buvait en silence, la mère pleurait doucement. Joachim, le regard vide, ne répondait pas aux questions qui lui étaient posées. Marie-Neige avait remis sa mantille noire. Dans un coin de la cuisine, Abdon et Sennen jouaient avec des petits grains oblongs et rouges "grelot, grelot, combien j’ai de cailloux dans mon sabot?".
 
Les inconnus prirent la tasse qui avait contenu la dernière tisane de Mercedes, mirent une louche d’ouillade dans un bocal, et partirent en murmurant des mots confus. Les gendarmes prirent le temps de boire un peu de vin avant de les suivre.
 
Trois heures après, ils étaient de nouveau tous à la ferme, même le médecin. Ils recommencèrent à tout toucher et emportèrent de l’eau du puits dans une petite fiole. Les gendarmes interdirent à Joachim de quitter la ferme.
 
Il haussa les épaules, pourquoi sortirait-il?
 
Quelques jours plus tard, les gendarmes et le médecin arrivèrent au début de l’après-midi. Ils étaient accompagnés d’un homme à l’allure grave, à l’air important. Le médecin portait un gros dossier, il avait le regard terrible. Il commença à lire à haute voix. Le père, la mère et Joachim entendirent des mots qu’ils ne connaissaient pas: pollution, bacilles, poisons bactériens...
 
Le père s’inquiéta:
 
- Mais de quoi, de qui parlez-vous?
- De votre puits.
- Du puits? répéta le père ébahi.
- Oui, l’eau de votre puits est un véritable bouillon de culture, cria le médecin. Cette eau a tué vos trois brus. Vous, vous êtes immunisés, vous en buvez depuis toujours, vos belles filles, elles, ne l’étaient pas.
 
Joachim écoutait, le visage crispé par l’attention.
 
L’homme important prit la parole. Il parla longtemps, dit des choses horribles sur le puits, conseilla l’assèchement par les pompiers puis l’obturation définitive.
 
Le père se leva, menaçant. Ce puits était la vie de la ferme.
 
- Mais cette vie a trois morts sur la conscience, dit le médecin avec emphase.
 
Joachim alors sortit brusquement de la pièce.
 
Il venait de comprendre qu’ils étaient tous coupables par bêtise, et que la bêtise était mortelle.
 
A la nuit tombée, le père le retrouva assis près du puits, buvant goulûment à même le seau.
 
A l’approche de son père il releva la tête, montrant des yeux déments:
 
- Je la boirai toute, prononça-t-il lentement.
 
Rien ni personne ne le fit renoncer à son projet. Il but toute l’eau du puits et il mourut.
 
 
 
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l'auteur? Kerkiki. Passionné de littérature, il anime sur Infonie le forum "En ligne de contes" qui a donné naissance à ce site.
 
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