MAURICE

Ou les Tribulations d’un poisson exotique

J’étais tranquille dans mon bac, il était un peu sale, même très sale, un bac abandonné quoi, mais je m’étais habitué à cette saleté. Notre humain nous qui choyait jadis, ne se souciait plus de notre bien-être , nous ne l’intéressions plus. J’avais vu mourir par manque de soins tous mes potes, il ne restait qu’un monstre de scalaire que j’évitais soigneusement en me cachant sous les quelques plantes à demi crevées qui pourrissaient au fond de ce qui était devenu un marécage. Ce n’était pas la joie, mais j’étais peinard. Pour la nourriture, il n’y avait pas beaucoup de choix, je devais me contenter des algues noirâtres qui s’installaient sans vergogne sur les vitres maintenant opaques.
Mais un jour, une folle d’humaine poussa de longs cris stridents en voyant dans quel bourbier nous vivions, elle alerta notre humain qui dit d’un ton laconique :" rien à cirer ! prends les si tu veux. "
Et la chasse commença.
Cette andouille de scalaire, se laissa pêcher au premier coup d’épuisette, il se retrouva immédiatement dans un sac de plastique, bien fait pour lui. Moi, plus futé je me planquais.
- Maurice, Maurice, je veux Maurice, criait la folle.
- Cours après moi idiote !
Ils grimpèrent sur des chaises, dame ! mon bac était surélevé et les humains ne sont pas si grands finalement.. Et pan un coup d’épuisette à droite, et pan ! un coup d’épuisette à gauche. Je faisais quelques bulles et me faufilais en ricanant sous mes plantes. Si, si un poisson ça ricane, et je ne suis pas un poisson spécial, non, juste un petit cardinalis au dos bleu étincelant. Il me nuisait ce dos pour une fois, on le repère de loin, même au milieu de la bouillasse dans laquelle je me trouvais. Les humains hurlaient :
- Il est là !
- Non là !
- Je le vois, là à droite de la souche.
Mais, bien sûr, je n’y étais déjà plus.
Ils couraient échevelés, leurs ridicules épuisettes à la main, tandis que je me gondolais de rire sous une feuille jaunie.
A bouts de nerfs, ils décidèrent de vider le bac, les vaches !
J’échappais à leur saleté de siphon durant une bonne demi-heure, mais finalement je me suis retrouvé dans un tuyau transparent et plouf dans un seau rouge fluo hideux, de plus, il sentait l’eau de Javel, pouah !
D’un coup, me revoilà dans l’évier. Mais à quoi jouent-ils ces abrutis ? une grosse main tenta de m’attraper mais un tourbillon m’entraîna dans un trou noir, l’écoulement de l’évier, et là, bonjour la dégringolade !
Je me retrouvais, meurtri, dans un petit ruisseau qui serpentait au milieu d’un champ. Heureusement pour moi mais ex-maîtres vivaient à la campagne et n’avaient pas de tout-à-l’égout, ouf ! je l’avais échappé belle. Une vache s’approcha de mon ruisseau pour boire, elle me happa avec sa grosse langue rose, je me tortillais comme un ver pour la chatouiller, elle me cracha dans un éternuement ; je ne saurais jamais si mes contorsions l’avaient fait rire ou l’avaient simplement agacée. Je m’éloignais rapidement, je voulais bien vivre dangereusement mais de là à finir mon existence dans la panse d’une vache étouffé par les tonnes d’herbes qu’elle venait d’ingurgiter....
Mon ruisseau descendait doucement et je suivais son cours sans trop m’inquiéter. Je n’aurais pas du être aussi serein, au-dessus de ma tête un héron m’observait , l’œil cupide. Bientôt, il plongea sur moi ! chienne de vie ! faut-il donc toujours lutter pour survivre ? Je me faufilais prestement sous une pierre, feinté le bel oiseau. Pourtant, il ne s’avoua pas battu, il resta planté dans le ruisseau sur ses longues pattes, devant ma pierre, impassible et patient. J’étais patient aussi, dame ! pour sauver sa peau ! Finalement, un nigaud de petit poisson argenté est passé innocemment en faisant quelques joyeuses bulles, le pauvre fut happé immédiatement par mon geôlier, j’en profitais pour décamper, mais j’étais triste et amer, pourquoi faut-il toujours que les plus faibles, les plus candides perdent ?
Mon voyage au long cours m’amena dans une grosse rivière semée d’embûches pour un petit poisson mais pleines de cachettes aussi. Je vécu dans cette eau un peu froide quelques jours, ou quelques mois, je ne sais pas.
Un matin, je fus alerté par des éclats de rire d’humains, je risquais un œil hors de l’eau. C’était bien des humains, deux, tout petits, mais les petits humains sont aussi dangereux pour nous que les grands, ça, je le savais déjà, et sans hésiter je plongeais sous une large feuille qui folâtrait au fil de l’eau.
- Oh ! un poisson bleu phosphorescent ! cria la gamine.
- Patate ! répondit peu galamment le garçon, les poissons bleus phosphorescents n’existent que dans les livres.
_ Mais non, je t’assure Laurent, insista la petite fille, il est sous la feuille.
Chipie ! elle m’avait localisé. Je m’enfonçais un peu dans l’eau.
_ Tu es complètement idiote, tu ne vois rien du tout, tu veux juste te rendre intéressante.
Il était vraiment désagréable ce bout d’humain. La jolie petite fille faisait la moue, comme si elle s’apprêtait à pleurer.
C’était trop injuste, j’allais montrer à ce morveux que j’existait bien, là sous son nez.
Je quittais mon abri et me livrais à quelques pirouettes juste devant les enfants.
- Qu’il est beau ! dit la fillette en battant des mains.
Le gamin, lui, ne dit rien, il me lança rapidement une épuisette verte sur le dos et hop ! me revoilà dans un seau, bleu cette fois, le seau.
J’étais vraiment furieux, je m’étais conduit comme un imbécile, par vanité, pour montrer que j’étais un poisson aussi beaux que ceux des contes de fées. Je me laissais couler au fond du seau, je n’avais même plus envie de vivre.
- Oh ! il se noie, cria la petite fille.
- Un poisson qui se noie ! on aura tout entendu avec toi Charlotte !
- Mais regarde, il est tout au fond, il ne bouge plus.
Et elle éclata en sanglots.
Je n’aime pas voir pleurer les jolies petites filles aux cheveux bouclés, alors, perdu pour perdu, je remontais à la surface.
Elle recommença à rire :
- Il est tout vivant.. Où va-t-on le mettre ?
- Dans une poêle et après dans la gamelle du chat, ricana ce monstre de gosse.
- Ah non ! personne ne bouffera ce joli petit poisson, il est à moi.
- Ah toi ? mais non, c’est moi qui l’ai attrapé
- Mais c’est moi qui l’ai vu la première.
Chacun tirait sur le seau, moi, j’étais en pleine tempête, avec vagues, roulis, tangage. S’ils ne cessaient pas tout de suite j’étais bon pour le mal de mer.
Mais Charlotte était fine mouche, voyant que son frère était le plus fort, elle lâcha le seau :
- D’accord, il est à toi, fais ce que tu veux.
Ah bon ? elle m’abandonnait bien facilement à la gloutonnerie du chat, et c’est à cause d’elle que j’en étais là, quelle ingratitude !
- Rentrons à la maison d’abord, dit Laurent.
Le garçon prit le seau et la marche vers la maison commença. Je n’étais pas pressé d’arriver, j’espérais que le chat serait parti en goguette derrière une jolie minette, et qu’il ne songerait pas à s’empiffrer avec ma modeste personne.
Le chat était là, assis sur la table, l’air indifférent. C’était un gros chat gris, avec des yeux jaunes, il ne semblait pas famélique et n’avait probablement nul besoin d’un petit cardinalis pour se nourrir.
- Maman ! maman ! appela Charlotte, nous avons trouvé un joli petit poisson, c’est moi qui l’ai vu la première, il est à moi, ça sera mon petit Maurice.
Ah la rusée !
Laurent tenta de protester, mais la maman vint vite mêler ses cris d’admiration à ceux de sa fille :
- Qu’il est beau ! quel adorable poisson. Laurent, cours vite chercher l’aquarium à la cave.
Ah bon, eux aussi avaient un aquarium crasseux.
Laurent revint bientôt avec un aquarium recouvert de toiles d’araignées.
Ah non ! je ne voulais pas cohabiter avec ces sales bêtes, et en plus me nommer Maurice.
Laurent me rappela que je ne devais pas trop faire le difficile par ses simples mots :
- J’avais apporté ce poisson pour toi mon chat, dit-il au matou, pour que tu te régales.
Bon ok pour les araignées, ok pour Maurice.
- Laurent, va laver l’aquarium sous la douche, dit la maman.
Enfin une humaine raisonnable !
- Il lui faut du sable et des plantes, dit Charlotte.
- Laurent, va chercher du sable dans la grange, dit aussitôt la maman.
Laurent, c’était le garçon de courses.
Moi je barbotais toujours dans mon seau, où finalement je serais bien resté. Mais non, ils avaient installé l ‘aquarium et ils m’y collèrent sans mal, je n’étais pas d’humeur à entamer une nouvelle course poursuite.
Et voilà comment j’ai poursuivi ma vie, sous la dénomination " Maurice "dans un aquarium à peu près propre, avec quelques plantes chétives devant les yeux attendris de Charlotte.

Charlotte a maintenant décidé de m’amener des copains, c’est pour demain, je m’attends au pire.....

 
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