- Ernest , laisse cette bouteille tranquille et mange ta soupe. Le petit Ernest reprit sa cuillère et absorba un peu de soupe aux choux brûlante.. Il regardait son père qui mangeait bruyamment, sa mère, qui s’agitait dans un mouvement perpétuel qui la menait de la cuisinière à la table, remuant une casserole à droite, avalant un peu de nourriture à gauche, sans jamais se stabiliser. Puis, les petits yeux bruns, inexpressifs d’Ernest se reposèrent sur l’étiquette de la bouteille qui était posée à sa gauche, entre lui et son père, " Vin de table-11°- mis en bouteille par la coopérative du Roussillon. " Il avança sa petite main maigre et sale vers la bouteille et recommença doucement à gratter l’étiquette, de minuscules petits bouts de papiers recroquevillés tombaient sur la toile cirée. - Ernest, qu’est-ce que je t’ai dit ? Tu veux une claque ? Mange ta soupe. Le père empoigna la bouteille par le goulot et la posa loin d’Ernest, près de la place réservée à la mère. - Ce gosse il n'aime pas la soupe, constata enfin la mère, je vais lui donner une patate et un bout de lard. Armée d’une fourchette elle captura une patate et une tranche de lard qui se poursuivaient dans une cocotte pleine d’eau grasse et brûlante, et les déposa dans l’assiette de son fils : - là, tu vas manger comme ça Ernest. Le père haussa les épaules et se versa un petit verre de vin, inconsciemment il reposa la bouteille à sa droite, entre lui et Ernest. - Mange ta patate, disait la mère, tandis que l’index droit d’Ernest grattait inlassablement la bouteille. Ernest ne mangea jamais sa soupe, et rarement sa patate au lard, pourtant il grandit tout de même, un peu, et son visage rond s’élargit autour de ses yeux atones les faisant paraître plus petits encore. A l’école il passait ses journées près du poêle, assis à la plus belle table de la classe. Dame ! Il la grattait depuis longtemps maintenant. Sa persévérance était venue à bout de toutes les nombreuses inscriptions imprimées dans le bois par les générations d’écoliers qui l’avaient précédé. Lorsque le temps des études obligatoires fut enfin terminé, la table était comme neuve et Ernest savait à peu près lire et écrire, rien de plus. - Il faut travailler maintenant. Qu’est-ce que tu veux faire Ernest ? Dit le père un soir à la fin du repas, au moment où Ernest triomphait de la bouteille de vin en lui arrachant son dernier millimètre d’étiquette. - Boffffff ! Dit simplement Ernest. - Monsieur Chacot, l’épicier, a perdu sa femme, il a besoin d’un commis. Tu ne voudrais pas être commis Ernest ? Il est gentil monsieur Chacot, dit la mère. Dès le lendemain, Ernest, juché sur une échelle dans l'arrière-boutique du père Chacot, rangeait sur des étagères, l’huile, les petits pois, les lentilles, le café... Tout en grattant quelques étiquettes d’un doigt expert. Au bout d’un mois, le père Chacot subissait les reproches de ses plus fidèles clientes : - Mais enfin, monsieur Chacot, ils ne sont pas extra fins ces petits pois. Vous avez enlevé la moitié de l’étiquette. Ce n’est pas normal ça, monsieur Chacot. Longtemps, monsieur Chacot se lamenta sur la mauvaise qualité des étiquettes qui tombaient toutes seules, puis, il découvrit des petits bouts de papier déchiquetés dans la réserve. - Les souris, cria-t-il ! Et il prit un chat, un très gros chat pour manger les souris. Quelques jours après, le chat famélique se frottait à ses jambes réclamant sa pitance. - Va manger les souris, criait le père Chacot en colère. Le chat devint vite si maigre que les voisines s’alarmèrent. - Monsieur Chacot, il nourrit pas son chat. Il devient bizarre, c’est depuis la mort de sa femme, ça a du lui porter au cerveau. Une vieille s’enhardit et parla à l’épicier : - Vous n’êtes pas raisonnable, monsieur, Chacot, vous ôtez les étiquettes de vos conserves et vous affamez votre pauvre chat, faudrait voir un docteur, c’est le chagrin qui vous dérange. - Non ! Non, cria Chacot, c’est les souris, les maudites souris ! Il passa des nuits entières à l’affût dans sa réserve, il ne vit pas une seule souris. Alors, il installa quelques souricières, mais elles n’intéressèrent que le chat qui d’une patte rusée cherchait à chiper aux souris le petit bout de lard ou de fromage qui devait les appâter. Monsieur Chacot chassa le chat, qui partit sans regret, et mit du lard supérieur dans ses souricières, sans résultat. - Ah ! Les maudites gourmandes, cria-t-il. Et il envoya Ernest à l’autre bout de la ville, chez le meilleur crémier, pour acheter le meilleur fromage pour les souris. Les ratières restèrent vides, et les étiquettes tombaient toujours en petits morceaux dans la réserve, même, parfois, dans la boutique. Alors, le père Chacot ferma son épicerie. Il tendit des petits filets un peu partout et attendit, assis par terre, l’arrivée de ses ennemies. Ernest errait de-ci de-là dans l'arrière-boutique, il devait prévenir son patron dés qu’il verrait se profiler un petit museau gris. Lorsque les hommes en blanc vinrent chercher, le pauvre vieil homme ils durent lui passer la camisole avant de le hisser dans l’ambulance tant il se débattait en hurlant : - Les souris, je vois les souris, elles grimpent partout, elles enlèvent toutes mes étiquettes, je les tuerai, je les tuerai toutes. Sans emploi, Ernest reprit sa place dans la cuisine de ses parents prés de la table, le regard inerte, les doigts sur une bouteille. Un soir sa mère lui annonça joyeusement que la mairie avait besoin d’un colleur d’affiches. - Ce sera très gai pour toi, Ernest, tu seras dehors au grand air, tu colleras de belles images. Ernest colla des affiches pendant cinq jours, le sixième il tomba malade, un genre de dépression. Le médecin tenta d’expliquer que cette dépression n’était que momentanée, mais le père et la mère ne le croyaient pas ; - Quand on est fou c’est pour la vie, pleurait la mère. Elle entoura Ernest de tendresse, le père fit des heures supplémentaires, et Ernest resta dans la cuisine à boire du vin, de la bière, ou même de l’eau, mais minérale, en grattant les étiquettes d’un geste nonchalant. Tous les matins, il faisait une petite promenade jusqu’au bureau de tabac. Là, il déposait une pièce de 10 francs sur le comptoir pour acheter quelques " morpions ", ou autres rectangles de papier aux couleurs irisées, qu’il grattait sur-le-champ. Si, par hasard, sur l’un d’eux apparaissait le mot " gagné " il l’échangeait vite contre un nouveau rectangle à gratter. Lorsqu’il avait perdu ses 10 francs, ou parfois plus, il rentrait tranquillement chez lui pour reprendre sa place près de la bouteille du jour. Les années passèrent, un jour la mère mourut, bêtement, comme ça, debout, entre la table et la cuisinière, sans dire un mot. Quelques mois après, ce fut le père qui s’éteignit aussi simplement que sa femme. Ernest était toujours dans la cuisine. Les voisines coururent à la mairie, qu’allait devenir Ernest ? La municipalité décida de lui venir en aide. Le petit musée de la ville avait besoin d’un gardien. C’était un petit boulot tranquille ne demandant aucune connaissance spéciale, aucun effort ni physique ni intellectuel. Ernest arrivait toujours avant l’heure et entrait le premier, puis, il restait là, sur sa chaise, désœuvré, dans la salle II, près d’une toile immense et monotone, ornée d’une signature qui s’étalait sur deux mètres carrés " Rozinfant. " Cette toile, pièce maîtresse du musée, lui avait été particulièrement recommandée, alors il ne la quittait pas, il restait assis sur sa chaise juste devant elle et ne bougeait pas.. Parfois, il levait un peu la tête et la regardait en baillant. Il souriait toujours aux rares visiteurs, il ne se plaignait jamais, chacun l’aimait bien. Le soir, il regagnait sa cuisine paisiblement. - En hiver, le musée est un peu triste, mais l’été avec les touristes, tu vas voir, du monde, surtout dans ta salle II, ils viennent voir le " Rozinfant ", lui disait l’autre gardien pour l’encourager. Ernest écoutait, impassible. Le nombre de visiteurs lui était indifférent, les saisons aussi. L’été, l’hiver, le retrouvait toujours à la même place, sur sa chaise, devant la toile. Un jour une embolie fit basculer Ernest de son siège, juste au moment où le conservateur, solennel, entrait dans la salle II, avec un groupe de personnalités venues dans la petite ville pour une quelconque campagne électorale. Tous restèrent un instant pétrifiés devant le corps d’Ernest qui gisait à terre, la bouche déformée par un rictus haineux. Puis, ils relevèrent la tête, et ce ne fut qu’un long cri d’horreur. Une partie du chef-d’œuvre de Rozinfant avait disparu. La toile était mise à nu, minutieusement grattée, à l’endroit même de la célèbre signature. kerkiki@infonie.fr |