| Le vieux regardait sa moto. Assis sur le bord du muret, le béret bien enfoncé sur sa tête, sa pipe éteinte depuis dix ans roulant sous ses doigts noueux d'agriculteur, le vieux regardait sa moto. C'te moto, il l'avait piquée à un schleu en 44... quand ils se taillaient en laissant tout, dépenaillés, hagards, et elle ne lui avait coûté que trois poules chétives et mal nourries. Il l'avait bichonnée, frottée, lustrée, trafiquée, même qu'elle lui avait servi de banquette pour des amours illicites, et qu'il était parti une fois à Paris avec: "les bourges c'est sûr, s'en souviennent encore"... Quand il avait ôté le pot, exprès pour les réveiller à trois heures du mat... même qu'il avait dormi au poste, cette nuit là, et qu'il avait appris la belotte aux poulets... "bien nourris, ceux là!" Le vieux regardait sa moto... Il regardait sa moto comme il avait regardé sa femme... Il l'aimait. Quand, plus tard dans l'après-midi, la mercédes s'arrêta dans la cour de la ferme, et que l'huissier en descendit, le vieux ne regardait déjà plus rien, le fusil posé à côté, mais ses yeux fixaient toujours la moto. ::: l'auteur? Larno larno@infonie.fr |