Bertrand.. .  .   .
 
BERTRAND
l'auteur
BERTRAND
 
Norbert, était chef de traction de nuit dans un dépôt de locomotives. Son emploi consistait principalement à remiser, c'est à dire à commander les agents de conduite à la fin de leur service. Passé minuit, une fois quelques menus travaux effectués, il n'avait plus grande chose à faire. C'était le moment ou commencer pour lui la pesante torpeur de la solitude. Il se leva et entreprit des mouvements d'étirements marmonna quelques mots incompréhensibles puis se saisit du cahier des rectificatifs au règlement.
- Legrand n 'a toujours pas signé, le patron va encore entonner sa sérénade. Le patron, c'était le chef de dépôt. Celui ci, portait une attention toute particulière à ce cahier. Il faut dire que ses capacités étaient assez limitées aussi avait-il fait sa préoccupation majeure toutes les questions d'intendance du dépôt. Le cahier en question était sa bête noire. Il s'agissait d'un registre sur lequel les agents de conduite apposaient leur signature chaque fois qu'il recevait un rectificatif au règlement de sécurité. C'est ainsi qu'ils reconnaissaient avoir pris connaissance des nouvelles dispositions applicables, et ce trouvaient immédiatement punissable en cas de manquement au sacro-saint règlement, qui était l'objet de discutions interminables et remis sans cesse en question. Autant que l'on puisse dire, Norbert ne portait pas sur son coeur le chef de dépôt. Celui ci le lui rendait très bien aussi, chaque fois que l'un ou l'autre en avait l'occasion, il ne manquait pas de se lancer des remarques sur tout et sur rien. Des noms d'une infinie variété affublaient cet homme d'un tas de qualificatifs dignes des meilleurs lycées. Il faut dire que l'insuffisance du patron était notoire. Son incompétence était telle, que lui-même s'en étant aperçut, agissait le plus réglementairement possible avec ce que l'on appelle un "parapluie" proportionnel à son incapacité ce qui n'était pas peu dire.
La nuit était assez sinistre. Les bourrasques du vent d'automne faisaient trembler le vieil édifice et pousser la porte battante du hall d'entrée. Lundi arrivait sans se presser.
- Tu me remises ? Norbert leva la tête.
- Heu ! Oui tu arrives à quelle tournée ?
- En facultatif, terminé une heure, dit l 'agent. Norbert prit le paquet de feuilles de commande où était inscrit au regard de chaque tournée le nom des agents. Il marqua la fin de service et lui dit :
- Demain, visite de sécurité à quatorze heures; l'agent nota la commande sur un carnet et se mit à rire.
- Canada dry va bien ? Dit-il. C'était la dernière boutade. L'habit du chef, l'allure du chef, mais pas un chef.
- S'il te plaît laisse le ou il est celui là! Répondit Norbert. La discussion s'engagea. A tous deux, ils refirent le monde, qui devint d'une noirceur que eux même, n'avaient pas supposé qu'il puisse avoir.
- Et tu veux que je te dise, lui dit l 'agent pour conclure. Je suis sur que si tu allais à la direction et que tu t'installais à un bureau, et bien ils sont si nombreux qu'ils ne s'en apercevraient pas avant un bon bout de temps. Sur ce je vais me coucher " ciao !"
L'agent parti, le silence retomba dans le bureau. Norbert regarda le cahier d'émargement. Je suis sur qu'il ne s 'en apercevraient pas avant un bon bout de temps cette phrase resta dans sa tête comme un écho.
- Va savoir. Une idée commença à germer. Elle fut tout d'abord confuse puis, l'esprit alimenta cette source qui se transforma en un fleuve. Une envie irrésistible le tenailla, il reprit le cahier, le reposa, le repris à nouveau.
- Ho! Qui se doutera? Voyons ça. Il consulta la liste des noms, à la lettre "B" un emplacement libre n'attendait plus que sa décision.
- Je vais l'appeler Bertrand.
Il inscrivit le nom, signa deux fois ce qui laissait encore six cases non signées.
- Ce matin il va consulter le cahier et il va dire au secrétaire, avec son rictus habituel "dites à monsieur Bertrand de venir me voir " Norbert se mit à rire à la pensée de la tête que fera le secrétaire. Puis il se ravisa.
- Il risque de consulter les feuilles du service de commande pour savoir ou se trouve mon Bertrand. Qu'à cela ne tienne, il l'inscrivit en service facultatif, c'est à dire sur une feuille ou les agents n'ayant pas de train régulier à conduire se retrouvaient inscrit en attente d'une commande éventuelle suite à une défection. Ce fut là que l'idée prit véritablement forme.
- Au fait. Combien il y aura-t-il de personnes qui s'apercevront de la supercherie, et combien de temps Bertrand sera-t-il crédible? Une fébrilité soudaine s'empara de lui. Il fallait faire le plus vrai possible. Il prit d'autres registres, et entreprit de "bâtir" Bertrand, lui attribuant des congés, des punitions. En bref il l'inscrivit sur toutes les fiches où se trouvaient normalement les agents du dépôt. Il examina l'ensemble de son œuvre.
- Parfait. Ah ! Les casiers. Les casiers étaient contenus dans un meuble, ils servaient en quelque sorte de boîte aux lettres. Chaque agent en détenait un. Il prit la clé du bureau du personnel pour s'enquérir d'un étiqueteur. Il ouvrit la porte. Une odeur particulière fait de restes de cigarettes et de sueurs régnait dans le bureau. Des dossiers épars sur les tables, et un tas de papier dépassant des poubelles, donnaient au lieu une atmosphère étrange.
Le silence était tel, qu'un bourdonnement sourd accentué par l'interdit, envahit Norbert. Il avait là tous les dossiers des agents à portée de main.
- Et si je lui fabriquais une vie. Il prit une fiche en chantonnant "quand on est au bal on danse"
Il inscrivit le nom dessus pour le domicile, il choisit un village situé à une trentaine de kilomètres et un nom de rue.
- Rue du souvenir, puisqu'ils ne sont pas près d'oublier celle là dit-il se délectant à l'avance de sa blague. Il ajouta au dossier administratif une date est un lieu de naissance. Il le maria même à une certaine Caroline.
- Je vais lui adresser une lettre. Il prit une enveloppe glissa un papier a l'intérieur, inscrivit le nom dessus puis la mit dans la case du courrier à l'arrivée. Ensuite, il grava nom avec l'étiqueteur referma le bureau, et alla coller l'étiquette sur un casier libre dans lequel il mit quelques tracts et prospectus.
- Voila l'enfant est né ! L'ennui c'est que je ne peux mettre personne dans la confidence. Les blagueurs sont un peu comme les joueurs, ils aiment bien entraîner les autres dans leur vice cela leur donne l'impression de se blanchir un peu. Norbert alla à la machine à boissons au passage, il fit signer à Bertrand une pétition syndicale. Il se servit un chocolat et revint s'installer à son bureau. Il prit le journal de la veille et se mit à lire la page des sports. Il n'était tout de même pas trop a l'aise. Ou cela le menait finalement une fois la farce mise en place et passé le moment de l'euphorie cela ne lui paraissait plus tellement génial ne valait-il pas mieux tout effacer ?
- Maintenant que dois-je faire? Norbert sursauta. Il n'avait pas entendu entrer l'homme qui se trouvait devant lui.
- Tu arrives de quel train ?
- Quel train?
- Comment quel Train ? Tu es de quel dépôt ?
- D'ici je viens d'arriver. Je m'appelle Bertrand.
 
 
 
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l'auteur ?  Lucola