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Il fait beau. Dans le bosquet près de la source, le vent sacré calme sa course. Veut-il se reposer un instant, ou a t-il soif ? Je ne sais pas. Il ne s'y attarde et repart. Ou va t-il le vent ? Près du rocher dans les lavandes, il prend un peu de la senteur qu’elles offrent très généreusement aux voyageurs. Une fille de soie, assise en tailleur laisse voler sa chevelure. Les deux mains au menton elle est là, pensive, les yeux vers le néant, elle semble irréelle. Que fait-elle si tard ? Il parait que tous les soirs elle attend l'infini qui doit venir la prendre. Certains, disent que l'infini n'existe pas et qu'elle attend pour rien. Y a t-il quelqu'un qui connaisse l'infini, afin qu'il lui dise que la fille est jolie et qu'à attendre ainsi elle va s'enlaidir, et que de guerre lasse, elle va épouser je ne sais qui ou je ne sais quoi ? Il fait beau. Quelques oiseaux suivent le vent. De temps en temps ils le rattrapent, cela le met dans une colère noire, comme les nuages qu'il pousse devant lui. Alors il souffle son courroux entre les murs de chaumes et les planches pourries des vieilles portes. Quelques soirs, il raconte de telles insanités, que le ciel se met à rougir. D'autres fois, il lui fait tant de peine que le ciel en devient inconsolable. Il fait beau. Il faut pourtant bien y penser, au vent qui chante dans les tuiles des vieux toits aux vieilles cheminées. Je n'ai pas la conviction que le ciel l'accompagne dans sa folie douce, mais je suis sur qu'il le comprend. Aurait-il d'aventure pleuré quelques amis, subi quelques injustices ? Le savent-ils les sans âmes, ceux qui ignorent l'importance des mots ou simplement s’en moque ? Y a t-il un homme dans le coin ? Y a t-il encore quelqu'un qui donne de la chaleur humaine, cette petite charité qui consiste simplement à regarder l'autre en cherchant à le comprendre, à tenter de l'aimer, juste un petit peu, ou même tout bonnement à l'admettre ? Qui faut-il croire de la vie ou de la mort ? Que faut-il laisser sur la table pour que les oiseaux continuent de chanter ? Y a t-il encore assez de gens qui puissent rêver de demain, sans peur de leur futur préparé par les faiseurs d 'avenir ? Il fait beau. Ignorant tout de la fluctuation de la bourse, le vent charrie dans sa course les nouvelles du jour. Quelques-unes, friponnes montrent le sein ou bien la cuisse. D'autres prouvent avec certitude ce qui sera faux demain. Les enfants en font des bateaux qu'ils laissent aller au gré des ruisseaux vers le néant. Il fait beau. Les quatre vents ça n'est pas rien ! Tout d'abord parce qu'ils sont quatre, ensuite parce qu'on leur jette des choses. Ces choses, ils les emportent très vite, là où personne ne peut les retrouver. Ce sont bien souvent des choses que l'on veut cacher. Alors, on bénit les quatre vents. Il arrive qu'ils fassent mal leur travail, et que de vieilles histoires pas très propres ressortent au grand désespoir de gens bien vus. Les quatre vents sont un par point cardinal. Ainsi il y a le vent du Nord pour les nouvelles fraîches, celles qui sont attendues avec impatience bien que souvent identiques à la veille, les gens les relisent tout de même avec grande attention, avec l'espoir d'être surpris mais surtout parce qu'ils les ont payées. C'est une façon de croire qu'ils ne gaspillent pas leur argent. Celui qu'ils vont dépenser dans le vent du Sud, à l'occasion de cette sorte de joie échappatoire qu'ils appellent "vacances" qu'il est de bon goût d'écrire au pluriel, comme si cela retardait la rentrée. Pendant ces périodes ils se pressent sur les plages, où sur les sommets selon que le ciel est bleu ou la terre blanche. Le vent d'Est sert à faire lever le soleil que le vent d'Ouest endort. Ils s'étaient réparti cette tache lors d'une grande réunion où tout le monde avait parlé en même temps, et pendant longtemps ils se sont disputés par souffles interposés le bien fondé de leurs idées. Jusqu'à ceux que des petits vents incontrôlables brouillèrent l'ordre des choses. Il fait beau. Dans le soir d'été, la source du bosquet chante un air vieux comme le monde. Elle se cache du soleil pour abreuver quelques voyageurs qui s'y arrêtent, avant de repartir vers des lieux inconnus bien loin du monde. Un vieil homme passe quelque fois avec un grand sac. C'est lui que la fille attend. Il vient près d'elle et pose son bagage délicatement. Grand et maigre, son visage est entouré d'une épaisse barbe blanche. Il a des yeux d'une rare intensité qui changent sans cesse de couleur. - En as-tu repris beaucoup ? Demande t-elle avec une moue. - Quelques-uns, dit le vieux. Il faut dire qu'avec cette façon que les gens ont de s'emprunter le langage, le métier devient de plus en plus difficile. Et, dans un soupir, il redit "difficile !" - Lesquels remportes-tu ce soir? Fais voir. - Non, tu va être encore triste. - S'il te plaît ! L'homme soupire à nouveau et ouvre le sac. - Comme tu veux, mais ne fait pas la tête. Une multitude de mots s'échappent avec force clameur. Des anciens, des nouveaux, certains n'ayant ni queue ni tête, courent dans tous les sens. D'autres encore très beaux pleurent de l'injustice. Il y en a, qui aussitôt sortis se terrent dans un coin. Ce sont les mots oubliés, les laissés pour compte du langage, les désuets. Il y a aussi les nouveaux. Tout endimanchés, ceux qui sont à la mode parce que des personnes de qualité veulent en faire usage. Fraîchement distribués aux mondes, ils arborent l'air satisfait de la réussite. L'homme les regarde un peu perplexe. Ceux là je ne les relâche pas volontiers; Ils vont encore être employés par des indignes qui ne feront que les répéter sans en connaître le sens. - Ha non ! Pas celui là! Ce n'est pas possible, tu n'en as pas le droit ! - Hé oui ! Dit-il. Les gens ne le méritent plus. Ils en font mauvais usage, il n'est pas possible de le leur laisser. - Mais enfin tu ne peux le supprimer comme ça, dit-elle révoltée. - Ne te fais donc pas de tracas, il y a bien longtemps qu’eux même n y croient plus. Mais il se fait tard. J'ai encore pas mal de chemin à faire. Il range les mots dans son sac. Lorsqu'il prend le dernier, un terrible coup de vent le lui arrache des mains et le passe à la fille. - Merci le vent, dit-elle dans un éclat de rire. Le vieux charge le sac sur son épaule et se tournant vers la fille, il lui dit en dodelinant de la tête : - J'espère que tu as raison. Enfin! Il est tout de même un peu lourd à porter. Je verrai ça à mon prochain voyage. Et d'un pas nonchalant il se dirige vers le bosquet dans lequel il disparaît. La fille s'assoie et fredonne une chanson. Deux vieilles femmes qui passent, la regardent en marmonnant. Au loin un clocher égraine pesamment le temps. La fille prend Amour dans ses mains le caresse doucement et d'un souffle court, elle le rend au monde. - Va ! Dit-elle, essai encore ! Il fait beau dans le bosquet près de la source, le vent sacré calme sa course. ::: l'auteur ? Lucola |