| Depuis longtemps déjà, Lulu habitait le troisième banc de la gare. C'était son lit, sa maison... Son refuge quand le soir, le dernier bistrot le vomissait sur le trottoir après un " A demain ! " pâteux et sans rancune. Là qu'il retrouvait ses humbles habitudes, ses affaires précieuses et sans valeur : Une capote militaire kaki trouvée dans les " surplus américains " d'après guerre, dans laquelle il s'enroulait pour dormir, un coude sous la tête, le litron plus ou moins plein enfoncé dans une poche et la casquette sur le nez. Aux pieds, de vieux " rangers " éculés qu'il défaisait pour dormir, en les enveloppant soigneusement dans du papier journal... Au matin, Lulu s'éveillait assez tôt, juste quand la buvette, marchand de cigarettes et journaux levait son rideau. Il donnait un coup de main pour sortir les panneaux de pub pour les journaux à sensation, aidait à défaire les ficelles des arrivages de quotidiens, tout en devisant et commentant l'actualité, avec Madame Luce qui, pour la peine, lui refilait un bon viandox ou un café serré, accompagné d'un sandwich mangeable, mais plus assez frais pour les voyageurs. Puis, il attendait 7 heures 43, l'arrivée du premier train d'habitués qui venaient reprendre le boulot. Il les connaissait tous, et chacun venait lancer dans la casquette retournée et posée à terre, bien proprement sur les journaux des godillots, une modeste obole que Lulu saluait toujours d'un mot gentil : " Ca va ? En forme ? Merci Beaucoup ! " avec un sourire large qui laissait entrevoir des temps meilleurs : Une dent en or, par exemple, que Lulu exhibait volontiers en disant, " C'est ma seule, mais ça, c't'une bonne !" et mettait sa main sur ses lèvres pour rire plus à l'aise, l'œil espiègle. Parfois, il gardait la valise d'un visiteur parti soulager un besoin naturel, ou aidait quelque mère à mettre une poussette dans le train... C'était Lulu... L'âme de la gare...Toujours heureux de rendre un petit service. Mais la vie de Lulu ne s'était pas toujours déroulée dans la gare... Lorsque la soirée était chaude, ou pour chasser les brouillards dont la Loire est coutumière, Lulu sortait un harmonica de sa poche intérieure, et les yeux au loin, il jouait la mélodie du " doux caboulot " : " Le doux caboulot fleurit sous les branches et tous les dimanches, lala laalaalaa... " Puis, il haussait les épaules, rangeait l'harmonica , et se roulait une cigarette en bougonnant... Les soirs de " Caboulot ", c'était la nostalgie... Ah ! Son boulot " d'avant " ! L'accordéon... Le cornet à pistons... Il en avait fait tourner des " jeunesses " au son des javas ou des tangos langoureux !.. Banquets, noces, bals... Il en avait vu des couples enlacés tourner au rythme de ses doigts sous la boule aux miroirs ! Il était beau alors... Cheveux lisses, nœud papillon... Costume à paillettes... Partout demandé, applaudi, adoré... Et combien de demoiselles en ballerines et robes juponnées l'avaient attendu, lui, Lulu, pour l'amour d'une nuit, d'un instant... Avoir ses mains contre leurs tendres corps parfumés, la caresse d'un soir.. Le baiser d'une aurore... Il emmenais ses Belles vers sa demeure provisoire : L'hôtel où il avait ses habitudes, où il pouvait demander à la patronne de lui faire monter un plateau de charcuterie arrosée de vin de Loire, pour un tendre repas pour un tendre repos, sans promesse, sans attache. Quand il aurait " des sous " Lulu, il aurait, comme tout le monde, une maison " longère " ouvrant sur le fleuve, avec des saules et un jardin de roses, et une femme dedans pour mitonner ses plats... C'était pour plus tard. Il lui fallait d'abord assurer ses recettes et travailler le soir sans trop rêver encore. La mode changea, petit à petit les jeunes n'appréciaient plus sa musique, les flonflons, l'accordéon... Le rock, les " yéyés " convenaient mieux à leurs mouvements, c'était la mode... Lulu changea d'hôtel pour une simple pension.. les douches sur le paliers les " ouaters " dans le couloir ; Bah ! Ce n'était pas si grave ! ! C'était " en attendant "... Ils reviendraient vers lui, les amoureux d'avant, une histoire de quelques mois, sans doute... Il eu de plus en plus de temps pour travailler son art. Un peu trop pensait-il... Et la pension devint encore trop chère... Les galas, les animations de comices agricoles n'apportaient plus assez de pièces dans sa ceinture... Il partit alors vers un petit meublé, sans chauffage, sans confort... Pour payer " la vie ", celle de tous les jours, il vendit son cornet. Les Belles se firent plus rares... Son habit de soirée s'élimait aux manches : Il n'était plus " dans le coup "... Il lui fallait l'admettre ! Il s'efforça encore de trouver des contrats... Dans les maisons de vieux... C'était encore possible... En revoyant ses prix. Et puis... Et puis, la mort dans l'âme, il dû vendre aussi l'accordéon. Pour un musicien, vendre son instrument, le donner ou le perdre, c'est comme mourir un peu... Mourir beaucoup... Il batailla ferme pour en tirer un prix convenable, le cœur serré... C'est un vieil homme, un nostalgique, qui en fit l'acquisition et Lulu se retrouva seul. L'argent de son "piano à bretelles" lui donna quelques semaines de sursis , et puis... Et puis... Qu'est-ce qu'on peut faire quand on n'a plus rien ? On "s'invite" chez les amis, les connaissances... Mais arrive la jour où il faut l'admettre... C'est fini. C'est ainsi qu'il devint Lulu... "Lulu la cerise !" comme il le disait les jours noirs. Il ne racontait pas beaucoup sa descente aux enfers, seulement quand il était très saoul, ou quand un "étranger" se posait prés de lui en mal de discussion. Alors, roulant son "gris", la feuille sur la lippe et prenant tout son temps, les souvenirs coulaient... Voilà déjà plusieurs saisons que Lulu habitait dans cette gare de province, fidèle au poste. Pourtant, un matin, plus de Lulu ! ! ! Madame Luce dû défaire ses journaux toute seule, rouspétant, chacun s'inquiéta. On refit le parcours habituel de Lulu demandant des nouvelles : - Salut ! z'avez pas vu Lulu ? - Non ! chez Marcel peut-être ? - J'en viens... - Ah ! Hé !? Quelqu'un a vu Lulu ? ? ? Les conversations se taisaient, les clients de café se regardaient intrigués... Vaguement inquiets. Et la scène se reproduisait partout dans le quartier, en vain.. Pas de Lulu ! Les hypothèses se firent entendre, on se mit à craindre le pire. La Loire est si belle au crépuscule !! Si attirante quand on à le cœur chagrin... Ou bien, aurait-il suivi un inconnu et monté dans un train ? On s'informa... Rien à signaler côté SNCF. Personne à l'hôpital... S'était-il endormi pour cuver dans quelque recoin de la vieille ville ? Aurait-il élu domicile dans une des caves, si longues, si vastes qu'on peut même s'y perdre quand on ne connaît pas ? Mais Lulu connaissait !! Les marques des "pérailleux" l'auraient ramené vers la lumière ! On finit, dernier recours, par en parler à "Mobylette", le flic du quartier , sorte d'ami-ennemi de Lulu, celui qui été en charge, rarement, de la corvée de virer Lulu de la gare, lorsqu'il commençait à s'énerver un peu. Rien ! Pendant plus d'une semaine, on s'inquiéta, regrettant en secret l'air du "doux Caboulot" et l'harmonica de Lulu. Puis, doucement, le temps passant, les certitudes, les "Moi j'te dis", les "y’a pas d'doute" s'estompèrent et c'est à voix basse qu'on l'évoquait encore. Un matin, à "son" heure, Lulu poussa d'une épaule assurée, la porte de chez "Marcel", son bistrot premier, là où il commençait et finissait la journée. Salut la compagnie ! ! ...? ? ! ! Le brouhaha cessa, les yeux s'immobilisèrent, incrédules vers le carré de lumière ouvert sur la chaussée, et Lulu, en personne, fit son entré, la barbe sacrifiée, presque propre, et visiblement en pleine forme ! - Bin où t'étais, lança Marcel de derrière son zinc ! Ebahie, étonnée, incrédule même, la clientèle resta sans voix. - Lulu ! Cré bon sang !! gronda Marcel, mais le ton n'allait pas et sa voix se brisa comme la soucoupe lâchée sur les carreaux du sol. Lulu souriant large, contemplait l'effet qu'il faisait sur les foules !! Enfin, le geste large et fier, tenant la porte d'une main, il invita à entrer l'impensable: Une petite bonne femme, de la taille d'une gamine, les jambes glissées dans des bas opaques malgré la douceur du temps, les pieds enfoncés dans de douteuses charentaises, portant une blouse à fleurs et une veste sans couleur dont le col de renard mité caressait son cou ridé. Sa petite tête était fripée comme une pomme de reinette oubliée au grenier, et ses cheveux gris entouraient en épis sont visage de marionnette aux yeux gris. - Célimène !! Annonça Lulu tout fier refermant son bras sur les frêles épaules de sa compagne. - Bientôt, Madame Lulu !... PATRON ! Ma tournée !! Les mâchoires s'ouvrirent sur un silence commun... Célimène était détaillée de la tête aux pantoufles par les habitués qui n'en revenaient pas !! Marcel descendit précipitamment à la cave, et revint presque aussitôt avec un "Champigny de derrière les fagots". La tournée serait pour lui !! Trop heureux le Marcel !! On passa pudiquement sur les hasards de la rencontre... On n'fait pas dans "Voili " par chez nous, Monsieur ! Et de bonnes vieilles claques s'abattirent sur Lulu tout fier, la dent en or en évidence. Célimène était un peu intimidée... Quel accueil ! Comme les gens l'aimaient son Lulu ! Ah ! C'était quelqu'un d'important, son homme !! Elle se glissa entre table et chaise sans plus de bruit qu'un papillon ! EBLOUIE ! Et Lulu , le verre à la main, son harmonica à la bouche les yeux rivés au siens commença "sotto voce" la célèbre marche nuptiale. Puis, tout le monde repris en chœur le "doux caboulot" Son oeil était mouillé et son allure timide. Elle se tortillait sur sa chaise... Renversant même le verre de Champigny-citron offert par la maison. L'émotion ! Monsieur !! Ils s'installèrent à nouveau sur le banc n° 3 de cette gare qui portait encore les stigmates de la guerre. Lulu tassa "ses affaires" pour que Célinène se mettent à l'aise. Madame Luce embrassa la mariée, et sans se poser plus de questions, mis deux bols de viandox et deux rations de sandwich contre l'installation des journaux le matin. La vie repris son cours, en mieux, Célimène était charmante, elle parlait peu d'elle même, encore moins de son histoire, elle vivait les yeux sur son homme, tout simplement heureuse... Et la nuit les trouvait dormant l'un contre l'autre, le litron sous le banc. Le mois de Mai venait d'installer la douceur, presque la chaleur déjà, avec le vent du Sud. Les trains déversaient leurs voyageurs et repartaient plus loin ou très loin... Célimène et Lulu se voyaient souvent gratifiés d'un "salut les amoureux" qui les faisaient rire et les attendrissaient; La tendresse, voilà ! C'était un temps de tendresse, de souffle sur le fleuve, de bancs de sable blonds, de prémices de vacances. La glycine fleurissait la buvette donnant à cet endroit comme un air de guinguette, ou de "doux caboulot". La grève se mit en place, de moins en moins de trains... De moins en moins de gens ! Jusqu'à l'arrêt complet de toute activité dans la gare désertée. Ce soir-là, après la tournée habituelle, les "fillettes" vidées au comptoir, les derniers "A demain", ils avaient trouvé leur "logis" rien que pour eux tout seuls !! C'était la première fois... L'harmonica de Lulu sortit des sons moins nostalgiques et le "doux caboulot" se vit doté d'ornements joyeux, de notes plus appuyées, de points d'orgue infinis. Ca résonnait sous la voûte de la grande salle comme dans un théâtre. Représentation unique pour sa Célimène , sa douce amoureuse, qui cachait son nez et ses yeux mouillés dans un modeste bouquet de bleuets ramassés sur la voie. Le silence !! Plus de bruit, plus de train ! La gare était à eux. Ils voulurent profiter de cette intimité précieuse, rare, se dévêtirent lentement, en découvrant leurs corps, et nus, s'aimèrent sur le banc 3 chacun sentant contre sa peau, la soie de celle de l'autre, une caresse... Une étreinte... Un bonheur bien à eux , sans pudeur et sans peur. Ils s'endormirent enfin, après beaucoup d'amour, de mots murmurés bas, corps unis sans témoin serrés l'un contre l'autre... Un cri ! Une plainte ! Un sanglot, traversa la gare, remonta la rue... Trois heures du matin, pas encore l'aube. Un hurlement sans âge à vous glacer le sang. Emile laissa son fournil et ses pains pour courir en savates : Mais que se passait-il ? On dirait Célimène !! Et la voix couvrait tout. Il retrouva Marcel à la porte principale, l'ouvrirent sans peine, et déjà tout autour les fenêtres jaunissaient... Mobylette arriva quelques minutes à peine, appelé d'un téléphone voisin. Les trois hommes refermèrent la porte, empêchant les curieux, les amis d'entrer . Célimène pleurait doucement... Des prétendus messieurs, des soi-disant humains à cours de distraction s'étaient trouvé un jeu cruel... Profitant du sommeil lourd des amoureux, de leur abandon, de l'alcool aussi, ils avaient, ces salauds, vidé quelques tubes de colle instantanée entre les deux amants devenus siamois. Les pompiers arrivèrent... On leur fit place, ils traversèrent les murmures et les questions dents serrées. On sortit les deux amoureux sur la même civière. Un pompier silencieux recouvrit leur deux corps scellés d'une couverture kaki. Les yeux de Lulu regardaient nulle part, Ils étaient ailleurs, fous. Célimène accrochée à son amant s'était tue elle aussi... Personne ne s'assied plus sur le banc 3 dans la gare, sauf quelques étrangers arrivés en avance et qui ne savent pas. Le "Doux Caboulot" ne se fit plus jamais entendre. On ne sait plus rien des amoureux en loques. Si parfois quelqu'un aborde le sujet, les visages se ferment... Ne vous asseyez pas sur le banc 3, vous qui savez... ::: l'auteur? Claire, docteur es-chute en baignoire, elle aime aussi marcher pieds nus dans le jardin... ernclageo@infonie.fr |