| Les employés de P.T.T, qui trouvèrent ce matin-là le bureau de poste enfin réparé, n'eurent guère le temps d'apprécier les travaux. A midi, très exactement, l'édifice fut la proie des flammes et s'écroula définitivement.. Ceux qui n'avaient pas eu la présence d'esprit de se sauver à la première étincelle, grillèrent comme des sauterelles, avant même que les pompiers n'aient été prévenus. Une main patiente avait enduit les murs de pétrole, les vitres d'alcool à brûler, et, avait déversé plusieurs dizaines de litres d'essence dans les sous-sols du bâtiment, dans les cheminées, autour des portes, comme d'autres versent du souffre pour éloigner les chiens, et jusque dans les cabines téléphoniques. Les artificiers, qui n'y avaient vu que du feu, périrent dans l'incendie en compagnie de vingt autres personnes. Des commissaires de polices, des inspecteurs, des détectives s'abattirent sur la ville comme un orage de grêlons. Outre les artificiers, les victimes étaient des employés des P.T.T. A l'exception toutefois de madame Astruc, l'épouse du notaire qui venait envoyer un paquet recommandé, de monsieur Hubert Rimbourg qui, lui, venait en retirait un et de monsieur Bruno Maleux qui passait par hasard. Les cinq employés des P.T.T. qui avaient échappé au massacre se donnèrent quelques gifles pour s'assurer qu'ils étaient bien vivants, puis, ils firent leurs bagages et quittèrent la ville entraînant derrière eux, toutes leurs familles, leurs chiens, leurs chats, leurs poules et autres colifichets. L'assassin ôta avec lassitude ses gants de caoutchouc et poussa un soupir de soulagement. Il allait enfin prétendre à un peu de repos, à moins que des circonstances imprévues ne le contraignent à faire quelques extra Le commissaire Patrick Mac-Loche se rendit en clopinant sur ses béquilles au commissariat, où il fit un beau scandale. Comment avait-on insinué qu'il pouvait être complice? Depuis qu'il était au repos forcé, les choses allaient de mal en pis. Il annonça que, se sentant personnellement concerné, il poursuivrait l'enquête pour son propre compte. Dans sa fureur, il arracha son plâtre à l'aide d'une paire de ciseaux qui traînait sur le bureau. C'est alors qu'il constata que sa jambe était parfaitement normale et indolore. Il jeta ses béquilles par la fenêtre et repartit d'un pas léger. Les inspecteurs, les commissaires et les détectives qui avaient assisté à la scène échangèrent des regards consternés, convaincus que l'un des leurs n'était qu'un fou dangereux. Ils ordonnèrent aux jumeaux de rattraper le commissaire Mac-Loche et de l'escorter jour et nuit et en tous lieux. Ils exigèrent un rapport minutieux des faits et gestes du commissaire heure par heure pour la journée à venir, et supplièrent les jumeaux d'intervenir rapidement si leur chef se livrait à quelques excentricités propres à ruiner la réputation de la police. Les jumeaux acceptèrent leur tâche avec un air résigné et sortirent du bureau la tête basse, mais la relevèrent sitôt dehors en ricanant et s'élancèrent sur les traces de leur chef le cœur joyeux. Le commissaire ne prit même pas la peine de sonner à la porte de Vincent Queixal, il entra directement dans le cabinet du dentiste, et trouva le malheureux aux prises avec Gilda qui lui demandait, pour la vingtième fois, où il avait perdu le briquet très plat qu'elle lui agitait frénétiquement sous le nez. - Je ne l'ai pas perdu, je l'ai donné à Caroline Lambert ma fiancée, répétait-il inlassablement Queixal. Le commissaire le fit taire d'un geste impérieux et lui expliqua sèchement que le temps n'était plus aux rêveries mais aux tristes réalités. Queixal n'avait jamais été fiancé avec personne, ses amours tombaient tous à l'eau et il n'était qu'un pauvre fanfaron qui baladait, en pure perte, son cœur en bandoulière. Gilda leva sur le commissaire un regard nouveau, son roudoudou serait-il finalement capable de faire quelque chose? Elle lui dédia un sourire enchanteur auquel il ne fit même pas attention. Il avait empoigné Vincent Queixal au collet et le secouait énergiquement en criant: - Maintenant, j'exige la vérité, ou je te fais une grosse tête. Où étais-tu le jour où un fumier à fait ingurgiter un kilo d'épinard à Thérèse Golafre ? - J'étais avec Caroline, affirma Queixal - Non, Caroline a passé l'après-midi avec Côme Podrit, son père nous l'a confirmé. - Je suis resté avec Caroline de 16 heures 30 à 18 heures 30. Je voulais la convaincre de mon amour. Il baissa la voix: - C'est vrai qu'elle m'a repoussé, elle m'a dit que l'amour ne l'intéressait pas, qu'elle préparait une exposition et qu'elle n'avait pas le temps de songer à autre chose. - Et tu n'as pas rencontré Côme Podrit, ce jour-là, chez Caroline? - Non. - Pourtant, il y était, le père de Caroline lui a ouvert la porte lui-même la porte à 15 heures, de plus, il l'a entendu parler avec sa fille à 19 heures. Vincent Queixal se rebiffa: - Tout cela je l'ai déjà raconté au juge et il m'a libéré, alors vous n'allez pas recommencer. - Il t'a laissé filer parce que ton petit copain s'est empressé de bousiller le receveur pour t'innocenter. - Quel petit copain? - Ne t'inquiète pas, mon gros minet, je le connais, moi, ton complice dit Gilda en souriant. Le commissaire lâcha Queixal et se retourna vers Gilda: - Tu le connais? - Oui, c'est le notaire, tout bêtement, et cette fois j'ai une preuve. Vincent Queixal ne marqua aucune surprise, il rajusta sa blouse verte et maugréa: - Eh bien! C'est ça, occupez-vous du notaire et fichez-moi la paix. Après tout, c'est bien fait pour lui. - Ah! Tu avoues que le notaire est ton complice, dit le commissaire ! - Je n'avoue rien du tout. D'abord, le notaire n'a besoin de personne pour faire ses petites saletés. Mais lui, il ne risque rien. - Pourquoi? - Il connaît toutes les magouilles de toute la ville, il trifouille les testaments, les prêts, les contrats, tout quoi. Si vous touchez à un seul poil de ses moustaches, vous serez muté, mon brave, ou vous recevrez une branche de chêne sur la tronche. - Explique-toi? - Non, je ne vous dirais plus un seul mot. Vincent Queixal se roula en boule sur son fauteuil de dentiste, entre sa fraise et son crachoir et ferma les yeux. - Ah non, hurla le commissaire, ce serait trop facile, on lance un petit bateau et on s'endort ! Debout, Zombie, debout ou je te perce une dent. Le commissaire saisit la fraise d'une main nerveuse. Vincent Queixal bondit à l'autre bout de la pièce: - Laissez ça, c'est trop salaud, surtout celle-là elle tourne à toute pompe, c'est effrayant, n'y touchez pas. - Gilda, ma douce gazelle, va me chercher les jumeaux qui sont planqués derrière la porte. Les jumeaux soulevèrent Vincent Queixal comme une brindille et le déposèrent sur son fauteuil. - Vous me le tenez bien, dit le commissaire, je ne voudrais pas trop le défigurer. Gilda était en admiration: - Ben mon roudoudou, quand tu te réveilles, toi alors, ça déménage. C'est ainsi sous la menace, que Vincent Queixal cria à la face du commissaire ce que toute la ville chuchotait depuis longtemps, à savoir, que le précédent commissaire avait eu la mauvaise idée de fourrer son long nez dans les petites affaires du notaire très peu de temps avant sa mort accidentelle. Gilda triompha: - Je te l'avais bien dit que cette mort était bizarre. Le commissaire n'était pas content: - Nous avions vraiment assez de crimes comme ça, quel besoin d'en rajouter un autre? Enfin! Si tout le monde est au courant.. Pourtant cela ne m'explique pas pourquoi le notaire aurait buté l'un après l'autre de malheureux employés de P.T.T., pour finir par ce feu d'artifice d'hier matin. - Le but de tout cela était justement ce bouquet final, dit Gilda, pour noyer le poisson. - Quel poisson? - Sa femme parbleu! Moi aussi j'ai quelques renseignements sur le notaire. - Surtout ne les dites pas devant moi, je ne veux pas les connaître, cria Vincent Queixal, allez vous faire vos confidences ailleurs, ne me mêlez pas à cette affaire. Mais Gilda avait hâte de montrer à son commissaire qu'elle n'avait pas perdu de temps. - Le notaire et sa femme étaient perpétuellement en guerre. Elle lui reprochait violemment les nombreuses liaisons qu'il aurait eues avec des pouffiasses de Nîmes. Chaque soir, les voisins se mettaient à leurs fenêtres pour ne rien perdre des hurlements de la mère Astruc. Cela devenait même un peu monotone, les voisins recommençaient à regarder leur télé, lorsque, il y a quelques mois, madame Astruc ajouta une ficelle à son arc " je te traînerais devant les tribunaux, assassin", se mit-elle à crier tous les soirs. Cette tirade avait le pouvoir de faire sortir le notaire de ses gonds, il s'ensuivait une course folle dans toute la maison, le notaire tentait d'attraper sa femme pour la faire taire et elle se sauvait à toutes jambes pour finir de clamer ce qu'elle avait sur le cœur. Depuis une semaine, les voisins étaient privés de spectacle, madame Astruc n'adressait plus la parole à son mari, mais elle glissait des petits billets incendiaires sous les essuie-glaces de sa bagnole, évidemment tout le quartier lisait les mots avant même que le notaire ne les aperçoive. Dernièrement, elle lui a écris qu'elle demandait le divorce. Justement, le notaire redoutait surtout le divorce. Ce salaud n'avait jamais épousé qu'une étude, et embarqué la furie qui allait avec et c'est tout. Les rondeurs de sa nana ne lui ont pas arraché la moitié des cris de joie qu'il a poussés devant son compte en banque. Elle, par contre, semble avoir fait un mariage d'amour, ce qui me laisse stupéfaite, je ne comprendrais jamais la naïveté de mes consœurs. Le commissaire fit un geste d'impatience: - Je t'en prie, ma colombe, ne mélange pas tes sentiments avec ceux de la femme du notaire, continue plutôt ton exposé. - Je disais donc que le notaire se foutait éperdument des scènes de sa femme, jusqu'au jour où la finaude découvrit que son mari avait des dons de bûcheron, parce que je suis persuadé que c'est le notaire qui a "accidente" l'ancien commissaire, je ne pense pas que sa femme le traitât d'assassin à la légère. Quoiqu'il en soit, il essaya d'abord de la faire taire, puis comme c'était vraiment une gueularde, il décida de la tuer tout simplement. Il a du se creuser la tête assez longtemps avant de trouver un moyen efficace et peu compromettant, et il a fait ce que j'appellerai "des brouillons". - Des brouillons? - Oui, il a étranglé ma pauvre sœur pour s'exercer, puis il a étouffé le facteur, noyé Ignace Fermant dans un pot de peinture et la mère Terval dans le lavoir pour la même raison. C'est à partir de ce moment-là que chacun a pensé que l'assassin était un fou qui espérait détruire les P.T.T., alors, le notaire ne s'est plus fait la main que sur des employés des P.T.T., pour ne pas nous détromper. Le commissaire était songeur. - Ça me paraît tout de même énorme. - Ah! Il faut ce qu'il faut, dit Gilda, le notaire ne voulait pas rater son coup. Lorsqu'il s'est senti prêt, il a envoyé à sa femme un paquet de sous-vêtements qui auraient fait rougir les putes de Saint-Denis, sachant que sa bourgeoise outrée le retournerait immédiatement. Ça n'a pas loupé. La petite bonne de madame Astruc m'a dit en gloussant de rire que sa patronne avait faillit mourir de honte en déballant tous ces petits triangles en dentelle ornés de pompons et de ficelles dorées qu'elle n'avait jamais commandé. Folle de rage, la pauvre mère Astruc a rédigé un mot cinglant, l'a fourré dans les fanfreluches indélicates, et a courut à la poste pour renvoyer ce colis libertin à son impertinent expéditeur, qui était, soi-disant, un petit magasin de lingerie de Nîmes. L'autre affreux qui avait badigeonné la poste avec de l'essence n'a plus eu qu'à craquer une allumette à l'instant où sa femme en franchissait la porte. - Le paquet avait été expédié de Nîmes? - Oui, mais pas par le magasin indiqué. Je me suis informée, le type que j'ai eu au téléphone était indigné, il m'a dit ne jamais avoir envoyé de petites choses en dentelle à quiconque, lui, il fournit plutôt les couvents, alors tu penses! - Oh! Que je regrette d'avoir entendu tout ça, gémit Vincent Queixal. - Tu as intérêt à l'oublier, dit sévèrement le commissaire. - Je m'en fou des salades du notaire, j'aurai préféré apprendre pourquoi ma Caroline était morte. - Il a raison, pourquoi le notaire aurait-il tué Caroline Lambert? - Ça, je ne sais pas, avoua Gilda. - Alors? Vous l'arrêtez ce fou, demanda Queixal ? - Ne nous pressons pas, je regarderai son comportement demain aux obsèques des victimes de l'incendie. Je ne suis pas certain que cette histoire tiendra la route. Je ne pense pas que ta solution soit la bonne, ma biche. - Alors trouve mieux tête à claques, dit Gilda dépitée. Le plus grand hommage rendu par la ville aux victimes de l'incendie fut le silence. Jusqu'à ce jour, nul événement n'avait encore réussi ce tour de force: faire cesser le jacassement incessant des habitants, ne serait-ce que pour la minute symbolique si souvent demandée et jamais obtenue. A l'appel du maire, toute la ville s'aligna, en ordre derrières les corps des victimes juchés sur des chars, habituellement utilisés pour le défilé du carnaval, tirés par des chevaux noirs et décorés de bouquets de fleurs jaunes, couleur des P.T.T., et défila, bouches closes, dans les rues ornées de drapeaux en berne. L'assassin, perdu dans la foule, savourait sa victoire, il avait imposé sa loi, il attendait maintenant la fortune. Le commissaire Mac-Loche, tout en feignant un profond recueillement, remontait tout doucement les rangs pour atteindre le notaire qui marchait en tête du cortège avec les familles des victimes. Gilda s'était trouvé une place de choix entre le docteur Aièche et Côme Podrit, juste derrière Jonathan Panis et Constant Podrit, libérés la veille. Pépa, accrochée au bras de Constant, lui lançait des œillades incongrues qui le faisaient rougir jusqu'aux orteils. Ces œillades furent à l'origine du scandale qui éclata juste avant que les premiers chars n'arrivent devant la porte de L'église Abbatiale. Une femme anonyme, indignée par l'audace de Pépa, la traita de vipère lubrique. Il n'en fallut pas plus pour délier les langues engourdies par ce long repos forcé. Le murmure qui s'éleva autour de Pépa gagna bientôt tout le cortège et s'amplifia rapidement au point de devenir une immense clameur. Chacun criait vengeance et accusait son voisin avec véhémence. En quelques minutes, le parvis de l'église ne fut qu'un vaste champ de bataille. On eut cru que nul dans cette ville n'était jamais décédé de mort naturelle. - Et ton grand-père hein ! Qu'est-ce que tu lui as fait à ton grand-père pour qu'il crève en pleine santé à 94 ans? - Et ta femme? Elle te gênait ta femme, alors tu lui as fait attraper la rougeole à quarante-cinq ans en lui collant ta petite-nièce toute boutonneuse dans les bras, elle ne s'en est pas remise. - Salaud! - Ordure! Les commissaires, les inspecteurs, les détectives de Paris, médusés, assistaient impuissants à cet échange de haine. Ils finirent par s'isoler derrière la statue de Jeanne d'Arc, impassible sur son cheval blanc, pour délibérer. Valait-il mieux faire charger la troupe et lancer quelques petites grenades lacrymogènes ou s'esquiver prudemment et attendre à l'écart que le calme revienne? Le commissaire Mac-Loche ne quittait pas le notaire d'une semelle. A l'aise au milieu de la discorde, il notait soigneusement sur un petit carnet les invectives que certains jetaient à la figure du petit notaire blanc de rage. Mac-Loche remarqua que le notaire semblait être aussi craint que détesté, on lui reprochait évidemment d'avoir fait cuire sa femme mais par allusions, par sous-entendus, personne ne l'accusa carrément. Gilda tira soudain le commissaire par la manche: - Viens un peu par-là; Aièche et Côme Podrit se balancent leurs vérités en pleines poires, c'est assez instructif. - Non, dit énergiquement le commissaire, je ne veux pas lâcher mon notaire. J'attends que quelqu'un lui parle de Caroline Lambert. - Entêté! Je te dis que j'ai trouve mieux. - Oh tu sais, nous n'aurons pas trop de deux coupables, va ma petite caille, et écoute bien ! Gilda essaya de se faufiler à travers la foule déchaînée, mais ne parvint pas à rejoindre Côme Podrit et le docteur Aièche. Elle les voyait de loin, ils en étaient arrivés aux mains et luttaient avec fureur malgré les efforts que faisaient Pépa et Constant pour les séparer. Bientôt, une petite bonne femme brune prit la défense de Côme Podrit, elle planta ses petits ongles pointus dans le cou d'Aièche en criant: - Laissez-le, laissez-le, espèce de sauvage, je donnerai ma vie pour monsieur Podrit. Le rire fou d'Aièche domina le tumulte, il ne cessa de rire que pour hurler: - Vous avez raison, donnez-lui votre vie, c'est un croque-mort, mais je ne sais pas si vous l'intéressez autant que votre jules. Gilda voulait absolument savoir qui était cette petite créature brune qui surgissait des ténèbres pour compliquer encore l'affaire. - Qui est-ce? Mais enfin qui c'est cette nana? La petite amie de Podrit ou quoi? On lui répondit que Côme Podrit n'avait jamais eu de petite amie, mais plutôt des petits amis et que la nana en question était l'épouse d'une des victimes de l'incendie. Gilda joua des coudes et des poings, il fallait qu'elle rattrape cette femme, mais lorsqu'elle s'agrippa enfin à la veste d'Aièche, la femme brune avait été emportée par la bousculade et Côme Podrit avait disparu. La bourrade d'un inconnu plaqua Gilda contre le docteur Aièche. Elle enfonça sa main dans la poche du docteur pour retrouver son équilibre et sentit un petit objet, plat et dur, elle referma ses doigts dessus avant de retirer sa main. - Alors, ma beauté, on me pelote maintenant? Ton petit commissaire ne te comble plus? Gilda gifla le docteur Aièche à toute volée, non qu'elle soit choquée, mais parce qu'elle en avait envie depuis trop longtemps, puis, elle se perdit dans la masse grouillante. Lorsque enfin elle se fut extirpée de la cohue, elle ouvrit doucement la main. L'objet dur et plat qu'elle avait chipé dans la poche d'Aièche était une minuscule clé de boîte à lettres. Elle courut d'une traite jusqu'au logis du commissaire, monta quatre à quatre l'escalier, se précipita dans l'appartement, saisit son grand sac fourre-tout qui pendait à un clou et le retourna sur la moquette. Une demi-heure après, le commissaire en rentrant chez lui, retrouva Gilda hébétée contemplant un petit tas de cochonneries (rouge à lèvres, carnet, élastiques, chouchou, barrette, timbres, tickets d'autobus, chewing-gum, boîtes d'allumettes, préservatifs, mouchoirs en papier, cigarettes déchiquetées, pièces de monnaies jaunes) au milieu duquel brillait une petite clé identique à celle qu'elle tenait dans sa main. - Eh bien! Tu vois, ma petite poupée, je suis très content qu'Aièche soit l'assassin, il ne me plaisait pas, et je sentais bien que c'était lui le coupable, bien sûr, je regrette un peu le notaire mais tant pis. Gilda hocha la tête: - Aièche n'a pas de boîte à lettres, j'en suis certaine. - Je t'en prie, dit le commissaire, nous avons un coupable avec un mobile, la folie, et une preuve, la clé, nous n'allons pas chercher la petite bête. Je vais téléphoner la bonne nouvelle aux zouaves du commissariat, qui pédalent toujours dans la purée. Ah! Ils vont en faire une tête. - Ne te presse pas, mon roudoudou, conseilla Gilda. Mais le commissaire se dirigea vers le téléphone, il composait le numéro du commissariat lorsque la porte s'ouvrit. Pépa entra: - Finalement, Côme a décidé de faire le vernissage ce soir. Il ne peut pas envoyer d'invitation, c'est trop tard, et il n'y a, de toute façon, ni facteur ni poste. L'annonceur de la mairie se balade avec sa bagnole et ses haut-parleurs dans toute la ville pour annoncer ce vernissage. Côme à raison, ce soir les gens n'ont rien à faire. Ils se retrouveront avec plaisir à la mairie après cet affreux enterrement. - Ah bon! Il expose les toiles de Caroline Lambert? - Non, il fait un accrochage avec le fond de roulement de la galerie. - Je ne voudrais pas jouer les rabats joie, mais je ne pense pas que nous nous rendrons à l'invitation de ton presque tonton, Pépa, dit le commissaire. - Ah si, dit Gilda, la journée a été insupportable, j'ai envie de me détendre, d'oublier l'assassin, et ça m'amusera de voir tous ceux qui s'engueulaient ce matin se faire des minauderies ce soir ! A quelle heure faut-il être à la galerie? - A partir de 18 heures, je me sauve, je veux me pomponner pour faire honneur à mon Constant. - N'en fais pas trop Pépa, ne te farde pas comme pour l'attaque de fort Apache, c'est une petite ville de province ici, dit Gilda. Elle passa ses bras autour du cou du commissaire: - Toi aussi tu pourrais te changer, mon bijou, on ne croirait pas que tu reviens d'un enterrement mais d'une foire à bestiaux. - Oui, Oui, je passe mon coup de fil d'abord. - Tu as bien le temps, Aièche ne peut pas se faire la valoche, les routes, la gare, tout est gardé. Viens plutôt me faire un gros câlin. Décidément, dit le commissaire en arrivant à la galerie, Côme Podrit prétend que ses vernissages n'attirent personne et pour la deuxième fois, je vois la moitié de la ville entassée devant sa vitrine, la galerie est pleine, tout le monde ne peut entrer. - Mais que c'est pénible de vivre ici, s'exclama Gilda, que ce soit un meurtre, un enterrement ou un vernissage il faut se bagarrer pour passer ! Elle commença à distribuer des coups de pieds et coups de poings à droite et à gauche pour se frayer un chemin jusqu'à la porte de la galerie. Le commissaire la suivait avec difficulté: - Tant pis, Gilda, tant pis ma biche, retournons. - Mais je veux entrer, je veux vois ma sœur, je veux féliciter Côme Podrit, c'est du courage de faire un vernissage dans cette ambiance. - Ouf, dit-elle lorsqu'ils furent enfin dans la galerie ! - Aie, dit le commissaire qui s'était fait écraser 5 orteils ! - Oh! Regarde, mon roudoudou, comme elle est belle cette nature morte. Je ne vois pas bien la signature. Le commissaire s'approcha de la toile et lu : - " H.R.", connais pas. Un tiers des toiles exposées portaient la même signature, un autre tiers était signé " Caroline Lambert" les autres toiles étaient d'Ignace fermant. - Petit forban, disait en souriant une vieille dame à Côme Podrit, vous aviez encore des "Ignace Fermant". - Eh oui! répondit Côme avec une fausse modestie, et je pense que vous appréciez aussi les toiles de Caroline Lambert et celles de... Il n'acheva pas sa phrase, car Constant était devant lui, haletant: - Tonton, tonton, la boîte à sous, elle n'a plus de cadenas. Côme fronça les sourcils: - Je t'en prie, Constant, ce n'est pas le moment de m'importuner avec des détails sans importance. - Comment sans importance? Tu as déjà vendu la moitié de l'exposition, le nom de la galerie n'est pas encore sur les chèques et notre boîte ne ferme plus, sans son cadenas, elle n'est pas plus sûre qu'une boîte à chaussures. - Il n'y a pas de voleurs ici, dit Côme sèchement. Gilda s'appuya sur l'épaule du commissaire, elle tremblait comme une petite feuille dans le vent. - Tu as un malaise, ma poupée d'amour, s'enquit le commissaire avec inquiétude ? - Oui, je voudrais bien un verre d'eau. Elle se tourna vers Constant. - Je peux monter à la salle de bain, Constant? - Mais oui, mais oui, dit Constant, je vous accompagne, vous êtes toute pâle. - Non, non, Patrick viendra avec moi. Ils fendirent la foule pour atteindre l'escalier. Le commissaire remarqua une jeune femme brune qui souriait prés d'une toile représentant une jeune femme brune qui souriait près d'une toile. - Tu as vu, Gilda? Il est ressemblant ce portrait. Oh! Excuse-moi, ma biche, tu es trop fatiguée, tu regarderas tout à l'heure. - La pépée de ce matin, murmura Gilda. Elle fonça sur la jeune femme brune: - Comment vous appelez-vous? - Marie Rimbourg, dit la jeune femme surprise. - Et votre mari s'appelait? - Hubert Rimbourg, répondit la jeune femme tristement. - Eh bien! Ca ne m'étonne pas, dit Gilda. Elle s'élança dans l'escalier. - Mais qu'est-ce que tu fais, ma gazelle, dit le commissaire en la suivant. - Retourne-moi tout ce taudis, fouille partout, éventre les matelas, décolle la tapisserie, ce n'est pas la peine de se gêner. - Tu es folle, Gilda? - Non, je cherche. - Mais quoi? - Un cadenas. Qu'est-ce qui ressemble à une clé de boîte à lettres? - Bo... bo.. Je ne sais pas. - Une clé de cadenas, niquedouille! - Je ne comprends pas, Gilda. - Tu ne comprends pas que nous ne sommes pas dans une galerie? - Mais où alors? - A la morgue! Ignace Fermant, Caroline Lambert, Hubert Rimbourg. Pour exposer chez monsieur Côme Podrit il faut avoir passer l'arme à gauche, le reste n'a aucune importance. Par contre, celui qui en a une sacrée d'importance, c'est le cadenas, quoiqu'en disent Côme Podrit. - Puuuuuutainnnnnnn, dit le commissaire soudain lucide ! Seulement, le cadenas avait disparu. - Il a du s'en débarrasser vite fait le fumier, dès qu'il s'est aperçut qu'il avait paumé la clé chez Rose Fontanelle. Il a glissé la seconde clé dans la poche d'Aièche et balancé le cadenas dans la rivière, c'est sûr. - Mais pourquoi il culbute tous ses peintres? - viens, on va le lui demander. - Non, Gilda, attends, je file au commissariat. Je vais faire cerner la galerie et évacuer la foule, il ne faut pas oublier qu'il est fou ce type. - Patrick? - Quoi encore? - Et si c'était Constant? Le commissaire hésita un instant, puis, dit en dévalant l'escalier: - L'un ou l'autre ça m'est égal, je fais boucler le quartier. Lorsque Côme Podrit vit entrer dans sa galerie des dizaines de gardiens de la paix et de gendarmes se tenant par la main comme pour une joyeuse farandole, il blêmit. - Tu as un malaise, Tonton, dit Constant qui tournait le dos à la porte et n'avait rien remarqué, décidément, tout le monde se trouve mal ce soir. La galerie se vida en quelques secondes - Mince alors, dit Constant ! - Si nous bavardions un peu, monsieur Podrit, dit le commissaire Mac-Loche avec une voix de jeune premier. - Auquel des deux tu demandes ça, chuchota Gilda ? - Oh! Moi j'ai compris, dit Pépa en fondant en larmes. - Ah! Eh bien! Tu as de la chance. Qu'est-ce qu'ils foutent là tous ces flics? Mais tu pleures Pépa? Mais qu'est-ce qu'il y a à la fin? Il regarda son oncle: - On t'a piqué ton fric ou quoi? Moi je l'ai retrouvé le cadenas, vous savez pas où? Dans la chasse d'eau, c'est idiot, il est tout rouillé maintenant. - Gilda éclata de rire et sauta au cou de Constant. Il rougit et bafouilla: - Oh! Ce n'était pas si grave, on en aurait acheté un autre de cadenas. Le commissaire Patrick Mac-Loche poussa la porte d'un geste assuré et entra dans son bureau un sourire triomphant sur les lèvres. - Bonjour, chef, dirent respectueusement les jumeaux. - Bonjour, bonjour, chantonna le commissaire. Il s'avança en se frottant les mains vers son fauteuil, et, soudain, fit trois bonds en arrière. Gilda avait jaillit de sous le bureau et criait: - C'est pas le tout de se pavaner, mon petit canard, je veux savoir tous les détails de l'affaire, moi. Elle se carra confortablement dans le fauteuil. - Ma biche, tu ne peux pas rester ici, j'attends des visites, des... - Aux faits. - Bon, dit le commissaire en s'asseyant sur le coin de son bureau, eh bien ! Côme Podrit n'a plus cherché à nier dès que je lui ai montré la clé de son cadenas retrouvée chez Rose Fontanelle. - Là, tu as brillé facile, dit Gilda. - Après, évidemment, il nous a tout raconté sans se faire prier, très vite. - Toi, par contre, tu traînes. - Mais, Gilda, que veux-tu que je te dise? - Tout, pourquoi a-t-il tué une quarantaine de personnes, - En fait, il ne voulait en tuer que trois, les trois peintres. - Pourquoi? - Pour vendre leurs toiles. Il avait eu une première galerie à Nîmes, il vivotait. Un jour, le peintre qu'il exposait est mort, de mort naturelle, et en deux jours il a vendu toute l'exposition. Ça lui a donné des idées. Il a liquidé sa galerie et en a racheté une autre ici, pensant que dans une toute petite ville le décès d'un peintre ferait plus rapidement le tour du pays et que se serait un véritable rush sur son œuvre. Une chose l'ennuyait pourtant un peu, la réputation de mon prédécesseur, on l'appelait "bison futé". Aussi, lorsqu'il apprit que le commissaire trop malin farfouillait du côté de l'étude du petit notaire, il jugea le moment opportun pour s'en débarrasser, quelques petits coups de scie et crac! Il était bien persuadé que tout le monde accuserait le notaire à mi-voix et ne dirait rien à voix haute. Moi, je ne semble pas l'avoir beaucoup inquiété. - Tu vois comme il a eu tort? Le commissaire posa un regard enfantin et peureux sur Gilda, il ne savait plus si elle se moquait de lui ou pas. Elle le rassura d'un sourire tendre, alors, il continua: - Ensuite, ma pauvre chérie, il a étranglé ta sœur parce qu'il fallait bien commencer par un bout. Il ne se doutait pas que Constant avait rendez-vous avec elle à 10 heures 30 ce matin là. Lorsqu'il comprit que Constant serait le suspect numéro 1, il fonça droit devant lui. Le facteur faisait une petite sieste sous le pommier, c'était l'idéal pour Côme, il l'étouffa en vitesse et retourna terminer l'accrochage d'Ignace Fermant. Dans la nuit, il trempa la tête d'Ignace Fermant dans un pot de peinture, comme il l'avait prévu depuis longtemps, puis, serein, attendit son vernissage. Après, au hasard de ses promenades, il dégomma successivement, madame Terval qui lavait tranquillement son linge, le petit télégraphiste qu'il planta sur une grille pour lui faire plaisir en quelque sorte, et le receveur avec les moyens du bord si j'ose dire. - Mais pourquoi s'acharnait-il ainsi sur les employés des P.T.T.? - Ça, tu l'avais deviné, c'était pour détourner l'attention. Il espérait bien que nous chercherions un maniaque obsédé par les gains des P.T.T. et que ses peintres passeraient dans la masse. Donc, il poursuivit son plan diabolique avec Thérèse Golafre. - Alors, le père de Caroline Lambert a menti et le dentiste disait la vérité? - Ils n'ont menti ni l'un ni l'autre. Côme Podrit était bien chez Caroline à 15 heures, mais il l'a quitté à 16 heures, juste avant l'arrivée du dentiste, pour se détendre un peu, nous a-t-il dit. Il s'est rendu en flânant chez Thérèse Golafre qu'il a gavée d'épinards, il s'est fait une petite branlette juste pour corser la mise en scène. Après, il est retourné chez Caroline vers 18heures 45. C'était donc bien avec lui que Caroline parlait lorsque son père est rentré. Ensuite, Côme a acheté sa petite volaille et a bavardé avec la bouchère pour qu'elle ne l'oublie pas. Il avait préparé un alibi pour Constant, en l'envoyant chez l'imprimeur de Nîmes, mais l'autre idiot s'est affolé une fois de plus et nous nous sommes lancés sur une fausse piste. Côme m'a avoué que notre comportement le faisait mourir de rire, il ne nous mentait jamais finalement. Pour Caroline, c'est tout simple, il l'a tué incognito en pleine nuit avec un petit morceau de verre qu'il avait au préalable désinfecté en le flambant avec le briquet de sa victime, il est très méticuleux ce Podrit, machinalement il avait mis le briquet dans sa poche. Il s'en est débarrassé plus tard chez Rose Fontanelle. C'était bien sûr le briquet que Vincent Queixal avait offert à Caroline. - Et la boîte de cachous qui se promenait sous la chaise de Thérèse Golafre, elle était à qui? - A Jonathan Panis, le jour même de sa mort il avait rendu visite à Thérèse Golafre pour arranger cette vieille histoire de congés payés. C'est pour ça qu'il était gêné celui-là aussi. - Tout de même, il exagère ce Côme, il pouvait s'arrêter là, quel besoin de mettre une bombe à la poste? - La bombe c'était surtout pour entretenir la légende du fou anti-P.T.T.. Il était sincèrement désolé pour la femme de ménage. Par contre, il s'est régalé à rôtir le deuxième receveur dans sa bagnole, parce que ce receveur-là avait repoussé ses avances. Puis, ce fut le tour de Rose Fontanelle. Là, c'était un peu pour nous narguer. Il avait le goût du risque. Il a quand même un peu perdu les pédales, si j'ose dire, lorsqu'il a constaté qu'il avait laissé tomber la clé de son cadenas chez sa victime, et il a commis sa première erreur en venant foutre le bordel chez moi pour la retrouver. Finalement ce fut sa seule bêtise, s'il ne l'avait pas cherché, tu ne l'aurais pas cherché non plus. Il a plombé le pêcheur avec mon pétard histoire de se divertir un brin et aussi de me mettre dans la mélasse. Il n'avait jamais tiré un coup de feu de sa vie, ça a été une grande première, il nous a dis qu'il en était tout émotionné. Et enfin il a tapé son grand coup. Ta bécasse de sœur racontait tout à son nigaud de Constant, de plus Côme t'avait chopé ta liste de suspects, il savait que le notaire était en bonne position; alors, étant donne qu'il lui avait déjà collé le meurtre du commissaire sur le dos et que le notaire avait des problèmes avec sa femme, il l'a chargé. C'est lui qui a expédié les affriolantes petites culottes à madame Astruc pour que l'on accuse encore son mari. Le même jour il a envoyé un petit paquet de chocolat à Hubert Rimbourg, on n'a pas retrouvé les chocolats parce qu'ils ont fondu dans l'incendie. Il avait calculé qu'avec un peu de chance Rimbourg et la mère Astruc arriveraient à peu près en même temps à la poste. L'un, parce qu'il peignait, sans ouvrir la porte à quiconque pas même au facteur, l'autre parce qu'elle avait l'habitude de faire ses emplettes à midi moins le quart. - Je me demande pourquoi la femme de Rimbourg aimait tant Côme, même pas pour les chocolats, elle les a pas bouffés. - Trois jours avant l'incendie Côme avait acheté toutes les toiles de Rimbourg qui crevait de faim. Pour madame, Rimbourg Côme était le sauveur. - Quel salaud! Tu crois qu'il sera condamné à perpette? - Eh ! Les jumeaux qui avaient écouté en silence s'épongèrent le front: - Ah! On a eu chaud, chef. Gilda se leva: - Tiens, je te rends ton fauteuil mon roudoudou. Le commissaire s'assit et l'attira sur ses genoux: - Nous y sommes plus à l'aise tous les deux, ma biche. Les jumeaux échangèrent un regard attendri. Gilda sorti un harmonica de sa poche et commença à jouer une mélodie triste, triste, lugubre. - C'est bien beau ce que tu nous joues la, ma colombe, qu'est-ce que c'est? - Je compose un requiem pour le repos de ma sœur et des morts aux P.T.T. : FIN : l'auteur? Manon, 19 ans, vient de réussir le concours d'entrée à maisons-alfort, écrit des polars à ses heures perdues... perdues pas pour nous. est-il besoin de préciser qu'il faut respecter son talent et ne reproduire ce qu'elle écrit qu'avec son consentement? g.fenouillard@infonie.fr |