| Ce con ronfle comme un porc. Depuis que je suis là, dans sa chambre, à le regarder dormir, mes yeux se sont accoutumés à l’obscurité. Je distingue tout comme en plein jour, et c’est pas beau à voir. Comment tout ça a commencé déjà ? Ah oui. Les chaises. Joe Dassin. J’avais proposé qu’on tire à la courte paille. Mais Meg, c’est la seule de nous quatre qui fume, elle n’a jamais pu se faire aux allumettes. Tirer à la courte paille avec un briquet, c’est pas évident. Alors on a eu l’idée des chaises musicales. Notre fumier de père était de sortie. Rien de surprenant. Déjà, quand maman était encore en vie, il découchait souvent. On a écarté la table en formica, pour la coller contre le mur de la cuisine. Puis, bien au centre de la pièce, on a disposé trois des chaises recouvertes de skaï qui hantent notre maison. Le problème, c’est que chacune d’entre nous devait participer. Résultat : on n’avait personne pour arrêter la musique et donner ainsi le signal de l’assise. J’ai donc pensé à mettre à profit les inconvénients de la radio. C’est vrai, les programmateurs ont toujours la sale habitude d’amputer les morceaux de leur dernières notes, afin de nous balancer leurs pubs interminables. On n’avait qu’à s’asseoir au moment précis où la réclame prenait le pas sur la chanson. On aurait dû mieux choisir la station avant de nous lancer dans notre jeu, parce qu’on a dû endurer un spécial Joe Dassin. Nous voici donc, Meg, Beth, Amy, et moi, à tourner en rond, au rythme de " L’Améri-que, l’Améri-que, je veux l’avoir, et je l’aurai ", dans la cuisine de nos premiers repas. Ce que ça peut être crétin quelque fois les parents, dans le choix des prénoms à donner à leur progéniture. Les nôtres avaient jugé utile de faire de nous des Quatre filles du Dr March II, le retour. Grotesque. D’autant que j’écopais du délicieux prénom de " Jo ", diminutif du non moins délicieux " Joséphine ". C’est pas croyable ce que ça peut être long une chanson quand on en attend la fin, surtout quand c’est Joe Dassin qui la scande. Notre ronde infernale me remuait les sangs. Je ne sais pas trop à quoi songeaient les autres. Moi, je repensais à sa dernière crise. Il était rentré assez tôt pour un vendredi. Sévèrement éméché. Des yeux fous, hagards. La bave aux lèvres. C’est Amy qui avait trinqué ce soir-là. On s’attendait à y passer toutes, mais il s’est écroulé de fatigue, la tête dans le canapé. A bien y réfléchir, je crois que mes trois sœurs ne pensaient à rien, car elles l’ont entendu, elles, le jingle des supermarchés Continent. Moi pas. Juchées sur leur chaise, elles m’ont regardée tristement. Le soulagement et la compassion se partageaient leurs pupilles. J’avais été désignée par le sort, désignée par mon étourderie. Voilà pourquoi c’est moi qui me retrouve maintenant au chevet du paternel. Mon regard alterne entre son visage bouffi et l’oreiller dont il ne se sert pas, celui sur lequel maman posait encore sa tête il n’y a pas si longtemps. On s’est dit que l’étouffement était de loin le meilleur moyen de le supprimer. Indolore, peu coûteux, sans tache. Meg, Beth et Amy m’attendent dans la cuisine, en bas. Je lui règle son compte, et je les rejoins. ::: l'auteur ? Metcalfe, "authentique falsification de ce que je suis, et même de ce que j'aurais aimé être..." |