La
première fois que je l’ai vue, elle était en retard et débraillée.
Elle était entrée sans discrétion et avait secoué son parapluie dans les moustaches du maître d’hôtel venu l’accueillir. Puis, sans même lever les yeux vers lui, elle avait traversé la salle de restaurant en bousculant tout sur son passage, et était venue s’asseoir en face de moi, avec un visage tristement souriant.
Elle s’appelait Emmeline, prénom peu commun, mais encore à l’abri du ridicule, et portait courageusement ses trente ans passés, sans pour autant se réfugier derrière les artifices qu’emploient généralement les femmes de cet âge.
Nous avions conclu de ce lieu de rencontre par simple coquetterie. C’est du moins le sentiment que j’avais eu en entendant son empressement à accepter mon invitation après que j’eus prononcé le nom de ce restaurant huppé. Qu’importait ce que nous aurions dans nos assiettes, c’était l’enseigne prestigieuse de la maison qui justifiait à elle seule notre présence à cette table.
Emmeline. Je ne savais pour ainsi dire rien d’elle, si ce n’était le peu que m’en avait dit François, son cousin. Sans être une beauté parfaite, elle avait un physique tout à fait acceptable pour une blonde décolorée. Sans enfant, ni mari, ni rien dans sa vie, elle ne demandait visiblement qu’à la remplir un peu, même si ce n’était qu’avec pas grand chose. Et le pas grand chose que je lui proposais était bien payé.
Elle était originaire de Rouen, tout comme son cousin d’ailleurs qu’une soirée bien arrosée m’avait permis de rencontrer dans un troquet quelconque, rue des Martyrs. Il était déménageur et avait échoué dans le même bouge que moi après avoir charrié les commodes et les cartons d’une famille modèle venue de Province s’installer sur la Butte Montmartre. Il cherchait dans la mousse de sa bière le courage nécessaire pour rentrer à Rouen de nuit, je noyais dans le whisky sans glace mes remords encombrants. Les aveux me torturaient l’estomac depuis quelques jours déjà, ce soir-là je les ai vomis sur ses chaussures. François avait été très indulgent, à peine surpris d’entendre mon horrible récit, comme si, à force de faire voyager d’une ville à l’autre les souvenirs des gens, il avait fini par en découvrir tous les secrets. Plus rien ne pouvait le surprendre.
Avec ma femme morte, assassinée par mes soins, dans le placard de mon vestibule, je lui avais confessé ne pas avoir d’autre alternative que celle de me livrer à la police. Une puanteur macabre avait fini par envahir tout l’appartement, je désertais à l’époque les lieux aussi souvent que je le pouvais, abandonnant derrière moi les deux siamois miaulant qui lacéraient le papier de l’entrée à la recherche de leur maîtresse disparue. Tout ceci était devenu insupportable.
François s’était empressé de me remettre dans le droit chemin. Maintenant que j’avais réussi à me débarrasser de cette vieille rombière, ce n’était pas le moment de flancher. Il fallait au contraire que je me reprenne et je vive enfin cette vie que je n’espérais plus.
Alors il avait réfléchi à une solution pour moi, parce que j’étais déjà trop ivre pour pouvoir penser.
Globalement il avait été plutôt satisfait des réponses que je lui avais fournies.
Non, ma femme ne connaissait personne, et personne ne la connaissait, puisqu’elle passait ses journées sur le canapé à regarder la télévision et à vider le réfrigérateur.
Non, elle n’avait plus de proche. Peut-être une vague cousine Hélène dans le Lubéron, mais elle s’était sans doute disputée avec elle comme elle l’avait d’ailleurs fait avec chacun des membres de sa famille avant qu’ils ne décèdent, et avec chacun de ses amis avant qu’ils ne l’oublient.
Oui, j’étais bel et bien son seul contact avec le monde. J’étais le seul visage que l’on connaissait de notre couple. Je travaillais pour deux, je faisais les courses, je rencontrais le propriétaire si nécessaire, je réglais nos comptes avec la banque.
Sa dernière question avait justement porté sur le montant de nos économies. Là encore il avait été pleinement heureux d’apprendre que nous n’avions rien dépensé de ce que j’avais gagné en 15 ans de vie commune. L’affaire fut donc entendue. Il me débarrassait du corps et me trouvait une femme qui prendrait la place et l’identité de celle que j’avais étranglée. En échange de quoi, je lui versais une rente mensuelle de 10 000 F.
Il avait roulé le cadavre de mon épouse, ainsi que ceux des chats qu’ils avait supprimés dans la foulée pour ménager son allergie, dans le tapis bordeaux et gris de la salle de séjour et l’avait descendu dans son camion de déménagement. Il avait également embraqué le petit guéridon du salon, deux chaises de cuisine, et une table de nuit, pour faire moins suspect. Puis il m’avait donné les coordonnées de sa cousine, m’indiquant qu’elle serait idéale comme solution de rechange pour ma femme puisqu’elle avait, elle aussi, une existence vierge de toute relation avec ses semblables. Et il s’était éloigné dans la rue, avec son chargement, un chèque d’acompte signé de ma main dans sa poche.
J’avais appelé Emmeline le lendemain, pour convenir au plus tôt d’une date pour sa prochaine visite de la capitale : il était convenu que je lui serve de guide ! Elle m’avait indiqué le samedi suivant, et c’est ainsi que nous nous étions retrouvés face à face, dans ce restaurant coûteux et tape à l’œil.
Son cousin ne m’avait pas menti : elle n’avait parlé à personne depuis de longues années déjà si j’en jugeais par le mal que j’eus à lui arracher des syllabes de la bouche. Puis, au fil du dîner, le vin aidant, sa langue s’était déliée, et nous avions pu aborder le dessert aux prises avec une réelle conversation dont le sujet m’échappe aujourd’hui.
François avait très certainement dû lui expliqué que je comptais faire d’elle la nouvelle femme de ma vie, sans entrer dans les détails sordides bien sûr, car elle s’était installée le soir même dans mon appartement pour ne plus en bouger par la suite.
Elle avait facilement accepté de troquer son ‘Emmeline’ contre le prénom de ma femme, certes moins original, mais plus discret. Pour le reste, elle avait, semble-t-il, repris à l’identique le train de vie qu’elle menait à Rouen, alors qu’elle était encore entretenue par son cousin. Elle sortait peu, voire pas, concentrait l’essentiel de son activité diurne à la confection au crochet de petits animaux difformes, et se nourrissait exclusivement de yaourts et de pain d’épice.
Hormis l’épisode des profiteroles au restaurant le soir de notre rencontre, je ne me souviens pas avoir entretenu une seule discussion sensée avec elle. Ses réponses en forme d’onomatopées m’avaient rapidement découragé dans mes questions. Nous nous contentions de nous ignorer.
Chaque mois, je faisais parvenir à François par la poste les 10 000 F convenus, sans jamais recevoir d’avis de bonne réception de sa part. Mais le débit de mon compte m’indiquait que mon chèque avait bien été prélevé.
Cela a duré 6 ans.
Et puis un soir, c’était avant-hier, je suis rentré du travail, j’ai posé mes clefs et le courrier sur la bibliothèque de l’entrée, et je l’ai étranglée.
 
 
 
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l'auteur ?  Metcalfe, "authentique falsification de ce que je suis, et même de ce que j'aurais aimé être..."