Le
neuvième jour ou le juste retour des choses.
 
Le soleil venait à peine de se lever sur le neuvième jour quand Adam se réveilla. A ses côtés, souriant doucement dans son rêve, Eve dormait encore. Adam était heureux, tout bonnement heureux. Il faut dire que Dieu dans sa rage les avait quand même épargnés, leur laissant à eux, ses premiers êtres, toute leur félicité, protégeant inconsciemment (ah! Docteur Freud, que n'étiez vous déjà là, Dieu aurait sûrement eu besoin de vous!) du même coup leur jardin d'Eden et toutes les créatures qui le peuplaient.
 
Après une grasse matinée coquine dont ils avaient le secret, Adam et Eve décidèrent d'aller faire une longue promenade, savourant leur bonheur. Oh bien sûr, ils avaient entendu parler d'un clan voisin où deux hommes s'étaient battus pour une femme, ou d'un autre clan où sévissait une étrange maladie, ou bien encore d'une région où les fruits mouraient à peine mûris... Mais tout cela leur paraissait si loin et quelque peu invraisemblable. Et puis la rumeur, n'est ce pas, il faut toujours s'en se méfier! Eh oui, la rumeur faisait partie déjà du premier arsenal de malheurs envoyés par Dieu!
 
Donc, Adam et Eve se contentaient de savourer leur quiétude. Ils rencontrèrent un groupe de jeunes enfants, qu'ils aidèrent à atteindre les grosses pommes rouges, oui, oui, celles du fameux pommier, vous voyez bien qu'il était inoffensif, et qui tous ensemble leur dirent "merci". Plus loin, c'est une vieille femme qu'ils aidèrent à ramasser quelques plantes médicinales, et qui à son tour les remercia. Et Adam et Eve, qui avaient vraiment des dispositions de saint Bernard, tout au long de la journée saluèrent, aidèrent les gens qu'ils rencontraient. Et à chaque fois ils recevaient un "merci" en échange. Car la politesse n'était pas encore démodée.
 
Alors que déjà le soir s'annonçait, nos tourtereaux rejoignirent un groupe de leurs amis, et après les banalités d'usage, "salut", "tu vas bien?", la conversation s'engagea sur les rencontres de la journée.
 
Adam semblait un peu préoccupé. "Nous avons rencontré et aidé bien des gens aujourd'hui, qui tous nous ont remerciés. L'enfant remercie ses parents de lui avoir donné la vie, le vieillard remercie celui qui allège sa charge, la femme remercie son amant de l'amour qu'il lui donne… Mais nous, qui devons nous remercier? Qui nous a donné la vie? Qui nous accompagne sur nos chemins de félicité?".
 
Oh ce n'étaient encore que de jeunes esprits, et les questions essentielles ne les effleuraient pas encore: "qui suis-je? D'où viens-je? Où vais-je? Dans quel état j'erre?" et tutti quanti. La philosophie n'avait pas encore été créée.
 
Cependant l'un d'entre eux, qui avait beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup réfléchi, enfin, un petit peu plus que les autres dirons-nous, émit cette idée: "Peut-être existe-t-il, dans une autre partie de ce monde, ou dans un autre monde, un être à qui nous devons tout cela. Une sorte de grand architecte, de grand metteur en scène…". L'idée plut, car elle mettait un terme aux questions, pourtant à peine formulées, et permettait à tous ces jeunes esprits de se tourner vers quelqu'un d'autre, et d'avoir quelqu'un à remercier.
 
L'homme venait d'inventer Dieu.
 
Et Dieu tout là haut se sentit tout ragaillardi! Les hommes ne l'avaient pas oublié, ils auraient encore besoin de lui! Cela lui mit du baume au cœur, lui qui depuis le septième jour déprimait grave à cause de sa bourde. Il s'endormit enfin rasséréné, se disant que dans les jours suivants il allait enfin pouvoir se remettre au travail.
 
 
Le dixième jour où comment devenir Dieu.
 
 
Hop, hop, hop! Et un, et deux, et trois, et quatre...
 
Oufffffffff, se dit Dieu qui venait d'achever sa petite séance de gymnastique matinale. C'est qu'il faut avoir une forme physique parfaite quand on a pour occupation principale de créer et gérer le monde! Et jetant un coup d'œil sur son planning, Dieu se dit qu'il n'est vraiment pas facile d'être dieu. Pourquoi n'avait-il pas fait pompier, ou bien Grand Schtroumpf, ou bien président des Etats Unis, ou bien Woody Allen ou même... PDG d'Infonie? Mais non! lui il avait fait dieu! Ah! Il avait eu les yeux plus grands que le ventre, ça c'est sûr.
 
Pourtant, rien dans son enfance ne semblait indiquer qu'il se destinerait à une tâche d'une telle envergure. Au début, il n'y avait rien (ça tout le monde le sait ). Et lui n'était qu'un angelot rose et dodu parmi les angelots roses et dodus. Mais tout petit déjà il s'amusait à inventer des choses. Un jour de grand froid, avec la buée qui sortait de sa bouche il avait fait les nuages, et ça les vieux anges avaient été bien contents! Enfin ils pouvaient s'asseoir et se reposer. Ils étaient fatigués, les pauvres, de flotter indéfiniment dans le néant. Un peu plus tard, pour amuser ses copains anges, il avait, en soufflant très fort, inventé le vent. Ah les parties de nuages-tamponneurs qu'ils s'étaient offertes alors! Encore un peu plus tard, adolesçange boutonneux et dégingandé, un soir de vague à l'âme, il s'amusait à donner des coups de pieds aux nuages, les bousculant, les poussant les uns contre les autres, dans un fracas étourdissant. Bien sûr, dans ce vide sidéral, le moindre bruit résonnait jusqu'aux confins de l'horizon. Et il venait d'inventer le tonnerre.
 
Donc au fur et à mesure qu'il grandissait, il se faisait remarquer par ses capacités d'invention, d'innovation dirait-on de nos jours. Et les anges les plus anciens se dirent qu'il était temps de canaliser toute cette énergie, sinon ce garnement finirait par faire quelque malheur parmi les siens. Et si, après le tonnerre, il lui prenait l'envie d'inventer quelque phénomène lumineux, pour l'accompagner… Inconcevable! Les vieux anges n'aiment pas être dérangés.
 
Donc le conseil des anges se réunit, et l'on décida d'occuper le garnement. Il est temps, lui dirent-ils, que tu utilises tes talents à bon escient. Fais une œuvre utile, durable, que tu doives améliorer chaque jour.
 
Il accepta, et décida de s'atteler immédiatement à la tâche…
 
Mais pour une fois, il manquait d'imagination et rien ne l'inspirait dans ce ciel bleu et blanc de nuages doux. Il eut l'idée de mélanger un bout de nuage avec de la poussière d'étoiles… la suite, vous la connaissez, puisque phil vous l'a racontée dans son "premier jour"...
 
Tout en bas, sur la terre, un oiseau lança une trille perçante, et Dieu sursauta, brusquement tiré de sa rêverie. Il jeta un dernier coup d'œil à son agenda, et se mit au travail.
 
 
Le onzième jour
 
Quand au matin du onzième jour Dieu s'éveilla, le souvenir du rêve qu'il venait de faire le mit de fort belle humeur. (Non, vous ne connaîtrez pas les rêves de Dieu, ils sont sa propriété privée et je n'ai pas le copyright!). Plus encore, il se sentait carrément d'humeur facétieuse.
 
Dieu vit que le travail avançait. Un peu partout les anges s'affairaient, édifiant des montagnes, creusant des océans, un coup de peinture verte sur la forêt amazonienne, un peu de bleu sur la Méditerranée, un peu de blanc au sommet de l'Everest. Les hommes aussi contribuaient à la tâche, faisant des enfants, découvrant qui le feu, qui les outils, qui les premières armes. Et oui, ça aussi, ça fait partie de l'attirail de l'humanité… Bref tout allait pour le mieux, dans un monde encore pas si catastrophique que ça.
 
Donc, Dieu décida de s'octroyer une petite journée d'escapade sur terre, histoire de faire le tour du propriétaire. Il glissa quelques-uns de ses biscuits préférés (et oui, bien sûr, ceux qu'on appelle pets-de-nonne), une bouteille d'eau de vie dans son sac à dos, enfourcha son nuage le plus rapide et se mit en route. Peut-être ce onzième jour tombait-il un 1er avril? Nul ne saurait le dire, Dieu n'ayant pas encore inventé le calendrier. Toujours est-il que Dieu était vraiment décidé à s'amuser un peu, quitte pour cela à utiliser tous ses pouvoirs. Evidemment, pour créer le monde, il faut bien disposer de quelques pouvoirs, la poudre de perlinpinpin à elle seule ne pouvant suffire.
 
Le premier endroit qu'il visita fut une île, d'aspect plutôt désertique. Peut-être à cause d'un cataclysme provoqué le jour de sa colère (pfff, il en était encore rouge de honte), gisaient ça et là d'énormes blocs de pierre, noirâtres et de forme allongée. Ca faisait un peu désordre, tout ça. Dieu, qui peut être très fort quand il le veut, ramassa toutes ces grosses pierres et les dressa un peu partout sur l'île. Et comme il avait l'esprit artiste il s'amusa avec son couteau suisse à sculpter ces pierres à son image. Enfin, comme il n'avait pas encore inventé le miroir il fit ça un peu à tâtons. Il contempla son œuvre, et satisfait de lui, enfourcha son nuage pour aller voir un peu plus loin s'il y était.
 
Il s'arrêta ensuite quelque part dans les Andes, que les anges venaient à peine de terminer. Alors, sur la terre encore meuble, il dessina des formes géométriques de toutes sortes, mais aussi des silhouettes d'oiseaux, de poissons et de bien d'autres animaux. S'élevant un peu dans les airs, il contempla son ouvrage et le trouva, ma foi, plutôt réussi.
 
Avant de continuer, il eut envie de se projeter un peu dans le futur. Après tout n'avait-il pas décidé d'user de ses pouvoirs? Il arriva ainsi dans un grand désert, où des hommes, lui sembla-t-il, s'escrimaient sur un jeu de cubes géants. Ils tiraient, poussaient ces gros cubes, sans beaucoup de réussite. Dieu qui n'avait pas pris la peine de lire en entier la page qui concernait l'endroit où il était, dans le grand livre du futur, fut tout décontenancé. Mais se souvenant de ses jeux d'enfants, il décida de mettre la main à la pâte, et en quelques instants, ramassant tous les cubes, il eut tôt fait d'ériger une sorte de tour, large à la base, pointue tout en haut. Et il abandonna le désert, et les hommes abasourdis (on ne saura jamais ce qu'ils voulaient en faire de ces gros cubes!), satisfait de lui, pour continuer son périple.
 
Il se posa un moment sur Albion, où il refit le coup de l'île, dressant de grosses pierres qui traînaient là, mais cette fois ci sans les sculpter, se contentant de les aligner sur un cercle, et il trouva ça joli!
 
Et tout au long de la journée, il continua ses facéties, un peu partout dans le monde, ici laissant quelque dessin dans la pierre, dressant encore quelques pierres (une activité qui lui plaisait bien, ça lui permettait d'évacuer le trop plein d'énergie).
 
Avant de s'endormir, ce soir là, Dieu jeta un dernier coup d'œil sur le futur et vit que des millénaires plus tard, des hommes allaient s'escrimer à expliquer, qui par la présence d'extra terrestres, qui par celle de surhommes, qui par l'existence de peuples disparus, les grandes énigmes de la civilisation: les statues de l'île de Pâques, les dessins mystérieux du Pérou, la construction des Pyramides, les monolithes de Stonehenge, les alignements de Carnac... et tant d'autres soi-disant mystères!... Que d'encre il allait faire couler, que de débats stériles, de questions sans réponses.
 
Dieu en rit encore.
 
 
 
: FIN :
 
les auteurs? Phil, animateur sur Infonie du forum "En vers et contre tout", et Jacqlyn... assidue de ce même forum.