Les
enterrements, en été, lui avaient toujours parus indécents,
Il est temps pour tout : Un enterrement doit se nimber d’une brume légère, sous un ciel gris, éploré.
Karl regardait autour de lui, il vérifia l’apport des petits bouquets de bougainvillées rouges.
Karl, la quarantaine, fort élégant, fort grand, fort policé, qui avait eu de la peine à trouver ce petit cimetière campagnard dans cette banlieue aristocratique de Paris, restait en suspend avant de se jeter dans ce groupe caquetant.
La mort aurait dû rendre la circonstance grave, enveloppée de voix basses, des pleurs légers, des vêtements sombres, d’attitudes nobles, un peu guindées, un peu engluées dans le calme et les mouchoirs. Or, ce n’était pas ça du tout, l’agitation gagnait le micro-groupe : Vingt personnes peut-être, guère plus.
Les vêtements d été, joyeux aux coloris tendres, ondoyants comme des étendards, donnaient plus l’impression d’une fête foraine que de sanglots dissimulés.
La veille, farnientant dans le midi, Karl avait été écarté de sa sieste par un télégramme impertinent :
" Paris, seize heures, tante Eléonore, décédée hier, viens. Ta cousine. "
Impératif, bref, à peine signé, à peine affligé, à peine sensible.
Karl savait que sa cousine était seule. Il ne pouvait et ne voulait pas d’ailleurs échapper à cet événement. Pourquoi avait-il pensé de suite à un événement ? Simplement un fait divers. Une issue que l’on savait fatale, mais qui faisait un peu mal.
Tante Eléonore..... quatre-vingt-dix-neuf ans environ. Belle, toujours élégante, raffinée, était malade depuis quelques mois. On savait qu’elle était perdue, pourtant, cela avait été si rapide !
Il pense : " Mourir en été par cette chaleur torride, estivale, inconcevable chez une personne convenable, pour qui fastes et traditions avaient été le summum de l’existence.
Il avait, des souvenirs d’enfant, des souvenirs estivaux, de tante Eléonore, tante E comme disait toute la famille. Durant les chaudes après-midi, dans la grande ville de la plage, elle lisait aux enfants les contes "  du Chat perché ", et adorait la triste vie dorée du " Petit lord fontleroy "
Parfois, on apprenait une petite pièce de théâtre. On décorait, on habillait, on répétait des piécettes dont la représentation unique, ouvrait la voie à la longue lassitude qui allait planer durant l’hiver sur la villa de la plage.
Mais, c’est surtout, lors du dernier stage de son adolescence qu’il avait partagé avec tante E les longues conversations, gardant de celles-ci, quelques principes totalement déraisonnables et immoraux : 
" Il convient d’épouser un orphelin ou une orpheline. Comme ça pas d’ennuis avec la belle-famille "
"  Une femme doit avoir au moins trois amants, un solide pour les finances, un solide au lit, et un autre, pas spécialement solide mais tendre pour l’amour, les conversations, l’érosion du temps, les promenades guitare à la main, sur une mer d’huile..... "
Oui, mais voilà, pensait Karl, où trouver une mer d’huile ?
Tante E racontait qu’une fois, elle avait cru regrouper ces trois hommes en un seul, ce fut un désastre ! Harassé il perdit sa fortune, sa force au lit et son charme insolite. Elle du s’en séparer. "  Les hommes sont si fragiles "   elle riait en jouant avec ses longs colliers.

La petite chapelle de L. était pleine, et Karl eut de la peine à se glisser à l’intérieur, pour être happé aussitôt par un homme immense qui le saisit dans une embrassade rude. Karl ne le connaissait pas du tout. L’homme dit "  Quelle perte ! Une femme si exquise, si féline, disparue si vite "
Il ne devait pas l’avoir vu depuis longtemps.
Le prêtre, petit, était enfoui dans l’encens.
Murmures, bruits de chaises.
A demi-étouffé, Karl retourna dehors.

Une jeune femme aux longs cheveux, dépose son énorme cabriolet jaguar contre la chapelle
Le vent s’est levé, les jeunes femmes aux robes légères retiennent leurs jupes. Un coup de vent encore, et la robe de la fille à la jaguar s’affole, laisse apparaître une paire de fesses nues, halées et parfaitement carrées
Karl en a le souffle coupé
La fille sourit à Karl, grimace une larme en embrassant la cousine de Karl, la fille de tante E. La cousine crispe un sourire, elle ne voit personne, elle est trop myope, elle compare les parfums qui la pressent, elle préfère Guerlain.

La fille aux fesses carrées revient près de Karl, s’accroche à son bras comme une naufragée
Karl n’encourage pas, ne dément pas.
Elle lui glisse une carte en murmurant :
" Demain seize heures, chez moi "
Les filles à demi nues, les hommes trop bronzés étaient pressés de rejoindre leurs plaisirs
Chacun babillait, tante E était déjà oubliée
Enfin, les derniers participants firent crisser les graviers blancs, Karl embrassa sa cousine qui s’éloigna à pas vifs. Il resta seul avec tante E

Tante E avait épousé le Marquis Charles-Edouard de la Laurinière, alors qu’elle venait d’avoir trente ans. C’était tardif, mais elle avait eu le temps de parcourir l’Afrique, de s’apercevoir qu’elle détestait l’aventure qu’elle n’aimait que le luxe et plus que la sécurité, le panache.
Elle allait être comblée avec Charles-Edouard. Dans ces années folles, ce fut du délire.
D’emblée 7 domestiques, six voitures, on les commandait par deux avec carrosseries spéciales. Comme la livrée était verte, les véhicules portaient cette couleur, tout comme les bijoux, l’émeraude seule était prisée.
Le Marquis possédait sept ou huit châteaux, six mille hectares de terres, etc. la liste était longue...
Le Marquis était un peu plus jeune que sa femme, gominé, gai, orphelin et ses dépenses excessives, le faisait s’entourer d’une cour âpre, charmante et vaine.
Jamais Eléonore et Charles-Edouard ne dînèrent en tête-à-tête dans la vaste salle à manger aux boiseries tomate, durant près de vingt ans de mariage. Ils élurent domicile dans une véritable forteresse remodelée sous Louis XV où l’on faisait encore le pain dans les caves, et où, hormis le champagne et le caviar, l’on vivait en circuit fermé, les fermiers apportant comme des abeilles à leur reine, moissons fruits et fleurs cultivées dans les serres de l’immense parc.
Un jour, par inadvertance, Eléonore appris que son mari possédait son wagon personnel, et un avion, elle trouva cela fort naturel.
Ce rythme d’enfer dura quatre ans. Le Marquis jouait gros, à Biarritz, à Monte-Carlo, entretenait une écurie de courses prestigieuse, il entretenait aussi quelques poules, mais Eléonore s’en moquait totalement.
Les difficultés financières débutèrent après une perte Dantesque au casino de Biarritz
- Vendez, ordonna le Marquis à ses hommes d’affaires.
On vendit
D’abord les propriétés anglaises du Sussex, car Charles-Edouard désabusé de voir ses chevaux perdre à Epsom, détestait dorénavant " ces affreux Albions "
Les propriétés des Landes subirent le même sort. Puis, ce fut le tour de l’hôtel particulier de l’avenue Montaigne
Eléonore désolée de voir ses beaux meubles, ses tableaux du XVII et XVIII siècles, des Desportes, Hubert Robert, H.Rigaud partir à encan, eut l’idée par une nuit sombre de convoquer quatre chauffeurs de taxi, bien bâtis, (l’un d’eux devint d’ailleurs un de ses éphémères amants) et de leur faire déménager tout ce qui était transportable dans une grande remise dissimulée derrière l’hôtel et oubliée de tous.
La vie toutefois se poursuivait toujours charmante, le standing restant quand même très doré sur tranche.
Pour leurs cinq ans de mariage, Charles-Edouard, décidé de faire un aller retour à Paris
-  Pour la fête prochaine, avec votre robe de Poiret, il vous faut ma chère de très longs gants gorge de pigeon. Je dois aller les chercher au Faubourg Saint Honoré.
Il revint avec des fagots de roses dans une Bugatti longue, noire, cabriolet recarrossé par une gloire de l’époque.- Ce sera votre cadeau de Noël, dit-il à Eléonore qui ne conduisait pas et eut préféré une toile de Picasso, jeune peintre qu’elle venait de découvrir.
Mais le geste lui plu, elle considéra cette voiture comme son talisman, son bien le plus précieux
La voiture ne quitta pas le garage. Eléonore venait chaque jour lui parlait, la caresser, elle l’aimait.
Le marquis vendait toujours ses biens, les uns après les autres. Il fallut quinze ans encore pour réduire à néant cette opulence étonnante
Fortune défaite, le Marquis pensa qu’il n’avait plus qu’à s’engager dans la légion étrangère, il lui restait quelques principes.
- Ma chère Eléonore, je ne me suis jamais ennuyé un seul instant avec vous, dit-il à sa femme en lui baisant la main pour la dernière fois.
Exit le Marquis qui mourut peu après.
Eléonore fit brûler ses soutiens-gorge et petites culottes brodées de couronnes maquisardes
Autodafé suffisant
Eléonore, la cinquantaine à cette époque avait hérité de ses parents d’une propriété importante à Buenos Aires. Elle la vendit gaiement
" J’ai de quoi tenir jusqu'à 80 ans, je mourrai à 80 ans, c’est un âge chic ! "
Le sort lui adjoignit 9 ans de plus, et si elle connut sinon l’indigence, du moins la gêne financière, elle n’en parla jamais.
Elle s’installa, comme si elle fut en terre Adélie en un hivernage éternel dans sa grande villa Mauresque de la plage. Beaucoup de monde vint.
Elle épousa par politesse un ami d’enfance vite exsangue. Puis, par goût, un énorme marin qui ne dura qu’une saison
Eléonore était vive, drille s’occupait d’associations, d e prisons, de rosières mais elle avait aussi un penchant maquerellique marqué pour faire et défaire mariage et union.
Justement son petit-neveu préféré, Karl, venait s’avoir 17 ans, et il était des plus séduisant, elle décida de lui trouver un beau partit. Le jeune homme " faisait " les beaux-arts, il crayonnait adroitement sans plus, mais pour tante E il avait du génie. Elle lui installa un atelier dans sa villa, et lui fourni des pommes d’api, des roses trémières, des petits bouquets de bougainvillées séchés, des citrouilles, que Karl interprétait à sa manière.
Bientôt Tante E se rendit compte que les natures mortes à la longue devenaient assez monotones. Elle engagea donc une petite potière du voisinage qui se déguisa en odalisque, en sultan, en vénus etc.
Karl étudia très étroitement son modèle, C’était le but recherché. Bientôt Tante E les encouragea à prendre des poses plus suggestives suivies de délassements délicieusement érotiques
Pourtant, tante E n’était pas satisfaite de l’académisme de Karl. Un jour elle eut l’idée de prendre comme modèle un jeune marin-pêcheur, beau, brun, musclé, qu’elle transforma en Dieu grec, en pâtre, en esclave nubien.
Karl admira pour la première fois la plastique d’un jeune Dieu et n’hésita pas à y goûter
Durant une de ces séances " artistiques " la petite potière surprit les deux garçons. Elle éclata de rire et se glissa à leurs cotés dans le grand lit. Tous trois n’eurent qu’à se louer de ce genre masculin-féminin, expérience épanouissante et très agréablement perverse.
- Je suis heureuse de t’avoir appris que la vie était multiple, diverse, dit tante E, n’hésitons pas à assurer nos goûts
C’est ainsi que Karl resta toute sa vie redevable à tante E d’avoir été si large d’esprit et de lui avoir fait connaître des plaisirs fort répréhensibles mais fort gourmands.


Le vent soufflait toujours sur le petit cimetière, tante E était enfin tranquille dans sa toute petite maison blanche. Karl avait le cœur serré, il aurait voulu revivre ces années passées, revoir tante E avec ses tresses et son rire.

 
Un mois plus tard, Karl reçut du notaire la lettre suivante :

Mon cher petit,


Je n’ai plus rien à te léguer, les débris de ce qui fut ma fortune revenant à ma fille. Pourtant, je t’ai gardé un objet, une chose sublime qui n’était faite que pour toi..... Le cabriolet Bugatti noir Qu’un soir d’hiver mon mari m’avait offert. Quand tout fut naufrage, j’ai tout vendu. Cependant je n’ai jamais pu me séparer de cette voiture. Elle dort depuis un demi-siècle dans la remise d e l’avenue Montaigne, elle est à toi, ce sera mon ultime présent.
Je pense t’avoir appris quels étaient tes goûts, une certaine manière de vivre dans l’inutile et le frivole, tout le contraire de l’actuelle lutte pour la vie.. Je te souhaite une existence heureuse.
Je te quitte sur cette aimable perspective, à toi, mon attachement éternel

ta vielle tante E
P.S. Achète un modeste bouquet de bougainvillées rouge, laisse-le sécher dans un coin de ta maison, je resterai ainsi présente. 

 
 
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l'auteur : P. Mucha.. . . .