Madame
Roupp avait déjà remarqué cette petite fille, lorsqu’elle était passée vers 5 heures, devant ce cinéma de quartier. Un quartier pauvre, un peu gris, ou il semblait faire plus froid qu’ailleurs.
Madame Roupp pensa qu’il y avait des parents bien légers, pour laisser traîner une fillette de cinq ou six ans, avec une simple pelure, un mince manteau rouge, par ce mois de décembre.
Madame Roupp s’arrêta un instant chez la concierge, pour demander le courrier, mais elle savait bien qu’il n’y en aurait pas. Depuis dix ans, elle ne recevait jamais la moindre lettre.
Par jeu, pour faire comme les autres locataires, elle disait :
- Alors, madame Chatte, n’y aurait-il rien pour moi aujourd’hui ?
Par jeu, madame Chatte répliquait :
- Oh attendez, peut-être que....
D’un pas traînard, elle trottait jusqu’à l’étagère de bois, peinte en jaune, où elle entassait pèle mêle, les lettres, les menus paquets.
- Non, aujourd’hui je ne crois pas.
Madame Roupp entra dans la loge en rajustant son col de peau de loup, velu et presque neuf.
- Y a-t-il quelque chose pour moi ? dit-elle d’une voix enrouée, une voix de décembre.
- On reçoit toujours des lettres, madame Roupp, par ces fêtes, et, justement, je crois que....
Elle pirouetta, alla jusqu'à l’étagère :
- Oui, tenez...
Madame Roupp eut un sursaut de joie. Quoi ! quelqu’un s’intéressait à elle ? Peut-être une ancienne amie ? quelque vieille connaissance lointaine de vacances, peut-être un filleul de la guerre, de sa guerre, qui se souvenait d’elle ?
- Oui, tenez, vous allez être gentille et glisser cette lettre sous la porte du troisième à gauche, chez mademoiselle Elise, ça m’évitera de monter avec mes pauvres jambes.
- Merci madame Chatte.
Madame Roupp caressa un chat, qui se faufila en miaulant sous le lit. Elle avait envie de pleurer. Non, pas un être humain ne venait à elle, pas plus les hommes que les bêtes.
Elle gravit un peu lourdement les six étages. Chez elle tout était propre, calme, désuet. Elle toucha d’un doigt la machine à coudre, elle avait tant travailler pour payer les cours de son petit.
Son mari l’avait quitté depuis bien longtemps, mais son fils n’était pas un ingrat, il disait :
- Quand j’aurais ma situation aux PTT je t’achèterais une machine à coudre moderne, et je viendrai tous les dimanches déjeuner avec Mariette. Et après les petits enfants...
- Ah oui, répondait madame Roupp, j’aime les enfants, tu peux m’en faire
Mariette, la petite que Michel allait épouser en revenant du service voulait également des enfants, ils rêvaient tous trois de leur belle famille à venir.
Pendant son service militaire au Maroc, il écrivait chaque jour, une fois à sa mère, une fois à Mariette. Les femmes se montraient les lettres, sauf quelques passages qu’en riant elles se cachaient.
Un jour le deuxième classe Michel Roupp écrivit qu’il avait une permission qu’il rentrerait bientôt
Un jour le première classe Michel Roupp écrivit qu’il embarquait dans deux jours, que le samedi il serait à Bordeaux et le soir même à Paris.
Un jour, le ministre de la défense nationale écrivit que le brigadier Roupp s’était tranché la gorge en courant et en trébuchant maladroitement sur un fil de fer.
Il y avait dix ans de cela, et depuis madame Roupp ne recevait plus jamais de lettre.
Il eut fallu si peu, pour qu’elle crut que sa pauvre vie avait malgré tout un sens, même cet éphémère espoir c’était enfui
Comme elle était une femme à principes, à programmes, elle s’était donnée jusqu’au 23 décembre, " avant les fêtes " pour prendre son ultime décision.
- Noël c’est lugubre quand on est seul
- C’est un jour comme un autre
- Pas vrai, c’est un jour de chaleur ouatée, un bruit de papier froissé, et les étalages, les vitrines, il faut les voir un enfant à la main.
Elle regarda l’almanach que le gros facteur lui montait chaque année
- oui, on devait bien être le 23 décembre.
Elle avait parlé tout haut en griffant ses petites mains grasses.. Elle frissonna de sa voix.
Madame Roupp se dirigea vers son lit " Louis-quinze-impératrice ", enleva les draps,  ils resteraient sales, tant pis, plia les couvertures qu’elle déposa au-dessus de l’armoire.
Après avoir aligné quelques flacons d’odeur sur sa table de toilette, des flacons qui ne demandaient rien, parfaitement rangés, elle enfila ses gants de laine grise avec soin, massant chaque phalange en s’assurant bien que les doigts soient enfoncés , chez eux, dans leur orbite.
Elle jeta un coup d’œil circulaire. Elle avait l’impression de ne pas être chez elle, de n’avoir jamais vécu dans ce petit logement brun , aux fenêtres à meneaux. Quoi, c’était sa vie qui était là ? elle hésita devant la photo de Michel, devait-elle la prendre ? ou cette profanation devait-elle être épargnée à son fils ? vite, comme une voleuse, elle fit glisser le cadre dans son sac. Il devait assister au châtiment suprême de sa mère.
Elle avait gardé pour la fin la boîte aux pilules : Des dragées d’arséniate de plomb. Elle les avait amassées une à une depuis dix ans. Avec la moitié de la dose, elle savait qu’elle serait
morte, mais en personne économe, qui n’aimait pas jeter les restes, elle espérait bien pouvoir tout absorber.
Elle ferma la porte à clef, puis comme prise de remords elle laissa la clef dans la serrure. A quoi bon sacrifier une si belle porte de chêne ...
Le couloir était sombre, dehors la nuit paraissait blafarde.
En prenant son billet au cinématographe, elle vit que la petite fille en rouge était toujours là.
- Tu n’as pas froid là ? toute seule ?
La petite serrait un animal, une peluche sans doute, jaunâtre à taches noires. Elle tourna la tête sans répondre.
Même cette enfant qui serait sûrement la dernière personne à qui elle adresserait la parole, n’avait pas répondu à son appel. Elle prit ce sourire des anges maigres du moyen âge pour refuser sa monnaie.
La petite fille en rouge la regarda de ses yeux très vastes, très vides, dénués de toute expression, ceux d’un renard traqué depuis si longtemps, qu’il sait qu’il n’y a plus rien à attendre que la mort, qu’il souhaite rapide , immédiate, libératrice mais qui ne lui apporterait même pas la solution idéale à son problème.
La petite fille détourna enfin son regard, vers les premières gouttes qui tombaient et s’écrasaient larges ouvertes sur le trottoir.

- Est-ce que tu vas laisser ce sale noir me bousculer comme ça ?
C’était une femme jeune encore, mais déjà lourde qui s’adressait à l’homme maigre comme une ficelle qui l’accompagnait. La femme portait un manteau violet très ample. Elle possédait un teint huileux, luisant comme l’asphalte mouillé.
Elle clapit à nouveau :
- Alors, fais quelque chose, tu ne vois pas que ce sale nègre me regarde maintenant ?
L’homme maigre ne disait rien, il n’avait pas envie de prendre parti. Il regardait le grand noir gêné de ses mains, gêné de sa haute taille, gêné de sa couleur peut-être.
- Pardon madame, dit le noir
- Pardon ! pardon ! C’est trop facile.
La femme était furieuse qu’il ne se passe rien.
- Si nous devons céder le pas à tous ces métèques maintenant !
- Pas métèque, madame, sale noir, je préfère cette insulte, elle est notre privilège.
Il parlait comme les ventriloques des fêtes foraines, avec une voix métallique qui ne semblait pas sortir de son larynx, mais que l’on eut cru posée sur la manche du manteau violet.
La femme soudain eut froid, elle regarda son bras.
Le noir ne la salua a pas, il l’écarta d’un geste large. Elle resta stupéfiée de cette audace, de ce manque d’agressivité, de cette dignité.
Le noir s ‘éloigna à grands pas à travers la foule embuée de pluie, embuée de froid, qui dégageait une odeur de métro et de pastilles gomménolées.
Il marchait sans voir les vitrines croulantes de fruits, les étales garnis de dindes, d’oies grasses et de tête de veaux avec cette horrible touffe de persil dans les narines. Il ne voyait rien, il n’était qu’un sale noir dans une ville noire qui n’avait que faire de lui.
Ce fut l’enseigne du cinéma qui le fit sortir de ses réflexions. Il s’arrêta. Les titres étaient énormes, et des images de femmes nues garnissaient la cimaise.
Ce n’était pas cet amas de chair qui l’attirerait, il allait poursuivre sa route, quand il vit la petite fille en rouge.
La pluie avait râpé son manteau de ratine un peu trop court et elle serrait dans ses bras un petit chat, un petit chat aussi lamentable qu’elle, un petit chat jaunâtre avec des tâches noires dans les yeux
La petite leva de grands yeux très verts, très haut, surprise de voir cet homme si grand debout devant elle, les bras ballants.
- Il y a longtemps que vous êtes là ?
- Oui.
- Et vous êtes seule ?
- Oui.
- Vous n’avez pas froid ? tenez, allons prendre un chocolat.
- Pourquoi ne me tutoyez-vous pas ? personne ne m’a encore dit vous.
Elle constatait simplement un fait, il n’y avait pas de réponse à formuler. La petite fille ne semblait nullement effrayée. Elle resta encore un instant recroquevillée sur son chat, tachant de le protéger de l’eau des gouttières ,que la marquise du cinéma, laissait couler sur la tête du petit animal, avec un bruit de supplice chinois.
- Vous ressemblez à la petite marchande d’allumettes du conte d’Andersen.
- Donnez-moi l’argent.
Elle prit les pièces et sans remerciements, sans regarder le géant, elle se faufila au café d’à côté, en bousculant un vieux monsieur à barbe brune.
Ten Bolt était assez grand pour voir par-dessus le rideau perlé du café. La gamine penchée sur une soucoupe faisait boire du lait fumant au petit chat. Par deux fois elle emplit la soucoupe et ne toucha pas au breuvage blanc, dont la fumée enrobait encore la tasse.
Le noir n’avait pas bougé, la petite revint à lui.
- Merci, c’était bon, dit-elle en se léchant les lèvres.
- La salle était-elle bien chauffée ? demanda Ten Bolt à la caissière anonyme dans sa boite de verre.
- Oui
- Voulez-vous voir ce film petite fille ? au fait, comment vous appelez-vous ?
Elle hésita, puis présenta seulement sont chat
- Lui, c’est Banco
- Quel âge avez-vous ?
- J’ai sept ans, tu en as quarante n’est-ce pas ?
- Oui, j’ai quarante ans, toutefois personne ne sait reconnaître qu’un noir de quarante ans à quarante ans, dit-il en riant.
Il demanda à la caissière :
- Deux mezzanines.
Il fit un clin d’œil à la petite fille :
- Comme ça, tu pourras t’accouder au balcon.
L’ouvreuse avait le sens de l’ordre, et comme une épicière entasse toutes les confitures de fraises sur la même étagère, elle parquait ses clients tous au même endroit, bien que la salle fut presque vide. Aussi, la petite n’eut-elle pas le rebord du balcon. Une dame assez grosse qui suçait des bonbons occupait cette place de choix.

Romaine l’avait épousé par lassitude et le lui avait dit :
- Henri, je ne vous aime pas.
- Je ne vous demande pas de m’aimer, mais simplement de vous laisser faire.
- Henri, vous n’aurez la plus mauvaise part. Je ne suis pas de votre bord, vous êtes débardeur aux halles, j’ai été élevée à Berlin, à Rome, dans des loges de satin. A cinq ans on m’emmenait manger des glaces dans des cafés à musique du Kurfurstendamun, plus tard, on m’habilla chez " Heim jeune fille ". De superbes robes et stradivarius, voilà tout ce qui me resta à la mort de mes parents éternels baladins qui vécurent riches et moururent pauvres. Mes quelques atours et ma bonne éducation me permirent d’être dame de compagnie
- N'êtes-vous pas lasse de cette servitude ?
- oui, je suis devenue servile, mais j’aime le luxe, même si ce n’est pas le mien. Et pourtant je suis lasse à mourir de servir des coupes de champagne à des hommes du monde, d’être la quatrième au bridge, celle qu’on laisse quand les voitures sont pleines, je suis lasse de me coucher la dernière après avoir compté les petites cuillères les soirs de réception, lasse d’être la première levée pour apporter le jus de citron à madame, lasse de sourire toujours, d’être heureuse toujours ou du moins de le paraître. Mais vous, que m’apportez-vous ?
- Un trois pièces, une camionnette, beaucoup d’amour, et aussi une petite ferme dans les Pyrénées Orientales.
- Bon, marions-nous puisque vous le désirez, bien que , je vous le répète, je ne vous donnerai aucun bonheur, car je ne suis pas heureuse moi-même, parce qu’inadaptée.
Dès le début de leur union, elle avait tout fait pour être désagréable et y était parvenu parfaitement. Elle fut un chef-d’oeuvre de dureté et d’ironie envers cet homme simple.
Une mante religieuse se contente de manger son mâle, elle, elle tenta de grignoter le sien, travaille digne de celui d’une termite s’attaquant à la poutre maîtresse d’une demeure.
Elle disait fréquemment : " le meilleur état d’une femme est celui de veuve, mais mon mari refuse de partir au loin pour se faire manger par les fièvres "
Henri ne répondait jamais rien. Il savait que cette femme n’était pas mauvaise, simplement elle se sentait asservie par l’amour de cet homme qui l’aimait un peu plus chaque jour, et il ne pouvait s’empêcher de l’aimer.
- Je vous emmène au cinéma ,chérie, dit-il doucement le 23 décembre.
- Naturellement, vous m’offrez un cinéma de dixième ordre.
Henri se contenta de sourire.
Il demanda deux balcons à la caissière figée derrière sa vitre embuée
- Des balcons en plus, grinça Romaine, je hais les balcons, cela me donne l’impression d’être en montgolfières.
Sans répondre Henri prit le bras de son élégante et blonde épouse.
Elle plissa un peu ses yeux de myope, cherchant une autre place que celle conseillée par l’ouvreuse. Elle finit par s’asseoir derrière le fauteuil d’une enfant.

Maintenant les personnages existent, ils sont tous regroupés autour de la petite fille au manteau de ratine rouge mais ils ne se connaissent pas encore. Le feu eut pu faire irruption dans la salle, mais non, ce fut le petit chat jaunâtre aux yeux constellés de taches noires qui allaient être le " deus ex-machina ", nécessaire, indispensable, irréfragable.
Le chat entra en lice juste avant l’entracte.
- Banco ! ne te sauve pas.
- Taisez-vous petite fille, dit Romaine soudainement passionnée par une émeute en Arabie Saoudite.
- Oh ! Banco ! ne pars pas de mes mains.
Le chat hésita un instant, puis il bondit en avant, et s’accrocha au visage de madame Roupp puis envoya promener la boîte de dragées posée sur le rebord de la loge. La boite tomba avec un bruit sourd.
Les cris fusèrent :
- Misérable animal !
- Il a attaqué cette pauvre femme
- Sale bête !
- la grosse dame est morte
- Mais non, elle a eu peur seulement.
- Elle saigne c’est dégoûtant
- Banco, mon Banco
L’Arabie Saoudite était en flamme lorsqu’on alluma la salle. Ten Bolt saisit la petite fille qui avait récupéré son chat et le serrait convulsivement, puis s’approcha de madame Roupp écroulée sans connaissance sur son siège.
- Quelqu’un peu m’aider à porter cette femme dehors ?
Henri acquiesça
- Regardez s’il y a une adresse dans son sac.
Il n’y avait pas d’adresse, pas la moindre carte d’identité, juste un nécessaire à coudre, la photo d’un garçon joufflu, de nombreux billets de banque.
Romaine siffla :
- Après l’attaque du chat il ne vous reste plus qu’à la voler maintenant.
- Taisez-vous, prenez la petite par la main et suivez-nous dehors.
L’orgueilleuse Romaine, interdite, leva la tête, des flammes giclaient des yeux du géant noir.
Romaine domptée prit la main de la petite fille, une main froide à la peau craquelée et sèche.
Le groupe compact passa devant le guichet, hésita un peu sur le trottoir.
- Qu’allons nous en faire ? dit Romaine
- On ne peut pas la laisser crever sur le macadam.
- Mettons là dans ma camionnette, proposa Henri.
Ils installèrent madame Roupp dans la camionnette.
- Emmenons là chez nous, dit Romaine.
Elle tenait toujours la petite par la main, naturellement elle la hissa sur le siège avant.
Ten Bolt grimpa dans le fourgon pour maintenir madame Roupp qui risquait de ballotter dans chaque tournant.
- Demain c’est Noël, n’est-ce pas madame ? dit soudain la petite fille.
- Oui Noël pour tout le monde, dit Romaine en glissant une main malhabile sur le bras musclé de son mari
- Pas pour moi, dit la petite fille, mes parents se battent et nous battent quand ils ont beaucoup bu, et ils ont beaucoup bu, je ne peux pas rentrer chez moi. Je ne veux plus jamais rentrer chez moi.
Il n’y avait pas de larme sur son visage, mais sa voix devenait un peu plus chevrotante, comme celle d’une petite vieille.
Romaine posa un foulard sur les cheveux de la petite fille.
- Gardez-moi avec vous pour Noël, murmura la petite.
Romaine et Henri se regardèrent, le silence emplit à nouveau la cabine.
- Oui, nous te gardons, dis enfin Romaine
- C’est vrai ? un vrai Noël avec de la neige un grand feu et un sapin ?
- Ma pauvre chérie, tu vois bien qu’il n’y a pas de neige, il ne neigera pas c’est certain.
- Je peux vous donner un Noël complet, dit Henri. J’ai une vieille ferme dans les Pyrénées, il y fait très froid, mais le bois flambe haut dans la grande cheminée
- Oh oui ! cria la petite fille
Elle battait des mains, elle demanda
- Vous voulez bien de mon chat ? je ne peux pas le laisser, et je voudrai aussi emmener mon ami tout noir qui est dans le fourgon.
S’il le désire, il sera des nôtres.
Henri stoppa la camionnette. Dans le fourgon, madame Roupp pleurait doucement, Ten Bolt, tentait maladroitement de la consoler :
Demain c’est Noël, vous ferez bien la fête ?
- je suis toute seule murmura madame Roupp
- moi aussi, dit Ten Bolt
La proposition d’Henri fut accueillie avec joie.
Ils roulèrent toute la nuit
La fillette dormait, le chat niché dans son manteau de ratine. Romaine ramena sur elle une vieille couverture huileuse qui servait d’habitude à couvrir le moteur. Madame Roupp accepta sans rien dire la veste de Ten Bolt sur ses jambes et s’accouda conte les sacs qui garnissaient le fond de la camionnette. Ten Bolt se roula en boule, il rêvait...
Après la porte d’Italie, la pluie redoubla, un essuie glace se bloqua, et bientôt le second essuie glace en fit autant. Seul Henri appartenait encore au monde extérieur qui lui apparaissait à travers le pare-brise irrégulièrement balayé, par les rafales de vent.


A l’aube, la neige commença à tomber.
- J’espère que nous pourrons monter jusqu'à la ferme sans chaînes, dit Henri.
- Nous y monterons, dit Romaine.
La petite dormait toujours
La camionnette trébucha à peine pendant les derniers cent mètres, sur le sentier verglacé. La petite ferme apparut enfin, alourdie par la neige.
- Quel bel endroit, dit madame Roupp, on dirait la maison de mon enfance.
- C’est celle de la mienne, dit Henri.
- Henri, mon chéri, je crois que je vais enfin te trouver, murmura Romaine.
La magie d’une petite fille et d’un chat à bien fait les choses ,dit Ten Bolt.
- Nous n’avons qu’une journée pour fabriquer Noël, ajouta-t-il, il ne faut pas perdre de temps.
- Oui, répliqua madame Roupp, je crois me souvenir que je sais allumer un feu dans une cheminée.
- Je vais vous chercher du bois madame Roupp, dit Henri
- Vous devriez déjà être revenu avec des brassées de bois, répondit madame Roupp
Elle s’aperçût qu’elle riait, elle ne s’en croyait plus capable, elle ne croyait pas pourvoir se rappeler le rire.
- Mon manteau est ridicule ici, dit Romaine.
Elle extirpa d’une vieille armoire deux pulls un peu mités, elle enfila le bleu et garda le vert plus chaud pour la petite fille qui dormait toujours dans la camionnette.
Ten Bolt alla chercher l’enfant et la posa dans le lit aux courtines élimées, près du foyer où déjà flambaient de vielles brindilles qui illuminaient ainsi le chalet, puis, il rejoignit Henri derrière la baraque.
Quelques toiles d’araignées furent écartées par madame Roupp, active.
- Je vais puiser de l’eau au puits, c’est à quelques mètres, dit Romaine.
Ten Bolt et Henri revinrent avec des gerbes de bois sur le dos, un bois enneigé qui ressemblait à des bûches de chocolat recouvert de sucre candi.
Henri retrouva une vielle scie, un chevalet et une hache, dans un écrin de poussière, une hache brillante comme une timbale d’argent.
- Tu vois Ten Bolt, dit Henri, il faut s’y prendre comme ça pour débiter le bois.
Ten Bolt était réchauffé par cette amitié, mais en intellectuel il fut vite rebuté.
- Je préfère aller chercher les provisions, le village est-il loin ?
- Cinq kilomètres au moins en passant par la traverse, mais tu risques de te perdre.
- Ten Bolt, puisque vous allez au village, dit madame Roupp, j’ai dressé une petite liste, deux poulets et de l’estragon, les enfants adorent le poulet, la petite va aimer mon poulet à l’estragon, plus des bouchées à la reine, de la farine, du café, du sucre, du beurre, des œufs, des olives, du lait, de la crème, des petits pois..
Elle regarda la petite fille qui dormait dans une couverture déchirée, dont on voyait sortir la trame rouge plus claire, comme une tâche de framboise.
- Non, pas de petits pois, des pommes de terre, des pâtes, des gâteaux. Quand aux vins, vous choisissez mon garçon, n’oubliez pas des jus de fruit pour l’enfant.
Elle fouilla dans son sac, tira des billets.
- Non madame Roupp, j’ai de l’argent.
- Eh bien, vous achèterez des desserts supplémentaires.
Elle lui glissa une petite phrase dans l’oreille, le noir sourit.
Ten Bolt était déjà à quelques mètres de la ferme lorsqu’il rencontra Romaine, elle releva une boucle que le froid avait convertie en stalactite.
- Prenez une poupée au village, la plus grosse, et un petit métrage de broderie anglaise blanche si vous en trouvez, je lui ferai une petite robe.
Elle posa son seau, l’eau trembla, frileuse quand le récipient toucha terre
- Bon courage, ne vous perdez pas.
Il était plus de midi lorsque Ten Bolt revint plus chargé qu’une mule de contrebande.
Les femmes se ruèrent sur les paquets
La petite fille dormait toujours.
- Tiens petit chat, tu seras le premier servit, dit madame Roupp
le chat bu son lait avidement, dans ses yeux les taches jaunes devenaient étoiles.
- Oh ! de la mousseline, ah oui ! ce sera plus joli que la broderie anglaise.
Madame Roupp s’empara de quatre petits paquets dorés
Romaine s’extasia :
- Et du tissu bleu, très chaud pour un manteau, décidément vous pensez à tout Ten Bolt.
- Je vais mettre son manteau rouge à plat et nous couperons le nouveau dessus dit madame Roupp, j’ai l’habitude de la couture, mais surveillez bien ma sauce aux olives.
Elle prit son nécessaire à couture dans son sac.
Le bois crépitait dans la cheminée, il faisait chaud.
Henri ouvrit la porte d’un coup sec, comme le faisait autrefois son père lorsqu’il revenait de la chasse sa musette pleine de perdreaux.. Mais Henri portait un trophée plus somptueux, un arbre de Noël, dont les branches crissèrent en passant la porte étroite.
La petite fille dormait toujours.
Tous les gestes de chacun étaient précis, des gestes pour créer un beau Noël.
- Je ne sais pas comment doubler le petit manteau, dit madame Roupp
- J’ai une idée, dit romaine
Elle se retourna enleva son chandail puis sa combinaison de soie ivoire, et renfila son pull.
- Mais... dit Henri
- Cette combinaison est inutile, je n’en n’aurais plus besoin. Je vais partager vraiment ta vie, j’irais aux halles avec toi en pantalon à 5 heures du matin.
- Tu..tu..tu.. balbutia Henri.
- Oui, je vais devenir enfin ta femme, dit Romaine en souriant.
La robe en mousseline et le manteau doublé soie furent achevés vers trois heures
Ils décorèrent le sapin avec quelques guirlandes rapportées par Ten Bolt, madame Roupp y accrocha ses quatre petits paquets dorés, la poupée confite dans une robe de tulle pailletée, fut déposée au pied de l’arbre, souriante, elle attendait.
- Je vais faire une crèche, dit Romaine, voyons un peu les santons que vous avez trouvez Ten Bolt.
- Je n’ai ni âne ni bœuf, mes trois éléphants.
Les éléphants ressemblaient d’ailleurs à des dromadaires, mais il n’y avait rien d’autre, et cette nuit-là dans une petite ferme des Pyrénées trois éléphants bossus veillèrent sur le sommeil du petit Jésus.
- Il manque des rubans, dit madame Roupp.
- Pourquoi ne pas couper le vieux manteau de ratine rouge, il est trop petit pour la fillette et elle en a un tout neuf à présent, proposa Henri.
Ils se regardèrent tous. Le manteau ne faisait-il pas parti du charme étrange de la petite fille, de la magie qu’elle avait déposée sur leurs existences ? N’était-il pas tabou ?
Romaine hésita, puis elle dit :
- Elle avait froid dans ce manteau rouge, l’avenir c’est le manteau bleu.
Elle lacera la ratine rouge et garnit le sapin de banderoles, c’était somptueux, irréel.
Henri alluma 29 bougies, qu’il disposa un peu partout.
La petite fille dormait toujours.
Ten Bolt entreprit une sculpture sur bois, c’était affreux, mais les autres l’encourageaient.
Le chat ronronnait devant la cheminée. Madame Roupp souriait aux anges, elle avait oublié dix ans de sa vie. Romaine et Henri se tenaient par la main, ils commençaient leur vie..
La petite fille s’éveilla doucement, elle se retourna, et alors elle vit.....
Elle vit la table dressée, la cheminée aux flammes géantes, le sapin aux banderoles de ratines rouges, la poupée toujours souriante, le chat ronronnant, et ses amis alignés prés du sapin comme pour une revue de 14 juillet
- Oh merci ! cria-t-elle.
Elle battait des mains, sautait , elle n’était que joie, béatitude, allégresse.
- Vous m’avez donnait le plus beau Noël de ma vie, mon Noël.
Puis, elle alla jusqu'à la porte, sorti, et attrapa toute la neige qu’elle pu , elle s’en couvrit le visage, mordit dedans s’en imbiba.
Puis, elle rentra dans la pièce et tomba à genoux, et pria. La petite fille leur faisait retrouver Dieu.
Puis, les rires revinrent, madame Roupp distribua ses cadeaux enveloppés dans du papier doré..
Ten Bolt sortit de sa vareuse une bouteille de rhum :
- Vous allez voir ce qu’est le vrai rhum.
Il vida sa fiole dans une vielle soupière. Henri en prit deux louches, qu’il lampa en faisant claquer sa langue. Madame Roupp en but aussi, elle était gaie, un peu ivre.. Romaine riait, ils riaient tous, quel beau Noël
- A table cria Henri.
Le repas fut succulent. La petite fille émerveillée léchait ses doigts pleins de chocolat.. Les bougies illuminaient ce temple de joie.
C’est alors qu’ils entendirent le craquement, un craquement sinistre qui hurla dans la nuit. Ils rirent encore, puis, il y eut comme un coup de tonnerre.
La vielle toiture trop chargée de neige, venait de s’abattre sur eux.

Lorsque les premiers sauveteurs arrivèrent le matin suivant, ils ne trouvèrent rien, rien qu’une banderole de ratine rouge accrochée à un sapin vert.

 
 
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l'auteur : P. Mucha.. . . .