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Mademoiselle Pignarol devait se souvenir, que, lorsque madame Raig lui en parla pour la première fois, c’était à la messe de sept heures, le mercredi des cendres. Madame Raig lui avait murmuré alors qu’elles quittaient toutes les deux la table de communion, silhouettes menues dans la nef immense : - Je n’ai pris qu’une goutte de café ce matin, vu ce froid. Mais il avait un goût… un goût.. je me demande… Elle avait hésité avant de prononcer sa sentence accusatrice : - Je me demande si les Durant n’essayent pas de m’empoisonner. Mademoiselle Pignarol avait, à grand peine, réprimé un de ses sourires que quarante années de vie sainte, dénuées de toute passion, avaient rendus éphémères. - Non ! ma bonne ! vous n’y pensez pas, les Durant sont des gens très convenables. Il a la légion d’honneur, et ils ont donné une nappe d’autel pour la sainte Lucie, monsieur le curé me l’a affirmé. Puis pratique, elle ajouta : - Pourquoi chercherait- on à vous empoisonner ma pauvre Raig ? Si mademoiselle Pignarol avait, par pudeur et par sens égalitaire, supprimé la particule qui précédait son nom, elle n’avait pas pour autant banni de son langage le ton : grand siècle, et usait envers autrui, pour peu qu’il lui soit légèrement inférieur par la fortune ou le rang, du ton protecteur que madame de Sévigné employait à l’égard de ses domestiques. Ainsi elle appelait les hommes ou les femmes par leurs noms de famille, attitude altière qui lui aurait aliéné une grande part de la population du village, si elle n’avait su allier à cette familiarité un peu hautaine une bonté sincère et un dévouement efficace et des plus discret envers ses concitoyens. -Pourquoi on cherche à m’empoisonner ? Madame Raig rajusta ses mitaines noires, bien nécessaires avec ce temps hivernal. - Parce qu’il n’y a plus de place à l’hospice, et que les Durant espèrent que vous y entrerez le plutôt possible, puisque vous devez leur léguer votre fortune, ma place est précieuse ! Mademoiselle Pignarol se cala sur son prie-dieu, sur le rebord duquel elle posa ses mains qu’elle portait longues, dévastées, croulantes sous le poids de deux bagues semblables, des ex énormes boucles d’oreilles sans doute. - Le plus tôt possible….. Mademoiselle Pignarol ajusta son petit chapeau, curieusement rouge pour son accoutrement noir, et poursuivit : - Je rentrerai sans doute un jour à l’hospice, mais une fortune ne se donne jamais à la légère, surtout lorsqu’il s’agit de la votre, à moins qu’on ne soit un vaniteux ou intéressé par le ruban rouge… Elle hésita : - Evidemment, cela habillerait mon tailleur noir mais, elle épousseta son revers, devoir être embrassée par le maire devant tout le village ne me tente pas du tout. Elle ajouta gamine confidente de collège : - Il est trop laid, moi j’aime les hommes grands et maigres. Madame Raig sursauta, non parce qu’elle était choquée par le langage de sa compagne, mais parce que réellement le café ne passait pas. Elle avait un goût de mort dans la bouche. Tournée vers le levant, victime expiatoire, elle s’attendait à être, tel Hercule, desséchée par le feu du café, qui aurait consumé sa vie, séché son sang, dévoré ses os. Elle attendait, mais rien ne vint. Mademoiselle Pignarol, ce matin là, ne continua pas l’entretien. Elle choisit rapidement sa baguette de pain, qu’elle ne portait jamais elle-même, laissant ce soin à sa femme de ménage, puis, elle rentra chez elle pressée. Une maison de Paris devait lui envoyer une caisse de chats siamois, qu’elle croyait très rares, et elle craignait le pire pour ses petites bêtes. L e sort de madame Raig était moins urgent, on ne meurt pas empoisonné d’un seul coup dans un hospice honnête, ou voulant paraître tel.. On y met le temps ! Mademoiselle Pignarol se promit de faire son enquête, mais avec le juste bon sens qui avait caractérisé son père et dont elle avait hérité, elle pensa que le sort de ses chats siamois était, à l’heure présente, le seul qui mérita diligence et attention. La veille de la saint-Pierre, mademoiselle Pignarol ne savait toujours rien de positif sur les Durant. Ils avaient été nommés à l’hospice, grâce à l’influence du maire. " Encore une combine du régime ! " pensa mademoiselle Pignarol. Monsieur Durant remplissait les fonctions de directeur, et sa femme était chargée des achats. Ils étaient installés depuis deux ans. Ils venaient de l’Est et préféraient employer des conserves, plutôt que des légumes frais, ce qui devait coûter plus cher à la commune. Et puis, le scorbut est toujours possible. A part cela nul ne savait grand-chose. Mademoiselle de Pignarol, n’avait fait qu’examiner avec la femme du pharmacien, les factures des Durant, et rien ne disait qu’ils avaient acheté des produits toxiques. C’est à cela que pensait mademoiselle Pignarol , assise sur un banc du jardin public de son petit village. Ces haltes dans le square étaient un bon dérivatif aux légers soucis de maison de mademoiselle Pignarol. C’était le seul moment de la journée, où elle se permettait d’être un maillon mort, une boîte de conserve délaissée sur une pelouse fleurie, une espèce un peu méprisable, affalée qui ne ressent rien durant ce temps mort, hors concours, imprévisible dans son programme, caché, secret, petit médiocre, qui ne prenait pas place dans sa vie. Une heure où l’on ne vieillit pas. Mademoiselle Pignarol aimait son village rond et dodu, recroquevillé autour de la chapelle, grande comme une cathédrale et silencieuse comme une bibliothèque. Le jardin public semblait avoir ses arbres ratissés et les feuilles n’avaient pas le temps de tomber sur le sol, on les cueillait au passage. C’était un jardin propre et rasé de frais chaque après midi. Il y aurait pu y avoir une statue de sainte Marianne par exemple, mais on l’avait soigneusement reléguée à la cave, où elle s’effritait gentiment. Elle sortait pour sa fête en juillet, mais alors les hommes étaient ivres et batifolaient avec elle, ce qui ne faisait pas son affaire. C’était une statue sérieuse. Il y avait aussi toute une série de statuettes que le sculpteur avait sagement rendues androgynes. Elles étaient toutes semblables mais portaient toutes des noms différents : près du tennis se dressait " L’Amour ", dans le coin de la fontaine " la Source ", de chaque côté de l’escalier d’honneur, le seul, il y avait à droite " " La Guerre " et à gauche comme il se doit " la paix ". Enfin toutes les autres qui complétaient la douzaine, moins une cassée par le gosse du boulanger depuis trois ou quatre ans, étaient alignées contre le mur du fond : " La joie ", " la danse ", " l’Allégresse ", " la solitude ", " le rêve ". Le jardin public n’était pas grand mais bordait très largement la maison, couverte de trompettes de Jéricho, de mademoiselle Pignarol, celle de monsieur Arthur garnie de clématites bleues du temps où était habitée et la mairie que sans trop chicaner on appelait " le château ". en parlant de cette construction on disait " je vais amener les enfants au château " comme on aurait mené la jument à l’étalon. Ou bien " les jeunes, le soir, se donnent du bon temps au château ". l’utilisation de ce château était donc des plus éclectiques. Le château était une très vilaine bâtisse de l’époque mille huit cent quatre-vingts. C’était une demeure froide et triste construite pour une cocotte retirée des affaires. Elle l’avait voulue comme elle l’avait vue sur un dessin de Violet le Duc. Hélas ! l’épure ne signalait que trois tours, aussi le château n’en possédait-il pas davantage, ce qui lui donnait une allure un peu manchote. De cette époque glorieuse il ne restait que la chambre de la dite cocotte, et l’on ne pouvait se tromper sur la destination du lit. Il était vaste comme les steppes de la grande Russie, environné de dentelles qui le faisait ressembler à quelque " Saint Honoré " géant. Le maire était gêné, le conseil municipal l’était aussi. Qu’elle contenance prendre devant cette chambre de grande amoureuse ? en définitive, on la faisait visiter le mardi de deux à cinq, en laissant entendre, ce que les archives savaient pertinemment faux, que Napoléon III aurait couché là, lors d’une visite secrète faite à cette petite cocotte… Mademoiselle Pignarol songeait à cette légende lorsqu’elle vit s’approcher Arthémis qui s’affala sur le banc de fonte à ses côtés. Ah ! nous sommes bien heureuses et chanceuses, mademoiselle Pignarol, de vivre dans ce coin-ci Mademoiselle Pignarol en convint et regarda Arthémis qui avait un joli vieux sourire qu’elle réservait à ses amies. Vous souriez bien, dit mademoiselle Pignarol, vous avez toute une série de sourires, comme on avait autrefois une collection de casseroles, une pour chaque usage, alors que maintenant un plat à tout faire, un petit sourire et hop, on est équipé. La vieille demoiselle secoua son ombrelle rose thé : et vous, vous avez une santé de fil de fer, vous tenez toujours, malgré vos poumons, on a toujours mal aux poumons dans les grandes familles, ça fait distingué, comme la femme du pharmacien qui est très amie avec la fille du docteur. A propos, on dit que son oncle va revenir, vous savez, monsieur Arthur, vous vous souvenez de lui n’est-ce pas ? Oui, mademoiselle Pignarol se souvenait de monsieur Arthur, il avait été, oh ! pour une bien petite part, l’amour de sa vie. A trente ans, alors qu’elle n’espérait plus il lui avait dit : Je reviendrai, petite Pignarol, et je vous épouserai. Il avait renouvelé le bail deux ans plus tard : Je fais du théâtre, quand je serai célèbre je vous enlèverai. Il y avait si longtemps de cela. Monsieur Arthur n’avait jamais remis les pieds au village. Au début, les entrefilets des journaux de Paris citèrent son nom, depuis il n’avait sans doute joué que de tous petits rôles ceux dont la critique oublie de dire du bien ou du mal, et nul n’avait plus entendu parler de lui. Et maintenant, il revenait au pays. Mademoiselle Pignarol eut brusquement envie d’être plus jeune. Arthémis continuait à babiller près d’elle : Madame Raig est alitée depuis deux jours, un empoisonnement du sang à dit le docteur… tiens, voilà les filles du chapelier, je vais aller bavarder un peu avec elle. Mademoiselle Pignarol se retrouva seule avec plaisir, elle rêva, puis somnola. Lorsqu’elle s’éveilla, vers cinq heures, le soleil avait sauté sur la montagne, qui allait le désarçonner dans le ravin, de l’autre côté. Mademoiselle Pignarol contempla la maison de monsieur Arthur et vit les curieux volets peints en écossais, ce qui lui conférait une allure de maison de voyage. Elle vit les persiennes ouvertes. Elle les considéra qu’un œil quiet et passa sa langue sur sa lèvre rose avec un gloussement de satisfaction. La fille du docteur était à la fenêtre du petit salon du bas, une jolie fille, qui disait on " avait de quoi " Elle cria : Mademoiselle Pignarol, je dois nettoyer la maison, mon oncle revient définitivement. Elle rougit un peu et ajouta : Mais pas seul. Mademoiselle Pignarol retira sa main du banc, comme piquée par un scorpion. Oui, il ramène deux chats, il me l’a écrit dimanche. Elle disparut à l’intérieur, puis revint : Au fait, pourquoi ne prendriez-vous pas mon oncle, que personne n’utilise ? Vous savez, je doterai mon oncle. Petite, vous êtes une insolente ! Mais mademoiselle Pignarol n’avait pas vraiment envie de se fâcher. Monsieur Arthur arriva au train de 19heures04 Debout devant le portillon de la vieille gare défraîchie, monsieur Arthur semblait attendre l’Orphéon municipal et la grosse cymbale de cuivre. Celle-ci pas plus que l’orphéon ne se décidant à venir, il lustra sa moustache savamment comestiquée et empoignant avec ménagement un panier percé de trous, il partit d’un bon pied en direction de sa maison. Mademoiselle Pignarol, pas bête, le heurta près de la muraille de jéricho. Les trompettes sonnèrent un cri de guerre et se redressèrent pour voir cette rencontre mémorable. Pignarol ! dans mon cœur mon enfant. Toujours jeune Arthur ! Celui-ci fit un bond de cabri assez surprenant Et toujours vif, ajouta-t-elle. Ca, ma bonne amie, c’est parce que mon chat vient de me griffer. Il extirpa du panier percé un vieux chat noir, style parfaitement gouttière Qu’il est beau ! il ressemble à Béatrice ma petite chatte. Alors Béatrice est horrible comme mon vieux chat, mais qu’importe ! ils s ‘aimeront, nous les aimons bien nous. Mademoiselle Pignarol trouva le parallélisme choquant mais n’eut guère le temps d’approfondir les paroles du vieux cabot. Le garde champêtre était devant eux. Il n’avait pas trouvé le moyen durant sa course, car il avait sûrement courut il haletait, d’ajuster son képi, que d’une main malhabile il maintenait sur son foie : Mademoiselle ! mademoiselle ! madame Raig est à la mort, elle ne demande que vous. Et monsieur le curé aussi je pense Oui bien sûr, mais vous d’abord. Monsieur Durant est dans tous ses états et madame Durant qu’est partie avec le petite Paulin à ce qu’il paraît ! ah ! c’est pas des moments, c’est pas des moments. Mademoiselle Pignarol, relevant sa jupe, avait lestement atteins la barrière de l’hospice, que monsieur Arthur se traînait encore, jouant l’entrée d’Hyppolite blessé au cinquième acte. Dans le jardin de l’hospice , c’était l’affolement. La plus part des vieux étaient massés sur la terrasse, tous parlaient à la fois, se bousculant, se croyant sans doute déjà à la porte du purgatoire. D’autres marchaient les mains derrière le dos, comme des détectives en quête de vérité, en marmonnant inlassablement leurs mêmes inlassables histoires. Mademoiselle Pignarol s’élança dans la chambre de madame Raig - Ah ! ma bonne amie, ainsi vous mourez ? -Quoi ? cria la malheureuse, je ne meurs pas, je n’ai qu’une indisposition gastrique. Elle se sentit soudain très lasse, peut-être bien qu’elle était en train de mourir finalement, Si mademoiselle Pignarol le disait… cette femme érudite, informée comme une concierge d’opéra, certainement alors que tout le village l’enterrait déjà…Elle bredouilla : - C’est la période des pommes, les gens à mon enterrement ne penseront qu’au prix des pommes. C’en fut trop pour son pauvre cœur, elle se laissa aller dans les draps de toile bise en murmurant : - Monsieur Durant veut ma mort, il m’a empoisonnée. - Cette femme est folle, dit une vague infirmière qui traînait par là. - Pourquoi ? rétorqua monsieur Arthur, les poisons des Borgia ne tuaient pas d’autre manière. - Oh ! quelle horreur Arthur, on ne peut laisser mourir cette pauvre Raig… - C’est bien vrai, balbutia madame Raig, vous ne pouvez pas me laisser mourir. - On ne peut pas la laisser mourir sans la venger, termina mademoiselle Pignarol. Elle regarda Arthur, lui tapa sur l’épaule avec son ombrelle, tel un roi de France armant un chevalier, et ajouta : - Je vous confie cette mission, et je jure, devant le corps de cette future prochaine défunte, que dès que justice sera faite, je deviendrai votre esclave. Du pas superbe avec lequel il entrait en scène dans le rôle écrasant de Nabucchodonosore, monsieur Arthur pénétra dans le bureau de monsieur Durant. Celui-ci était grand, celui-ci était maigre, l’air crispé, il tenait en main une fiole verdâtre, qu’il humait comme un parfum délicat. - Etes-vous un nez, pour respirer ainsi cette cornue ? De surprise, monsieur Durant, tressaillit, vacilla et s’effondra dans son fauteuil, sans se séparer de la précieuse bouteille. Il bégaya : - C’est du poison, la vieille avait raison…. Il ajouta : - Ma femme aussi avait peut-être raison, quand elle me disait que j’étais fou et capable du pire. - Misérable ! hurla monsieur Arthur. Il brandit sa canne d’ébène de sa main gauche et devint Zeus tonnant, à la parole inflexible, au commandement sûr : - Buvez ! assassin ! Monsieur Durant bu. - Maintenant, ordonna monsieur Arthur, répétez après moi : J’ai voulu devant vous exposant mes remords Par un chemin plus long, descendre chez les morts J’ai pris et fais couler dans mes brûlantes veines Un poison que Médée apporta à Athènes. Déjà jusqu’à mon cœur le venin parvenu, Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu. Mais monsieur Durant ne répéta rien, parce qu’il était mort. D’un pas cadencé monsieur Arthur rejoignit mademoiselle Pignarol pour lui faire son rapport : - Mission accomplie, nous avons vengé madame Raig. Et il lui raconta tout. Mademoiselle Pignarol semblait gênée : - Madame Raig est revenue à elle, je crois bien que ce n’était qu’une intoxication passagère…… Monsieur Arthur passa une bonne nuit et avala son petit déjeuner de bon appétit, il était fier du dénouement tragique de l’affaire. Mais mademoiselle Pignarol eut des cauchemars, qu’elle retrouva à son réveil, ce qui est très désagréable lorsqu’on a l’habitude de déjeuner gaiement avec de la marmelade d’orange et un bon thé bouillant. Elle pensa à des vendettas terribles, le corps de monsieur Arthur déchiqueté par des héritiers vengeurs. Oui, mais on ne se venge pas d’une vengeance et monsieur Arthur avait vengé cette pauvre madame Raig. Elle n’était pas morte, mais en y pensant bien c’est elle qui avait tort… Mademoiselle Pignarol se rasséréna. Décidément, cette marmelade d’orange était très réussie. Deux jours plus tard, le maire vint en personne à la porte envahie par les trompettes de Jéricho - Oh ! monsieur le maire, quel hasard ! jamais personne n’entre par là. L’odeur des plantes grimpantes montait aux narines de monsieur le maire qui eut aimé éternuer mais qui n’osant pas se tordait le nez dans une grimace burlesque. Il dit : - L’hospice ne marchait pas très bien, mais, depuis que monsieur Durant s’est trompé de médicament et qu’il est mort, il n’y a plus de chef dans cet établissement, et c’est encore pire. Le conseil municipal et moi-même avons pensé que pour la maison des vieilles peaux, oh ! pardon, des vieux birbes… - Ce qui n’est pas mieux, interrompit mademoiselle Pignarol. - Oui, heu.. bon, il n’y a plus de direction, si vous vouliez en prendre la charge… Il ajouta avec un sourire goguenard : - J’ai une deuxième nouvelle :pour vous remercier de vos actions charitables pendant la guerre, et même après, le gouvernement rend hommage à votre vertu en vous décernant la légion d’honneur. Une grave pensée traversa la tête de mademoiselle Pignarol : son vieux tailleur paraîtrait élimé, elle devrait s’en faire faire un autre très rapidement. Mademoiselle Pignarol fit un pas vers le maire, lui tendit la main, il n’était peut-être pas le bolchevik qu’elle avait imaginé, il allait l’embrasser devant tout le village sur la place, le 14 juillet. - Ce sera une belle fête dit le Maire. Elle devrait reconnaître ouvertement la république Française, eh bien ! qu’importe, elle acceptait tout. Mademoiselle Pignarol se sentait légère. Toutefois, elle se demandait s’il était loisible de tuer un homme sans blesser la morale et surtout sans attenter à la liberté d’autrui suivant les sages percepts que lui avait inculqués son père au début du siècle. Il faudrait tout de même qu’elle en parle à monsieur le curé. Sa mère ne lui eut jamais permis de tuer un monsieur d écoré de la légion d’honneur. Elle sourit : un confrère en somme. Monsieur Arthur l’interpella de sa fenêtre : - Madame Raig est vengée, n’oubliez pas Pignarol ce que vous m’avez promis. J’ai rempli mon devoir, la scène est à vous, jouez votre rôle. Son devoir ! voilà le mot qu’elle cherchait, Arthur n’avait pas commis un crime, il avait fait son devoir. Cela changeait tout. Monsieur Arthur la rejoignit dans le jardin : - Vous avez des yeux verts comme des huîtres, l’huître qu’on ne trouve pas dans les perles. Il laissa son regard errer sur le doux visage au teint pâle. Elle dit : -Je ne suis qu’un vieux souvenir, une fille vétuste, je ne vaux pas grand-chose. - Pignarol, ne me bouleversez pas davantage. Nous n’avons plus beaucoup de temps, nous voilà au quatrième acte… Petite Pignarol, voulez-vous être ma femme ? Elle dit - Oui. Elle ajouta, tournée vers le public inexistant, caché sans doute derrière les trompettes de Jéricho, et qu’elle commençait à voir : - Nous serons très heureux Puis en rougissant : - Et nos chats auront beaucoup d’enfants. ::: l'auteur : P. Mucha.. . . . |