L'ordalie
 
"L'ordalie"
l'auteur

 On était arrivé au village du Km.8. Michel laissa son infirmier pour garder sa 2 CV Citroën et il fit à pied les quelques centaines de mètres qui séparaient le village de la route. En s'engageant entre les rangées de cases, il eût aussitôt un pressentiment. Il s'était produit chose de grave.

 Etienne Eloa, le demi-frère de Zora, une métisse qui travaillait à l'hôpital de Michel et dont la mère habitait au village, surgit au-devant du médecin, comme s'il l'avait attendu :

- Venez, Docteur Michel, que je vous explique ce qui est arrivé.

 Prenant des airs de conspirateur dans ruelle déserte, Etienne entraîna Michel dans sa case et referma soigneusement la porte. Il s'exprima d'une manière gênée, le poignet droit serré dans la main gauche :

- Voilà, Docteur... Ne faites pas colère... Zora a dû boire le "poison de Dieu"... C'est la palabre qui l'a décidé...Zora et deux autres du village, un homme, et puis une cousine à moi.

 Michel cria presque :

- Où est-elle ?

- Je vais vous le dire, mais vous ne pourrez rien faire... C'est la coutume... Le poison doit dire si elle est coupable pour les enfants qui sont morts.

- Où est-elle ?

 Michel secouait Etienne par les épaules.

- Dans la case à palabres, sur la place du village, avec les autres..

 Le médecin se rua à l'extérieur et courut vers la construction ajourée, à la croisée des deux rues principales du village, là où se tenaient toutes les réunions. Il se fraya un chemin parmi les villageois. Trois corps étaient étendus à terre, sur des nattes, chacun couvert d'une grand pagne jusqu'au-dessus de la tête.
 Etienne avait suivi Michel. Il eut le temps de lui dire :

- Zora n'a pas vomi... Les deux autres ont vomi.

 Michel connaissait le principe de l'ordalie par le poison : celui qui vomissait était réputé innocent. Celui qui ingérait le poison avait des chances d'en mourir et, par le fait, la justice était accomplie, car les esprits avaient ainsi révélé sa culpabilité.

 Il écarta les tissus. L'homme et cousine d'Etienne n'avaient pas l'air trop mal en point. Par contre, Zora gémissait, sans connaissance. Il souleva une paupière : Mydriase légère de la pupille. Il fallait la soigner au plus vite. Michel ressortit en courant pour aller chercher la voiture. Il s'en voulait de ne pas avoir emporté sa trousse d'urgence.
 Quand il eut garé l'entrée de la case à palabres, il se heurta aux anciens du village disposés en rangs serrés pour lui barrer le passage.

- Laissez-moi passer. Je suis médecin. Je dois soigner tous ceux qui sont malades.

 Il n'osa pas menacer les villageois d'aller chercher les gendarmes. Ils auraient été capables d'accepter de discuter avec la police pour gagner du temps, c'est-à-dire pour laisser mourir Zora et conjurer ainsi le sort. Comment convaincre ces gens, persuadés d'être dans leur bon droit ? Surtout ne pas laisser aller à la colère. La violence ne servirait à rien. Il respectait la culture indigène, mais, là, c'était insoutenable, indéfendable. Mais si Zora n'avait pas été son infirmière et, qui plus est, dont il était secrètement amoureux, serait-il aussi déterminé ? S'il s'agissait d'une femme noire qu'il ne connaissait pas, est-ce qu'il insisterait devant ce front compact et apparemment unanime ?

 Les réflexions se suivaient à toute allure dans son esprit. Tout m'oblige à la sauver, même au péril ma vie ! Il se rendit à peine compte qu'il prenait la parole dans le silence qui s'était établi, dans la nuit tombante, sur cette place où, seul Blanc, il affrontait les puissances de la tradition :

- Zora est votre sœur. Elle est aussi ma sœur : C'est un frère de ma race qui est son père. J'ai donc aussi quelque chose à dire en ce qui la concerne. Vous croyez à la justice du poison. Moi, je n'y crois pas, vous le savez. Nous les Blancs, nous avons utilisé aussi le "jugement de Dieu", il y a plusieurs siècles. Mais nous avons pensé que les hommes n'avaient pas le droit de se mettre à la place de Dieu pour condamner. Si Dieu veut punir, il peut punir. Mais nous pensons qu'il ne faut pas lui forcer la main. Je sais que je vais contre vos convictions, contre vos habitudes, contre la coutume de vos ancêtres. Zora a d'autres ancêtres qui ont abandonné cette coutume... Deux nourrissons sont morts, ce n'est pas parce que Zora a apporté les boîtes de lait : Je sais pourquoi ! Parce que les Blancs qui ont voulu donner à manger aux petits Africains, les ont laissé traîner dans un dépôt, avant de les charger sur le bateau. Ce n'était pas du poison... Certains enfants sont morts parce qu'ils étaient déjà en mauvaise santé... Et la diarrhée due au lait en poudre les a emportés. Ecoutez-moi bien : Le responsable de la distribution aux mamans, ce n'est pas Zora, c'est MOI, moi qui suis responsable de tout ce qui se passe à l'hôpital.
 Alors, voici ce que nous allons faire : Ou bien vous me laissez emporter votre sœur, et ma sœur, pour que je la soigne dans mon hôpital, qui est aussi son hôpital. Vous respecterez ainsi notre coutume, à nous les Blancs, qui veut l'on fasse tout ce qu'on peut pour soigner un malade, quel qu'il soit, même un condamné à mort avant son exécution. Ou bien on applique votre coutume, et alors c'est moi qui dois être suspecté. J'emmène Zora à l'hôpital pour qu'on la soigne, et je reviens aussitôt, je vous le promets, pour que vous me donniez le poison à boire. Je vous laisse cinq minutes pour me dire quelle solution vous choisissez. Dans les deux cas, Zora doit être soignée, et il faut faire très vite.

 Le chef du village, qui avait pu se rendre compte de l'impact du petit discours de Michel sur villageois, répondit aussitôt :

- Toi, Docteur, tu n'as pas d'ancêtres noirs. Notre coutume ne sera jamais pour un Blanc, de père et de mère blancs. Nous savons bien que le lait en poudre était mauvais, mais chez nous cela ne suffit pas. Si les enfants sont morts, c'est que quelqu'un a voulu prendre leur vie. Mais cela, tu ne peux pas le comprendre. Les Blancs ne croient pas aux sorciers. Pourtant, chez eux, il y en a aussi ! Mais si nous gardons notre sœur, peut-être que tu ne nous donneras plus les médicaments des Blancs, ni toi ni ceux qui viendront après toi... Celui qui veut un poisson doit avoir au moins une banane dans la main...

 Michel n'attendit pas la fin. C'était gagné ! Il fendit la foule sans difficulté. Comme les deux autres suspects qui s'étaient redressés entre temps, Zora avait été dépouillée de ses vêtements. Il l'enroula dans le pagne qui servait de couverture et la porta en hâte sur les sièges arrière de la voiture.

 Etienne accompagna Michel et Zora. La 2 CV avait l'air de voler sur la route. Il fallut des heures de soins pour tirer la jeune fille de danger. Elle semblait inconsciente de ce qui lui arrivait. Des calmants la firent entrer dans un profond sommeil.


§ § §



 Elle se réveilla le lendemain après-midi. Michel l'avait veillée toute la nuit. Au matin, les autres infirmières avaient pris la relève. Chacun savait à quoi s'en tenir. La rumeur avait fait son chemin. Michel était pressé de lui faire raconter comment tout cela s'était passé.

 Zora repose dans l'unique chambre à un lit de l'hôpital. Il va bientôt faire nuit. Michel vient de lui prendre la tension : encore un peu hypotendue. Sur son visage défait, seul le regard à la fois tendre et légèrement rieur, tourné vers le médecin, manifeste que la jeune fille a recouvré la joie de vivre. Elle raconte, en prenant son temps :

- C'était samedi matin. Je me trouvais chez moi. Je repassais mes robes pour le dimanche. Un homme a frappé. Il s'appelle Mayo, c'est un ami de mon demi-frère Etienne. C'est un garçon qui tourne autour de moi depuis longtemps. Je ne l'aime pas. Je me méfie de lui. J'ai toujours repoussé ses avances. Il m'a dit qu'il venait de la part de ma mère et de mon demi-frère. On avait besoin de moi au village. Je me doutais que c'était en rapport avec la maladie des enfants. Je lui ai demandé des détails, mais il a seulement insisté, que c'était urgent, que ma mère l'avait chargé de me faire venir absolument, et ainsi de suite, sans plus de précisions. Je n'étais pas rassurée. Mais je me suis dit que de toutes façons, il faudrait bien que je m'explique, que si j'avais l'air de me défiler, j'aurais l'air d'avouer ma culpabilité.
 Il m'a conduite au départ des taxis de brousse et nous sommes arrivés vers midi au Km.8. Mayo a continué avec le taxi après m'avoir déposée. Ma mère m'a accueillie avec un air gêné. Elle m'a tout de suite emmenée dans la case de réunion où se trouvaient les anciens et une bonne partie des villageois. Etienne était là, baissant les yeux lui aussi.

- Tu n'es pas fatiguée de parler ?

 - Non, cela me fait du bien de te relater toute l'histoire. J'ai l'impression de m'en débarrasser. Et c'est à toi seul que j'ai besoin de la raconter...
 
  Au milieu du cercle, il y avait le vieux féticheur du village, habillé avec une peau de panthère nouée à la ceinture. Il avait sur la tête une sorte de couronne faite de plumes de perroquet. A ses chevilles, des grelots. Sa figure était badigeonnée de blanc et de rouge. J'ai eu la nette impression que l'on m'attendait. Je me suis assise parmi les autres, et la peur s'est emparée de moi. Je connais depuis longtemps la coutume de l'épreuve du poison, mais je n'y avais jamais assistée. Depuis que les missionnaires ont baptisé une grande partie des villageois, cette coutume est interdite. Elle l'est aussi par l'administration. Comment aurais-je pu me douter que j'allais tomber dans ce guet-apens ? J'étais prête à discuter, à faire une confession traditionnelle, si c'était nécessaire : On a toujours une faute ou une autre à avouer. Mais là ! Il fallait que les gens soient vraiment montés pour reprendre ainsi une coutume presque oubliée et braver ceux qui nous gouvernent. J'ai compris que l'assemblée des anciens n'avait pas cessé de délibérer depuis la mort des enfants. On avait décidé de prendre les grands moyens. Le féticheur, "nganga", comme on l'appelle, allait désigner les suspects, ceux qui avaient "mangé" l'âme des enfants morts.
 
  Il y avait deux tambours. Le nganga s'est mis à danser, en faisant des invocations aux esprits. Il est entré en transes. Il a arraché une plume de sa coiffure. Il l'a agitée un moment au bout de son bras tendu vers le ciel. Personne ne disait rien. Les tambours ont accéléré le rythme. Puis, il a enfoncé la plume dans les cheveux d'une femme. C'est l'une des deux mères qui ont perdu leur enfant. Comme ça arrive souvent, on a dû penser qu'elle avait voulu tuer son bébé en sorcellerie pour acquérir de la puissance. Puis, cela a été le tour d'un homme de recevoir une plume. Enfin, cela a été mon tour. Je savais que je ne devais rien manifester. Mais mon cœur s'est mis à battre comme un tambour dans ma poitrine... Il y a sans doute bien des raisons pour je sois soumise à l'épreuve. Mon sang blanc surtout bien entendu et ma beauté, et même ma carrière d'infirmière... L'affaire du lait en poudre était, à coup sûr, bien un prétexte. Mais les gens ne l'avoueraient jamais. Peut-être même, qu'ils ne se rendent pas compte clairement des raisons qui les font désigner tel ou tel suspect. Ils croient que c'est le fétiche, et ils ne veulent pas voir plus loin. Même ma mère, qui est baptisée pourtant, s'incline devant ce genre de chose... Je ne pouvais cependant rien faire d'autre que de me soumettre, et espérer que je serai déclarée innocente. Tout de même, si j'avais pu prévoir, j'aurai sans doute emporté du sirop d'ipéca pour me faire vomir. A vrai dire, comme tu vas le voir, je n'aurai pas pu m'en servir.
 
 - Est-ce que tu sais quel est le poison qu'ils utilisent ?
 
 - Oui, je crois le savoir. C'est une plante qui contient de la strychnine. Ils vont la cueillir dans la brousse, au lever du soleil. Nous avons eu des cas d'empoisonnements à l'hôpital, et nous avons un infirmier qui connaît un contre-poison, une autre plante. Mais il est très difficile de la trouver, et surtout de l'identifier...
  Donc, aussitôt après la désignation des suspects par le nganga, on nous a emmenés tous les trois, l'autre femme et moi dans une case, l'homme dans une autre. On nous déshabillées complètement et on nous a noué à la ceinture des feuilles de bananiers qui avaient été préparées à l'avance. Puis on nous a attaché les mains derrière le dos et ficelé les chevilles. J'ai compris qu'il ne fallait pas que nous puissions avaler quoi que ce soit ni nous enduire afin de nous "blinder", comme disent les villageois. Il ne fallait pas non plus que nous puissions fuir. On nous a sortis des cases et on nous assis, les deux autres et moi, devant la réunion. Les gens n'étaient pas hostiles. Ils nous jetaient des regards à la dérobée, comme s'ils avaient peur, eux aussi. Les feuilles me couvraient mal et j'avais honte. Tu sais que les Africains rêvent tous de posséder une femme blanche, sans doute parce qu'elle est inaccessible. Je suis un peu une femme blanche, mais je suis noire aussi, je suis quand même accessible... Il y avait là des cousins à moi, des enfants... Je retenais mes larmes.
 
  Nous ne sommes pas restés très longtemps sur la place, car l'épreuve se déroule en brousse. Un ancien, encore solide, m'a chargée sur son épaule, de même pour les deux autres. Nous sommes arrivés au bord d'un marigot, à un endroit où l'on vient parfois faire sa toilette. Il y a un petit pont, un tronc jeté en travers. C'est une sorte de clairière. On nous assis chacun au pied d'un arbre. Des hommes et des femmes se sont relayés pour nous surveiller pendant toute la nuit. On avait allumé un feu. Nous ne devions pas dormir. Les génies protecteurs auraient pu venir nous visiter pendant notre sommeil. Alors une veille femme venait me secouer lorsque je m'affaissais. Quelle nuit !
 
  Je n'arrivais pas à me révolter vraiment. Les traditions de mon pays, c'est une part de moi-même. Ils faisaient comme les ancêtres avaient fait. Cela ne pouvait être mauvais, tout à fait mauvais. Et, en même temps, je me disais que mon père, que je ne connais pas, n'aurait jamais supporté cela pour sa fille, ni toi non plus.
 
  Le matin, juste à l'aube, le nganga, toujours vêtu de sa peau de bête, a préparé la boisson, pendant que les villageois arrivaient. Il a gratté le bois pour en faire une poudre. Il a fait bouillir la décoction dans une marmite. Les tambours ont joué à nouveau et le nganga a dansé jusqu'à ce que poison sois prêt. On a apporté une chèvre et le nganga l'a sacrifiée. On nous a versé le sang chaud sur les épaules et sur la poitrine. L'homme a été mis au milieu, j'étais à sa droite et l'autre femme à sa gauche. Nous étions à genoux, les mains détachées à plat sur le sol.
 
  (Zora souffre visiblement en revivant ces instants. La nuit est tombée. L'hôpital est presque silencieux. Les malades de la grande salle ont terminé leur repas; on entend seulement le pas de l'infirmier de service de nuit. Michel n'a pas bougé. Il tient le poignet de Zora, pour suivre son pouls et surtout pour lui témoigner son affection.)
 
  Le nganga a fait un discours en invoquant le poison, comme s'il était une personne. Puis, un témoin, - pour moi, c'était ma mère, - est venu mettre les mains sur nos têtes. J'ai déclaré mon innocence; les autres aussi. Ensuite, chacun a dit d'une voix forte : "Que le poison me tue si je mens ! Sinon que je vive !" . Je savais qu'il ne fallait pas montrer sa peur.
 
  Les assistants étaient nombreux, presque tout le village sans doute, sauf les enfants. Le nganga a puisé le breuvage avec une calebasse, et nous avons dû boire nous-mêmes : trois gorgées pour les femmes, quatre gorgées pour l'homme. Je ne tremblais pas. Il n'était pas question de tricher, car il fallait vider la calebasse trois fois de suite. Aussitôt après, les tambours ont repris leur musique. On nous a détaché les pieds et nous nous sommes levés pour danser avec tout le monde. La danse s'est arrêtée. Ma vue brouillait. J'avais très mal au ventre, mais je tenais debout. L'autre femme a été conduite près du petit pont : elle a dû traverser le marigot et revenir sans tomber dans l'eau. Si on tombe, c'est un signe que l'on est coupable. La femme est revenue, tant bien que mal, et on l'a emportée pour l'asseoir au pied d'un arbre. Est-ce que j'allais tenir le coup ? C'était mon tour. J'avais envie de me plier en deux. J'avais envie de vomir et je ne pouvais pas... Je ne me souviens plus très bien. J'ai titubée sur le tronc d'arbre. De l'autre côté, j'ai pensé à m'enfuir dans la brousse. Je me suis retournée, je regardais mes pieds. Je voyais à peine le petit pont. Des larmes coulaient sur mon visage. Je me suis écroulée, juste en touchant la berge. Et puis, je ne me rappelle plus de rien. J'ai senti vaguement que l'on m'emportait, que j'étais allongée. J'avais mal. Je n'ai vraiment repris conscience que dans ce lit, et j'ai reconnu tes yeux. Voilà, Michel !
 
  Elle le regardait avec un petit sourire où Michel lut la tendresse et le soulagement. Il enleva ses quelques vêtements, lui fit signe de se pousser un peu et la rejoignit dans le lit.
 
  Et si tu veux, Lecteur, ce qu'ils se firent, va le demander aux elfes gaillards qui courent, invisibles, entre les draps...

 
 
 
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l'auteur ?  renebureau@infonie.fr