| Plantée devant un miroir Rosalie se découvrait avec dégoût : " Il est fou ce professeur, quelle idée de m’avoir fait des yeux violets et ronds comme des billes. Ah ! Si j’étais une femme, un homme ou un enfant je pleurerais, mais je ne peux même pas, je ne suis pas programmée pour pleurer. " Une voix nasillarde sortant d’un micro pendu au plafond envahit la pièce : -Rosalie, demi-tour à droite, approche-toi du bureau, regarde la pile de lettres très attentivement, puis classe ces lettres comme d’habitude. -Rosalie tapa deux fois des pieds en émettant un petit sifflement : " Dire que je ne peux pas non plus manifester mon mécontentement par un haussement d’épaules " - Rosalie, répéta la voix, demi-tour à droite... . " Oh qu’il m’agace ! Tiens je me débranche. " Un petit gargouillis dans le micro. - Comment, dit la voix doucement, j’ai oublié d’appuyer sur le bouton rouge ? Mais non, alors que ce passe-t-il ? Deuxième petit gargouillement dans le micro, puis la voix reprit très sèchement - Rosalie, demi-tour à droite... Rosalie trépignait : " Je me demande pourquoi il prend cette voix de canard pour me parler. Ah lorsqu’il s’adresse à sa bécasse de secrétaire, c’est une autre chanson, il se fait rossignol ! Sans doute parce que cette mijaurée a les yeux en amandes et peut-être aussi parce qu’elle peut lui répondre. On voit bien que ce n’est pas lui qui l’a faite. Moi je reste muette, bien qu’il annonce à tous d’un air victorieux que son fameux robot Rosalie aura bientôt la parole, ce n'est, paraît-il qu’une question de jours. D'abord, je ne suis pas un robot mais une " robote ", ensuite ce jour-là je sais ce que je lui dirais. Dans le micro, la voix s’étranglait de rage : - Saleté de robot, elle s’est encore détraquée. Rosalie se dirigea vers la porte du bureau, l’ouvrit. " Détraqué toi-même, tu m’as ait des jambes trop courtes pour descendre dignement un escalier, tant pis je me lance. " Rosalie dégringola l’escalier et se retrouva assise au milieu du hall. Déjà, la secrétaire accourait le regard affolé. Rosalie se relava et disparut dans le jardin avant même que la pauvre secrétaire puisse intervenir, impuissante elle se mit à hurler : - Monsieur le professeur, Rosalie est complètement déconnectée, elle se sauve. Rosalie gambadait dans le jardin : " Le soleil, quel plaisir ! Pourquoi devrais-je rester enfermée dans un laboratoire ou dans un bureau, recevoir des ordres, me laisser tripoter, classer des lettres. Non mais vraiment, est-ce que quelqu’un de sensé passe des années à créer un robot parfait ou presque pour lui faire classer des lettres ? Surtout qu’elles sont idiotes ces lettres, toutes semblables, des félicitations, des louanges au grand professeur qui a inventé Rosalie. Je me demande s’il ne les écrit pas lui-même. Le professeur échevelé, le visage hagard, vêtu d’une longue blouse blanche tentait d’attraper Rosalie. - Rosalie, demi-tour à droite, deux pas en avant... " Mais il me parle comme à un chien. Il n’a pas compris qu’un peu de douceur me serait plus utile que toutes ses petites recherches, combinaisons, équations et autres balivernes. Il est vraiment affreux avec cette blouse blanche, un fantôme. Il a peut-être des yeux en amandes et moi de gros boutons de bottines, mais moi je n’ai pas besoin de me déguiser pour les autres, je peux sortir toute nue. " Elle escalada la grille du jardin, sauta sur le trottoir, s’engagea sur la chaussée et zigzaguant entre les voitures arriva au centre de la place. L’embouteillage fut immédiat. Les conducteurs stupéfaits par ce robot insolite qui batifolait autour d’eux, en calèrent tous leurs moteurs. Rosalie regardait les voitures avec étonnement : " Mais ce sont tous des robots, et ils sont encore plus laids que moi Ridicules ces yeux énormes, jaunes et tout striés, et ces bouches avec trois ou quatre lèvres en métal et aucune dent. Ah ! Si j’étais une humaine je mourrais de rire. Un homme ventru s’extirpa de sa camionnette pour mieux contempler Rosalie. Sans hésiter, Rosalie le bouscula et bondit derrière son volant. " Chouette ! Un vaisseau spatial, il va m'emmener dans la lune, mon rêve ! " Sur la place, tout se figeât une seconde, puis des cris s’élevèrent : -Attention ! Le robot s’est emparé d’un véhicule. Rosalie poussait les boutons, tapait sur les pédales, la camionnette hoquetait. " Il ne marche pas bien cet engin, un mauvais contact, il a du être créé par un ahuri comme mon professeur. Si j’enfonçais deux pédales en même temps ? Non, rien, alors j’en relâche une, tout doucement. " La camionnette avança lentement. Sur la place, les cris se firent plus aigus. " Il faudrait qu’il s’envole ce vaisseau maintenant pour passer au-dessus de tous ces imbéciles qui clapissent. " Rosalie appuya un peu plus fort sur la pédale de droite. La camionnette se précipita contre une autre camionnette, qui glissa doucement sur une voiture, qui heurta une petite décapotable qui se laissa aller contre un coupé... Le carambolage fut léger mais général. De toutes les voitures enchevêtrées les unes dans les autres montaient des cris de rage. Rosalie était déçue : " Il ne vaut vraiment rien ce vaisseau, et tous ces petits robots criards me semblent absolument inefficaces. " Autours d’elle des hommes, des femmes, le professeur s’agitaient. Rosalie les dévisagea avec curiosité : " Ils ont tous les yeux en amandes, je crois qu’ils sont plus beaux que moi mais ils ne me paraissent pas très solides. De quoi sont-ils faits ? De chewing-gum ? C’est insensé d’être aussi mou et de faire tant de mouvements désordonnés. Un homme, une femme, ce n’est que ça ? " Le professeur retira Rosalie de la camionnette, la tâta en murmurant : - Pourvu qu’elle n’ait rien de cassé. " Qu’il est bête ! Je suis bien plus résistante que lui, je suis en métal, dur, incassable. Comment le rassurer ? Elle lui envoya un bon coup de pied dans le nez. Aussitôt, un petit filet de sang rouge s’échappa d’une narine du professeur " " Tiens ! Je n’ai pas de ce liquide rouge, à quoi sert-il ? " Le professeur geignait un peu. " Bon, je comprends, le liquide rouge sert à faire mal Ah! Ils ne sont pas du tout au point ces robots mous. " " Maintenant arrivaient les pompiers, la police. Le professeur parlait d’une voix anxieuse : - Je payerai tout, tout, mais ne toucher pas à mon robot. " Pourquoi cet affolement ? Tu n’es qu’un grand nigaud comme les autres robots tout mou. Crier, gémir, saigner, gesticuler, quelle perte inutile d’énergie. " - Ce n’est qu’un robot, répétait le professeur. " Non mais dis donc pépé, je ne suis pas un robot mais une robote, c’est toi-même qui m’a appelé Rosalie. J’ai honte de te voir trembler devant ces pantins. D'accord, ils ont les yeux en amandes, mais pourquoi des yeux en amandes seraient plus beaux que des yeux en cerises ? Tiens, finalement je me moque de mon physique, je rentre à la maison. Je reste avec toi, tu me fais de la peine, mais pour ce qui est de classer les lettres, n’y compte plus. Tu n’auras qu’à demander à ta secrétaire de le faire ou à l’un de ces chewing-gums hurleurs, moi je n’ai plus de temps à perdre, je dois m’occuper sérieusement de toi, bientôt tu seras un super robot. Je vais te faire voir du pays mon gaillard ::: l'auteur? Iris, interne en pédiatrie, elle aime la mer, les bateaux... et espère avoir plusieurs enfants. iris04@infonie.fr |