| Le légendaire Sahara s’étendait droit devant elle. Encore à cet instant, il suffisait de se retourner pour apercevoir quelques traces de vie : Une route, quelques palmiers et, tout au fond, la petite ville qui luttait contre son ensevelissement par les dunes. Mais en se concentrant sur le devant de la scène, elle pouvait s’imaginer dans cette abominable traversée de deux mille kilomètres, noyée sous le soleil, pesant chaque pas dans le sable de ce désert interminable. Il se dressait là, en face d’elle qui n’avait jamais imaginé pareil spectacle, à la fois terrifiant et envoûtant. Envie d’y pénétrer et peur de s’y perdre… Il suffisait de s’y enfoncer de quelques centaines de mètres pour éprouver déjà un peu de son mystère, entendre l’écho des caravanes du passé, et se sentir perdu dans un no man’s land blanc, privé de repères. La tentation était effrayante. Un aimant devait attirer inexorablement l’âme des hommes pour les entraîner au milieu de nulle part, au coeur des océans ou des déserts. En plein milieu de cet après-midi d’hiver, déjà chaud sous ces contrées, le soleil et le sable réverbéraient une lumière aveuglante. Fascinée par le sable, auprès duquel tout autre paraissait du gravier, elle s’allongea au sommet d’une dune. C’était une fine poudre ocre jamais vue nulle part ailleurs, jamais imaginée. La magie résidait dans ces quelques grains démultipliés sur des millions de kilomètres carrés. Alors elle se métamorphosa en parfait touriste qui, dévoré par le temps dont il a quadrillé ses vacances, tente de voler quelques souvenirs : photos prises à l’arrachée, sans s’imprégner, ou morceaux de la terre qu’il traverse sans vraiment la respirer. Pour avoir l’illusion bien occidentale de posséder, de s’approprier ce qu’il n’a même pas su regarder. De maîtriser. Elle sortit un petit sac plastique de ses poches et le remplit de ce sable étonnamment doux. Elle le caresserait de retour chez elle, quand l’horizon serait barré à jamais par les tours et les immeubles. Quelques jours plus tard, elle le déposait dans un bougeoir en verre, là où il serait le mieux mis en valeur aux yeux des visiteurs, à leur tour ensorcelés. Chaque jour, elle le regardait, le touchait, mais éviter de le humer de trop près, par crainte qu’un courant d’air ne fasse pénétrer cette poudre dans ses poumons. Une tempête de sable en plein Sahara devait posséder l’envoûtement de la mort : une beauté étrange de fin du monde, avec l’étouffement assuré à la clef. Devant ce récipient, elle rêvait des grands espaces vers lesquels elle retournerait, un jour, peut-être… L’envie s’effacerait sans doute, engloutie par la routine. Mais une peur sourde l’envahissait parfois : elle avait l’impression d’avoir emprisonné le sable et se demandait quand il allait se révolter et s’échapper. S’était-elle vengée en le séquestrant ainsi à des milliers de kilomètres de chez lui? Pourquoi l’être humain ne supportait-il pas la liberté des autres? Les jours passèrent, et elle oublia le magnifique trésor qu’elle avait volé. Relégué au sommet d’une bibliothèque, le sable, séquestré dans le bougeoir, gémissait. Mais elle n’entendait plus l’appel du désert, le quotidien avait tué en elle ce rêve à peine effleuré de début du monde. Par une nuit calme de printemps, pendant laquelle elle avait laissé la fenêtre ouverte, le vent puissant du Sahara s’engouffra dans son studio. La langue chaude se pencha sur elle un instant puis fit exploser le bougeoir. Les morceaux de verre lui déchirèrent le visage. Le sable, enfin libéré, prit son envol dans un tourbillon. Quelques grains pénétrèrent violemment dans ses poumons puis ressortirent une fois le corps froid pour s’envoler vers le ciel, attendus par le vent, à la recherche du Sahara. ::: l'auteur : Valérie.. . . . galowa@infonie.fr |