Adossé
contre cet arbre, couché sur le sol. Les souvenirs reviennent…
La signature de l’engagement. L’arrivée à la caserne. L’incorporation. Nous étions une douzaine dans le groupe.
Certains d’être ou de devenir les meilleurs ! Rien ne nous effrayait ! Oh, l’entraînement fut dur !.. Très dur.
Le sergent instructeur nous en a fait baver. Les kilomètres parcourus au pas de course, sac sur le dos, les parcours du combattant avec le barda, les pompes et les grimpés de corde, les séances de close-combat dont nous sortions meurtris et plein de bleus. Mais nous supportions tout en serrant les dents. C’est à ce prix que nous deviendrions des soldats d’élite ! Nous serions l’élite ! Ceux qui viendraient à bout de l’ennemi, nous en étions persuadés. Nous apprîmes durant six mois toutes les techniques de combat, l’armement, les astuces pour poser des pièges… Et déjouer ceux de l’ennemi ! Nous devions être capables de survivre dans les situations les plus dures, en continuant à combattre. Six mois d’entraînement intensif, pendant lesquels nous étions devenus de véritables machines de guerre humaines, prêtes à réduire l’ennemi. Nous les aurions, nous en étions persuadés, puisqu’en plus, nous nous battions pour la bonne cause.

Et pendant les soixante-douze heures de permission et de beuveries qui précédèrent notre départ, nous l’avions crié à qui voulait bien l’entendre : Nous étions des soldats d’élite ! Nous ne ferions qu’une bouchée de cette bande de ploucs sous-développés ! Horde moderne d’Attila, nous raserions tout sur notre passage, et gare à ceux qui se trouveraient sur notre passage !

Puis ce fut le matin de l’embarquement. La gueule de bois n’entamait même pas notre optimisme. Nous allions arriver, et les choses changeraient ! Nous-nous entassâmes dans l’avion de transport de troupe. Le monstre de fer volant nous avala les uns après les autres. Nous-nous calâmes sur nos paquetages en échangeant des plaisanteries douteuses pour cacher la légère appréhension qui était quand même au rendez-vous. Cette fois nous partions sur le terrain, le véritable théâtre des opérations. Finit les exercices et les simulations. Nous n’aurions plus le droit à l’erreur désormais ! Mais nous étions entraînés pour faire face aux situations les plus critiques et notre motivation était inébranlable, notre moral en acier inoxydable. Par le hublot, j’aperçus le sergent instructeur qui saluait notre départ de façon militaire, avec gravité. A cet instant, un léger doute s’insinua en moi. Il me faisait penser à un sous-officier saluant le passage d’un convoi funéraire. Je chassais cette pensée idiote.

Nous débarquâmes, après une escale de ravitaillement en carburant, sur l’aérodrome, qui n’était que pistes tracées hâtivement au bulldozer et nivelées rapidement pour assurer l’atterrissage et le décollage des avions. Une monstrueuse saignée avait été pratiquée dans la végétation environnante pour permettre aux transporteurs aériens de se poser et repartir. La piste était boueuse. Quelques hommes rebouchaient des ornières en formation en déversant des sacs de terre, qu’ils étalaient à l’aide de pelles " U.S." Les baraquements ressemblaient plus à un bidonville qu’à une structure militaire. Quelques " bungalows " préfabriqués côtoyaient des constructions semi-tubulaires en tôle ondulées peintes en vert et kaki, façon camouflage. Des tentes et des cabanes complétaient le décor. A l’ouverture de l’avion, nous fûmes assaillis par la touffeur de l’air environnant. Il n’y avait en fait pas un souffle de vent, et la chaleur humide qui montait du terrain détrempé faisait penser à l’atmosphère d’un bain de vapeur. Un officier nous canalisa pour nous répartir en deux sections suivant notre " origine. "
Environ la moitié de ceux qui composaient les passagers de notre avion, sortaient, comme moi, d’une instruction spéciale de six mois. Les autres s’étaient engagés et avaient été embarqués après une période " préparatoire " de deux mois. Ceux là risquaient d’avoir de sérieux problèmes ici ! Nous, nous étions " formés " pour être opérationnels dans tous les cas. Nous étions des soldats " d’élite. " Le lieutenant qui avait scindé les deux groupes nous demanda de suivre un caporal. Les autres emboîtaient le pas d’un sergent-chef. L’âge de l’officier et des sous-offs m’avais frappé lors de mon débarquement. Ils étaient très jeunes ! C’était surprenant, car dans mon idée, il fallait du temps pour obtenir des grades. Bien que je sois sorti de l’instruction en tant que 1ère classe, je ne pensais pas passer sergent, ni même caporal avant un certain temps…
Nous arrivâmes devant une " tôle ondulée. " Le caporal regarda le papier qu’il venait d’extraire de sa poche.
Les douze salopards du 97ème, bienvenue à la maison, dit-il en tendant le bras vers le demi-bidon !
Caporal ? C’est notre casernement ?
Ouais mon gars ! Installez-vous, le lieutenant passera vous voir tout à l’heure !
La " tôle ondulée " était de petite taille. Nous n’aurions pas tenu à plus de douze dedans. Le bon côté, c’est qu’on ne nous séparait pas. Le mauvais, nous le découvrîmes en pénétrant à l’intérieur. Il faisait une chaleur étouffante à l’intérieur ! Une pellicule de sueur nous recouvrit dès notre entrée dans ce four ! La " tôle ondulée " n’était pourvue que d’une demi-douzaine de petites ouies d’aération sur les côtés et d’une autre porte à l’autre extrémité. Pas de fenêtres ! La lumière du jour ne pouvait entrer que par les deux bouts ! Il n’y avait pas d’électricité avant le soir, entre 8:30 et 10:00 pm ! Economie de gas-oil. On ne pouvait pas faire tourner les groupes électrogènes sans arrêt ! Le lieutenant arriva un quart d’heure plus tard.
Hello, les gars !
C’était une drôle de façon de prendre contact ! Nous sortions d’une instruction militaire où l’on nous avait appris à saluer les supérieurs, à nous mettre au garde-à-vous… L’officier fit un signe de la main :
Ne vous fatiguez pas avec le protocole ! C’est bon pour l’école militaire, ici l’important est d’être efficace, et bien vivant ! .. Le plus longtemps possible !
Le plus longtemps possible ! Que voulait-il dire par-là ?
Vous êtes douze ici, reprit-il. Dans le baraquement à côté, sur votre droite en sortant, il y a douze autres bleusailles. Vous constituez le groupe " Delta. " Un sergent et un caporal vous encadreront. Demain, première patrouille à l’extérieur des limites du camp. Départ à cinq heures !
Quel sera le but de la patrouille, demanda l’un d’entre-nous ?
Vous faire visiter le secteur… Et revenir sans casse ! Des cartes vont vous être distribuées, ne les perdez pas ! Vous avez quartier libre pour l’instant…
Le lieutenant ressortit sur ces quelques paroles, nous plantant là ! Nous étions éberlués.
A l’extérieur, un hélicoptère se posait sur un coin du terrain. Un groupe d’hommes en émergeait, sautant à terre les uns après les autres. Ils se dirigèrent vers une grande tente à l’autre bout du camp. Nous ne tardâmes pas à apprendre qu’il s’agissait du " bar. " C’est l’endroit où les soldats passaient la plus grande partie de leur temps libre, avec l’infirmerie. Au bar, on trouvait de la bière tiède et quelques bouteilles de whisky, à l’infirmerie, les pilules et cachets pour soigner les " saloperies " que l’on récupérait par-ci par-là : Fièvre, infections diverses, gueule de bois, plaies et égratignures ramenées en souvenir des patrouilles. Tout au long de notre instruction, nous pensions en découdre avec l’ennemi. Nous-nous étions préparés à nous battre et à vaincre… Nous n’aurions pas songé une seconde qu’une bonne partie d’entre-nous ne verrait même pas un soldat adverse à l’heure de sa mort. Nous étions partis pour une guerre et nous allions découvrir une sorte de guérilla. Une guerre d’usure, une guerre des nerfs… Nous venions de mettre les pieds dans l’antichambre de l’enfer. Un enfer vert. Vert et glauque, qui nous avalait dès que nous quittions le camp. L’enfer des longues marches pénibles, sous la pluie diluvienne, à travers les fougères et les broussailles, sur des sols gorgés d’eau. Dans cet univers où grouillaient les sangsues, les serpents et les multitudes d’insectes qui nous pourrissaient la vie ! Ce monde à part où nous progressions parfois des heures, des jours, sans voir âme qui vive ! .. Une ballade de santé en temps de guerre ? Ca aurait pu en être une, peut-être… Mais à condition d’en extirper tous les pièges auxquels l’instruction suivie ne nous avait pas préparés. Je pense que pas un d’entre-nous ne serait arrivé ici s’il s’était attendu à trouver ce que nous découvrîmes. Le moral d’acier et la rage de vaincre que nous avions en partant n’a pas fait long feu… Et le sentiment de participer à une absurdité découlant d’une politique inepte pris vite le dessus !
Certaines patrouilles tombaient parfois sur un petit groupe ennemi. Et bien souvent, les hommes fatigués par les heures de marche ponctuées que par les courtes poses, se faisaient tirer comme des pigeons d’argile… Nous redoutions ces embuscades qui coûtaient la vie à nombre des nôtres. Nous avions également peur des pièges posés par les " ombres ", comme nous les avions surnommés. Les mines anti-personnel, les fosses et les pièges " à ressort " à base de piques de bois qui empalaient le malheureux qui mettait le pied au mauvais endroit ! .. A peine un mois après notre arrivée, notre groupe initial de douze était réduit à sept hommes. Quant aux " bleus " de la " tôle ondulée " d’à côté, ceux qui logeaient " à droite en sortant ", ils n’étaient plus que quatre " anciens. " Le groupe " Delta " avait déjà payé un lourd tribu en peu de temps… Le sergent qui nous encadrait avait été tué aussi lors d’une patrouille. Par un franc-tireur isolé qui s’était payé trois autres bonhommes avant s’évaporer dans la jungle. Du coup, le caporal était passé sergent, et j’étais passé caporal. Nous comprenions maintenant pourquoi les sous-officiers et les officiers étaient jeunes ici ! Nous avions également saisi le sens de ce qu’avait dit le lieutenant lors de sa première visite : " Ici l’important est d’être efficace, et bien vivant ! .. Le plus longtemps possible ! "… Il était loin notre idéal du départ ! Nous avions compris très vite que cette guerre était un véritable piège à cons ! En fait de soldats d’élite, nous n’étions qu’une bande de ploucs, qui tentaient tant bien que mal de ne pas se faire trouer la peau par autre chose que les moustiques omniprésents. Nous n’avions plus qu’un but : Survivre ! Certains étaient réduits en loques, pas trop physiquement, mais moralement surtout. Nous étions tous usés par l’angoisse de tomber dans un traquenard à la prochaine patrouille. Quelle connerie d’avoir eu l’envie de se mettre dans des trucs pareils ! Les politiques avaient bien fait leur boulot. La propagande avait marchée à fond et elle devait continuer à fonctionner à en croire les nouveaux arrivants… Ils en reviendraient vite, les gars ! Et le plus souvent dans un emballage plastique… Si toutefois on retrouvait leurs restes !
Une nuit, le camp fut attaqué. C’était la première fois que le camp était pris pour cible par des tirs de mortiers. Aux premiers impacts, les pilotes des deux hélicoptères se ruèrent vers leurs engins pour décoller le plus rapidement possible. Ils réussirent par miracle à prendre leur envol sans être touché par les tirs d’artillerie. Le camp ressemblait brusquement à une fourmilière éventrée par le coup de pied rageur d’un promeneur. Des hommes couraient de tous côtés, essayant de trouver un hypothétique endroit ou un obus avait peu de chance de tomber. Des tirs d’armes automatiques crépitèrent rapidement, chacun expédiant une rafale au hasard en direction de la jungle environnante. Un fût de carburant explosa, illuminant d’une lueur orangée une partie du camp où régnait une pagaille indescriptible. Les tirs ne durèrent qu’une dizaine de minutes, mais ils nous causèrent des pertes en matériel et en hommes. C’est cette nuit là que le sergent qui dirigeait nos patrouilles fut blessé grièvement. Je fus donc dès le lendemain matin, " bombardé " sergent. Les promotions allaient vite, ici. Mais l’espérance de vie n’était pas très grande. Je récoltais avec ma promotion, deux nouveaux pour remplacer ceux qui avaient été touché par les tirs de la nuit précédente. Et j’entrais pour la première fois dans le baraquement du QG, pour le briefing avant mission. Celui-ci fut bref. L’ordre du jour était la réorganisation du camp. Les patrouilles au sol étaient annulées. Seul les hélico partiraient survoler la jungle pour tenter de repérer le groupe ennemi qui nous avait pris pour cible. Des soldats furent chargés de prendre des tours de garde sur le périmètre du camp. Les autres, sous la direction de leur hiérarchie, dont je faisais partie maintenant, devait effectuer des réparations et consolider les défenses du camp. Je passais donc mon premier jour de sous-off à diriger un groupe à qui je faisais entasser des sacs de toile préalablement remplis de terre pour ériger des " bunkers " de campagne, derrières lesquels seraient disposé des mitrailleuses lourdes. Quelques mines furent disposées autour du camp pour éviter une éventuelle infiltration ennemie. Encore des pièges qui resteraient enfouis dans la terre après notre départ et qui longtemps après la fin de ces combats insensés feraient des victimes… Civiles, cette fois !
La " fortification " du camp n’aura servi à rien, jusqu’ici plus une attaque n’a eu lieu ! Encore de l’énergie gâchée, des efforts totalement vains. C’est le leitmotiv de cette guerre : " Efforts vains, moral vaincu ! " Que faisons-nous ici ? A quoi sert notre présence en plein milieu d’une jungle qui correspond à nulle part ? Officiellement à empêcher les troupes ennemies de traverser ce secteur pour rejoindre d’autres lignes stratégiques. A mon avis, ils ont du trouver un autre chemin ! .. L’inutilité de notre présence en ce lieu et le manque de bonne raison invoquée ruine le mental des troupes. Nous ressemblons à un nid de parasites nuisibles au milieu de la forêt, donnant quelques coups de dard par-ci par-là, au hasard de nos déplacements. Tout cela ne vaut pas le centième des vies perdues pour une cause devenue floue, dont personne ne se souvient plus. Seul demeure la rancœur et la haine, la lassitude et l’ennui, la peur et le sentiment immense de s’être fait piéger par le système…
Je sors du briefing matinal. Mission du jour : Patrouiller au nord-ouest, où un hélico aurait repéré des mouvements suspects. Je rassemble les quinze hommes qui constituent encore le groupe Delta. Sur les vingt-quatre qui devrait en être le nombre, cinq sont morts trois sont à l’infirmerie et le dernier à obtenu une permission exceptionnelle pour raison familiale. Celui-là aura au moins la chance de revoir le pays… Je vérifie rapidement l’équipement. La radio fonctionne, les armes sont à peu près propres et chargées. Je tends la carte au caporal qui me seconde :
Tiens ! Le programme de l’excursion…
Je n’aime pas ce secteur, c’est pourri d’obstacles, grogne t’il !
Je sais ! Mais le capitaine à promis des hôtesses sexy pour servir à boire aux points de haltes !
C’est ça, soupire le gars !
Ce genre de blague idiote ne fait plus rire personne ! Je devrais le savoir…
Go !
Chaque homme est équipé, je donne le signal du départ. Nous passons avec précaution dans le " couloir " non-miné qui permet de sortir du camp en direction du nord. La semaine dernière, un soldat qui avait un peu trop picolé a oublié l’existence des mines et s’est écarté un peu trop des limites de sécurité pour soulager un besoin naturel. Il y a eu un boum, un peu de fumée… Et puis on a entendu le gars hurler. Il s’était fait arraché une jambe. Les toubibs ne sont pas parvenus à stopper l’hémorragie, le type est mort vingt minutes plus tard… Une fois la " zone sensible " franchie, nous pénétrons dans la jungle épaisse. J’ai pris la tête du groupe et je tranche dans les lianes et les fougères arborescentes à grand renfort de machette. Cinquante mètres parcourus ainsi, et l’on dégouline de sueur ! On a beau essayer de tracer des pistes, la végétation les referme en moins d’une semaine. Nous progressons sur un sol spongieux, couvert d’une mousse gorgée d’eau. Au bout de quarante minutes, nous atteignons une zone plus sèche et je décide une première halte de cinq minutes. J’en profite pour prendre contact par radio avec le QG, et je leur donne notre position.
Vous n’avez pas avancé plus que ça Delta 1 ?
Non ! La végétation est trop dense. Ca à l’air de s’arranger un peu… Nous devrions progresser plus vite dans la prochaine heure.
Ok, Delta 1, c’est noté ! Terminé !
Ils en ont de bonne ! Avancer plus vite ! Je voudrais le voir avec nous le radio du QG ! Un coup d’œil à ma montre.
On repart, y paraît qu’on est mal classé à la spéciale, faut mettre le turbo !
- Turbo !.. Quel con de presseur à dit ça ?
J’ai un comique dans le groupe Delta ! Je relève deux ou trois sourires sur les visages, je secoue la tête :
C’est reparti !
Vingt minutes de marche supplémentaire en jouant du coupe-coupe, mon bras commence à fatiguer. Je tends l’instrument au caporal :
- A toi de jouer ! Tu ouvres le passage !
Le soldat attrape la machette sans rien dire et prend la tête du groupe. J’en profite pour jeter un œil à la carte. Nous n’avons pas fait le tiers du chemin pour atteindre le point minimum fixé. Quelle chienlit ! Après un quart d’heure supplémentaire d’avance pénible, la végétation devient plus aérée, le sol plus rocailleux, nous allons pouvoir progresser plus rapidement. Brusquement, on perçoit un bruissement dans les taillis. Je fais un signe de la main. Tout le monde se fige, l’oreille à l’écoute, l’œil fouillant les recoins végétaux. Un groupe d’oiseaux s’envole en poussant des cris aigus. Le silence, entamé par le bourdonnement d’une horde de moustiques qui nous piste depuis le départ. Le bruit recommence, se rapproche. Nous voyons brusquement surgir un cochon sauvage, qui traverse les végétaux, groin à terre ! Plusieurs soupirs de soulagement s’échappent de concert… Fausse alerte ! Nous repartons.
Nous approchons d’une clairière. L’endroit est sec, chauffé par le soleil qui ne parvient ailleurs qu’à percer partiellement les frondaisons. Le terrain est en pente. Le caporal et quelques hommes demande une halte. J’observe les alentours. Je n’aime pas cet endroit… Trop découvert !.. Mais je cède sous la pression des revendications qui s’élèvent progressivement.
- Ok ! On s’arrête cinq minutes !
Les hommes se dispersent. Deux ou trois se laisse tomber à terre et s’allongent. Je m’assieds au pied d’un arbre en scrutant les environs. C’est calme, trop calme ! J’ai un mauvais pressentiment. Je regarde la carte. Nous avons presque atteint le point mini de progression, avec un retard d’une dizaine de minutes, je pense. Dès que nous aurons atteint le point fixé, je ferais faire demi-tour au groupe Delta. Les cinq minutes sont écoulées. Je fais signe au caporal, qui annonce le départ. Il prend le relais en tête du groupe. Trente secondes de progression, il assène quelques coups de machette pour se frayer un chemin au travers d’un lacis de lianes qui semblent tissées. Le signal qui résonne dans ma tête arrive trop tard ! Ces lianes camouflaient un piège ! Le caporal émet un cri étouffé en lâchant la machette. Un pique de bois acéré vient de lui transpercer le corps ! Puis tout se précipite. Des rafales crépitent, une grenade explose à ma droite. J’aperçois une silhouette et je tire au jugé. Le radio s’est jeté à terre et transmet un message au QG.
Delta 6 à QG. Embuscade ! Près du point Mike Papa… Je répète : Embuscade groupe ennemi, nombre inconnu.
Je compte déjà quatre morts parmi mes hommes, sans compter le caporal. Deux autres sont blessés. Je cours vers un rocher qui abrite deux de mes gars. Je hurle :
- On décroche !
J’ai saisi une grenade que j’expédie en direction des tireurs adverses. Un homme tente la traversée vers nous en soutenant l’un des deux blessés. Une rafale fauche les deux hommes en pleine course. Moins deux…
- Replis ! Replis !
Je braille cet ordre idiot ! Comme s’il suffisait de se replier pour échapper aux projectiles de ceux d’en face ! Encore faut-il que nous puissions faire marche arrière sans nous faire tirer comme du gibier. Je balance deux fumigènes. Nous sommes huit à nous être regroupés. L’un a reçut une balle dans le dos. C’est pas joli ! Le projectile est entré dans l’omoplate et s’est certainement logé dans un poumon en fin de course. Vu l’état du type, je serais étonné qu’il tienne longtemps ! J’ordonne que l’on balance encore un ou deux fumigènes pour couvrir le repli, je prends le blessé sur le dos, et je demande qu’on me suive, en couvrant nos arrières… Je suis épuisé ! Nous avons du cavaler au moins un quart d’heure dans cette foutue jungle pour prendre de la distance. Je tombe sur les genoux. Un homme attrape le gars toujours sur mes épaules.
- Fini pour lui, dit-il !
Nous voilà réduit à sept hommes, et sans radio. De plus, j’ai perdu la carte et je ne sais même plus ou l’on se trouve ! Il va falloir essayer de faire le point, prendre des repères pour pouvoir reprendre la bonne direction… Celle du camp ! Avec un peu de chance, nous allons peut être faire l’objet d’une recherche par hélico. Ca arrive, des fois… Mais déplacera t’on un hélicoptère pour rechercher le groupe Delta ?
Tout à l’heure, je me suis éraflé la jambe en atterrissant brutalement avec le type sur le dos, et ça cuit. On entend quelques coups de feu, plus loin vers la position que nous avons abandonnée. " Ils " ont du achever un ou deux blessés ! On est loin du respect des conventions de Genève, ici !.. On est dans la jungle et on applique les lois de la jungle ! Je montre une direction :
- On se tire par-là !
- Vous croyez que c’est la bonne direction, demande l’un des hommes ?
- C’est celle qui nous éloigne d’eux, donc c’est la bonne !
L’explication paraît suffire, nous nous mettons en mouvement. Au bout de quelques centaines de mètres, on arrive dans une sorte de bourbier. Une grande mare d’eau glauque s’étend devant nous. Impossible de contourner à droite, la végétation est trop dense… Et par la gauche, on risque de repartir dans la direction du groupe ennemi ! Il va falloir essayer de traverser. Je regarde les autres.
- On y va ?
- On a pas le choix, dit l’un d’eux !
Alors je " me jette à l’eau ", ou plutôt je fais quelques pas prudents dans ce cloaque naturel. Le sol est vaseux et une odeur de végétaux en décomposition remonte en même temps que les bulles d’air qui crèvent la surface. Une nuée de moustiques nous assaille. J’ai rapidement de l’eau jusqu’à la ceinture. On doit maintenir nos armes en l’air en progressant, ce qui ne facilite pas les choses ! On a fait la moitié du chemin quand l’un des hommes pousse un cri de douleur. Il vient de se faire mordre par un serpent ! Le reptile file dans l’eau en ondulant et disparaît. Vacherie ! Le type est tout blanc et il tremble de partout. Nous devions avoir du sérum anti-venin, mais c’est l’un de ceux qui y sont restés qui était en charge de la pharmacie. Reste à espérer que le serpent n’était pas venimeux… Je désigne un homme pour aider à avancer celui qui s’est fait mordre et on se remet en route. On arrive enfin jusqu’à la " berge. " Le type est passé du blanc au jaune cireux. Il a du mal à respirer, je crois que le serpent était venimeux.
- Laissez-moi là, dit-il en grimaçant. Foutez le camp !
Je ne veux pas l’abandonner là, mais il n’a pas l’air en état de faire une longue route. Celui qui l’a aidé à traverser se plante devant moi.
- Je reste avec lui, sergent. Nous vous suivrons à distance, allez-y !
- Tu crois qu’il va suivre ?
- Laissez nous souffler un peu, il suivra, je le porterais s’il faut !
- O.k. !
Je n’y crois pas beaucoup, mais au point ou l’on en est ! Je donne le signal du départ pour les quatre autres. Une demi-heure de progression sur un terrain plein de dénivelés. On en a tous marre ! Je permets une autre halte. Nous n’avons pas de nouvelle des deux retardataires… S’ils sont toujours deux ! Ma jambe me brûle. Je regarde l’estafilade que je me suis faite. Pas très joli ! C’est boursouflé, rouge et ça fait mal. C’est en train de s’infecter, ce qui n’a rien d’étonnant après l’excursion précédente dans la flotte stagnante. Les gars ont de sales têtes, ils n’ont plus le moral, ils sont fatigués. Je ne me sens pas très bien non plus, je crois que j’ai de la fièvre. Sans doute cette cochonnerie de blessure ! Quand je me relève pour demander le départ, c’est encore pire. Je désigne le plus proche :
- Te voilà caporal, tu prends la tête !
- Moi ? Pourquoi ?
- Parce que je suis vanné !
Il ne cherche pas plus loin ! De toute les façons, il faut bouger, alors il fait un pas et un signe du bras : " go ! "
Je suis le mouvement…
Le jour commence à décroître et on se traîne toujours dans cet enfer vert. Nous avons entendu un hélico survoler les frondaisons, sans réussir à l’apercevoir. Ami ou ennemi ? On ne le saura sans doute jamais !.. Je frissonne, la fièvre s’installe et la température est montée. Le groupe s’arrête. La nuit est presque totale et on ne voit plus où l’on met les pieds, le bivouac est obligatoire !
Je suis réveillé par une araignée qui vient de me passer sur la main. Il fait jour. Les cris et piaillements divers, omniprésents dans cet environnement envahissent ma tête. Je pose une main sur mon front. La température est redescendue. Une surprise en ouvrant les yeux complètement : Les quatre hommes de mon groupe ont disparus ! Ils ont du penser que j’allais y passer ! Ces enfoirés sont partis en me laissant là ! Le flingue calé sur le bras, je me remets en route…
Combien de temps s’est écoulé depuis que je marche seul ? Je suis incapable de le dire ! Enfin les arbres s’espacent, les lianes et les fougères se font plus rares. Devant moi se profile un genre de steppe innondée. La fièvre est toujours là, pourvu que ce ne soit pas un mirage, le délire de mon cerveau embrumé… Un pas, puis un autre me rapproche de la sortie de cette jungle inhumaine. Je suis heureux d’en voir le bout ! Trop heureux, trop fatigué et malade. L’acuité visuelle diminuée, les réflexes émoussés, sans aucune précaution, j’avance !
Quand mon pied heurte le fil, je sais qu’il est trop tard ! Un " plop " significatif ! Le jaillissement d’une mine bondissante… Par réflexe, je me protège le visage de mon bras replié devant les yeux. L’explosion a suivi le " plop " et je reçois une pluie d’éclats métalliques dans la poitrine et dans le ventre. Criblé de projectiles, ma jambe gauche ne soutient plus le poids de mon corps… Ironie du sort, le bras protecteur que j’ai jeté devant me figure n’a pas été touché ! Je rampe vers un arbre à terre. De larges tâches rouges s’étendent sur le tissu de mon treillis. Ma reptation m’a permis de rejoindre le tronc de l’arbre gisant, je m’y adosse…
Aujourd’hui, c’est le bout de la route pour le sergent. Adossé contre cet arbre, couché sur le sol. Les souvenirs reviennent… Un beau soleil brille dans le ciel bleu immaculé ce matin… Good morning, vieux… Bye… !
 
 
 
:::
 
l'auteur? Jean-Marc.. . . .
 
jm-bag@infonie.fr - Miroir...