| Ce week-end d'août commençait bien. J'étais de bonne humeur ! Ce n'est pas que ce soit rare mais, lorsque ce n'est pas le cas, il vaut mieux ne pas se trouver sur ma trajectoire. Ma trajectoire... peut-on parler de trajectoire alors que je n'ai que dix-sept ans ou presque. Je me prénomme Susana, mais je préfère Suzy. En tout cas, je me présente comme telle, peut-être pour me masquer, peut-être pour donner un peu de frivolité à mon personnage. Mon personnage... je ne sais par quel bout le définir. Dois-je le définir ? Je me sens indéfinissable. Et puis... il y a tellement de moments où je ne me sens plus... Je suis la troisième d'une fratrie qui ne compte plus que moi. Mon frère s'est tué un matin en buttant sur mon quatre-pattes qui surgissait inopinément d'une chambre contiguë à un escalier plutôt raide. Il avait onze ans et le malheureux se déplaçait trop vite pour pouvoir bloquer sa course. Il avait sauté pour épargner mon frêle organisme et avait plongé la tête la première quatorze marches plus bas (avez-vous vu Baxter ?…). Crâne fracassé. Mort sur le coup. La chaise roulante évitée de justesse. Une chance ! Pour ma sœur, les choses ont été plus directes. Un oreiller appliqué sur son museau au plus profond de son sommeil et mes fesses par-dessus. Pfuitt ! Terminée la frangine ! De toute façon, laide comme un pou, chiante comme la pluie, pas une grosse perte. Depuis, je suis fille unique et tout va bien. Mes parents, que j'ai conservés pour des raisons sentimentales et sans doute aussi inconsciemment pratiques, sont un peu dépressifs mais ils se sont faits à mon unicité. Ils m'adorent ! La preuve, ils ne me reprochent jamais rien. Ils me jettent bien de temps en temps un regard angoissé, sans doute de peur de me perdre mais, dans l'ensemble, il émane d'eux un immense respect pour leur fille préservée. Je ne suis pas méchante mais je considère comme insoutenable toute entrave à la liberté d'autrui. Je venais d'avoir trois ans lorsque j'ai pris conscience que j'étais autrui et, depuis, je vis en harmonie avec moi-même. J'ai eu un brillant parcours secondaire et j'ai entrepris des études de langues. Non pas que je pense en tirer un quelconque profit professionnel, je n'ai jamais songé à travailler, mais pour pouvoir voyager et envisager ma vie sans entrave frontalière. Ma vocation est alimentaire. Elle consiste à dévorer tout ce qui passe à ma portée : le savoir, l'esthétique bien sûr, mais aussi les êtres. Rassurez-vous ! Seul mon esprit est anthropophagique. Mes habitudes alimentaires restent frugales. Lorsque ce besoin d'absorption s'est imposé à moi, il m'a fallu envisager mes atouts. J'avais ceux du langage et de la finesse d'esprit mais je savais que ce n'était pas suffisant. Je me mis nue devant un miroir et je me détaillai. Je n'étais pas ce qu'on appelle un boudin mais on ne pouvait pas non plus me qualifier de mannequin. Ma plastique n'avait rien de fascinante mais il faut dire que je n'avais que quatorze ans. Les choses se sont arrangées mais je ne peux pas compter sur mon corps pour concrétiser mes projets. Il ne peut venir qu'en appoint après qu'un mécanisme plus complexe se soit mis en branle. Je considérai ensuite mon visage. Joli, mon visage. Mais sans plus. Typé, le teint mat, cheveux et sourcils épais, héritage de la Méditerranée qui a vu naître mes ancêtres. Pas de quoi fouetter un chat. Je pouvais sans doute séduire l'épicier du coin mais ce n'était pas à la hauteur de mes ambitions. C'est alors que mon regard rencontra mon regard... et je sus où résidait ma force ! Mes yeux sont immenses et d'un noir intense mais surtout ils hébergent une lumière opaque qui doit avoir une parenté avec celle des trous noirs célestes. Si vous les croisez, vous tombez irrémédiablement dedans. Des attracteurs étranges (j'ai aussi, à temps perdu, étudié les mathématiques du chaos, les fractales et autres arabesques...). Mes yeux recèlent ma puissance. Le reste n'est qu'artifice mais je sais tout de même le mettre en action et en tirer tout le parti voulu. N'allez pas croire que je sois une Lolita. Je n'use de mon pouvoir qu'à dessein. Pas l'ombre d'une perversité. Juste mon destin qui s'accomplit. Ce matin là, donc, s'annonçait sous les meilleurs hospices. J'avais le sourire aux lèvres et les lèvres entrouvertes. Une agréable moiteur me collait la peau tandis que je repoussais les draps. Je passai dans la salle de bain, me fis inodore, enfilai jeans et tee-shirt aux bretelles lâches, en vérifiant bien que je pouvais à tout moment découvrir la naissance d'un sein d'un geste innocent puis m'aspergeai d'une fragrance rare dont les effets s'avéraient probants. Lorsque je pénétrai dans la cuisine pour avaler un café, la conversation en cours s'interrompit brusquement. Chez moi, je fais toujours cet effet là. Mon père plongea le nez dans un journal imaginaire et ma mère attaqua une vaisselle dérisoire. Je les regardai un instant, constatant une fois de plus leur transparence et je sortis pour une journée prometteuse. Je pris le RER et m'évadai de ma banlieue. La banlieue ! L'horreur ultime ! Le mot s'accorde si bien avec ce qu'il définit, un " no man’s land " entre la ville et la campagne. Le lieu du ban. Le bannissement du monde vivable. Le ghetto chic ou pourri dans lequel s'entassent tous les tâcherons d'une société qui s'en nourrit. Un lieu de rien. Sans âme et sans histoire. Défiguré à dessein. Un lieu où nulle révolte ne peut éclore, étouffée sous le poids de la routine et de l'ennui. Très peu pour moi ! J'étais bien décidée à échapper dès que possible à cet environnement mortifère. Le métro me cracha à Saint-Michel. Il était encore tôt mais le soleil était déjà brûlant. Mon tee-shirt ne tarda pas à s'auréoler de sueur et, à ce contact humide, mes mamelons se durcirent ce qui me remplit d'une joie profonde. Rien de tel qu'un corps qui s'anime pour embellir une journée. Je passai en revue les étalages des bouquinistes sans découvrir la petite merveille qui pouvait toujours s'y cacher. J'avais quelques heures à laisser filer et je descendis sur les quais où je m'installai entre un groupe de tristes clodos et un couple d'amoureux qui n'avaient probablement pas de quoi se payer une chambre d'hôtel alors qu'il y avait urgence. J'ouvris le troisième tome de l'Esthétique d'Hégel et me plongeai dans les délices de la culture absconse. Je n'avais plus qu'à attendre. Deux types m'abordèrent sous de fallacieux prétextes. Je les décourageai d'un hochement de tête indifférent. Le premier devait avoir vingt ans, sentait l'intello de bazar à cent mètres et le prouvait en ne se lavant que tous les quinze jours. Le second, cravaté comme un notaire, propre comme un savon, devait avoir une heure à tuer entre deux rendez-vous lucratifs. Rien qui justifiât que je lève le nez de ma passionnante lecture. Vers midi, j'allai me nourrir d'un croque-monsieur et d'une Leffe (j'adore la bière) puis je me rendis à mon rendez-vous. Le studio que louait Alfred se trouvait rue de Buci. Je n'en possédais pas la clé car il avait peur que j'y amène d'autres hommes. Le pauvre garçon ! Il pensait que je n'avais pas l'imagination nécessaire pour aller me faire sauter ailleurs. Je ne l'avais pas détrompé. Alfred (quel prénom ridicule !) était docteur en philosophie, maître de conférence à la Sorbonne et totalement fou de moi. C'est moi qui l'avais remarqué, un jour que je m'ennuyai à la terrasse d'un café devant une Guiness et qu'il prolongeait un cours devant un auditoire estudiantin qui buvait ses paroles et du café. Mon oreille attentive avait immédiatement perçu tout ce que ce bonhomme pouvait avoir de captivant. Physiquement, il était navrant. La cinquantaine fatiguée, une petite bedaine qu'il devait combattre avec acharnement car on sentait que la graisse n'attendait qu'un relâchement pour l'envahir, un début de calvitie mal peignée et des égratignures au visage entre quelques poils épars qui témoignaient d'un rasage approximatif, sans doute effectué à la va vite, au saut du lit. Ce pauvre prof n'avait rien pour lui si ce n'est une voix au timbre profond qui lui servait à exprimer des vérités et des réflexions d'une intense intelligence. Je venais de trouver une victime à ma mesure. Dès que l'aréopage d'adolescents studieux s'était éloigné, je m'étais précipitée à la suite du grand homme et, sans me préoccuper de l'impudence de mon attitude, je m'étais plantée devant lui et avais placé ma main dans la sienne. Il n'avait été ébahi que quelques secondes et s'était noyé corps et âme dans mes yeux sans fond. Le soir même, oubliant sa femme et ses enfants (il en avait deux qui étaient presque de mon âge), il m'avait entraînée dans un luxueux restaurant où il m'avait offert un dîner de fruits de mer arrosé au champagne rosé. Huit jours plus tard, il avait loué le studio de la rue de Buci et n'avait plus vécu que pour et par moi. Il voulait tout quitter, sa famille, sa charge universitaire et tout ce qui avait été sa vie pour ne plus se consacrer qu'à moi. Cela ne faisait que modérément mon affaire et j'avais dû faire preuve de beaucoup de fermeté pour le convaincre de continuer à jouer le jeu de la respectabilité. De toute façon, je ne voulais pas lui accorder plus de deux jours par semaine. J'avais tout de même d'autres choses à faire ! En six mois, j'avais recueilli l'intégralité de ce que pouvait m'apporter Alfred. Au fur et à mesure que je m'étais nourrie de lui, il s'était vidé de sa substance. Progressivement, il s'était mis à maigrir sans en être alarmé, son regard avait perdu sa vivacité et son élocution était devenue plus hésitante. Il ressemblait de plus en plus à un vieillard mais je savais que sa fièvre ne cessait de croître. Je me refusais à lui depuis notre première rencontre et je ne lui avais jamais permis plus qu'une caresse sur mes cheveux ou un baiser au creux de mon épaule. Si je m'étais donnée à lui, le charme aurait été rompu et il n'aurait plus mis autant d'entrain à m'abreuver de son être. J'étais allée au bout de ce que je pouvais lui arracher et je savais qu'il était temps de mettre un terme à notre relation. Je frappai doucement à la porte de notre chambre secrète et celle-ci s'ouvrit aussitôt, dévoilant le visage hagard d'Alfred et son corps qui ne le portait presque plus. Il me serra dans ses bras et m'étreignit fébrilement. Pour la première fois, je lui offris mes lèvres. Je le sentis tressaillir tandis que sa langue malhabile tentait d'investir ce sanctuaire convoité depuis tant de semaines. La manche de mon tee-shirt glissa opportunément et ma main s'insinua entre les jambes de celui qui rêvait de devenir mon amant. Je crus qu'il allait s'effondrer et je dus le soutenir pour le guider jusqu'au lit. Je le déshabillai doucement tout en le caressant avec insistance. Il était encore plus décharné que je ne me l'étais imaginée. Son visage arborait un sourire extatique. Il ne m'interrogea pas sur mon brusque revirement d'attitude. Je crois qu'il savait. Je lui fis l'amour avec toute la fougue dont mon corps de dix-sept ans était capable. Son cœur lâcha en plein orgasme et je vis ses traits se détendre alors que ses prunelles ne reflétaient plus que du vide. Mon amour était mort en toute sérénité, heureux et il me sembla que je l'avais justement récompensé. Je récupérai mes vêtements et j'embrassai le front déjà froid d'Alfred. J'espérai qu'on le découvrirait avant que la décomposition ne commence son ouvrage. J'aurais été chagrinée de savoir que l'homme avec lequel je venais de faire l'amour pourrissait sur le lieu de nos ébats. Je laissai la porte légèrement entrouverte pour aider le destin et je décidai de me payer le cinéma. On passait Jeux Interdits et je ne l'avais jamais vu. ::: l'auteur? Jean-Louis Larose - il anime sur Infonie le forum "Cadavres Exquis". colin08@infonie.fr |