A tire-d'elle
 
"A tire-d’elle "
:: l'auteur ::
"A tire-d’elle "


Jean-François ne dort pas. Je le sens à côté de moi, qui tourne et qui vire. Bientôt cinq heures. Hier soir, je lui ai dit : " Jean-François, je vais te quitter ". Je revoie encore la scène. Il me dévisage, complètement abasourdi. Il ne s’y attendait vraiment pas. Il a alors baissé et détourné la tête tout à la fois. Il a regardé la télévision sans souffler mot. Ensuite il s’est couché. J’ai suivi. Je me suis démaquillée, j’ai pris une douche rapide, j’ai mis ma chemise de nuit et depuis j’attends.

Auparavant, il y avait eu les disputes de plus en plus fréquentes. Pire, parfois, le silence entre nous.

Soudain, Jean-François brandit son corps, d’un seul tenant, hors du lit, hors de lui. Il est entièrement nu. Il va de long en large. Il allume le lustre. La lumière crue m’agresse. L’intimité de la chambre assoupie, celle d’un couple censé dormir profondément au chaud dans les draps soyeux, censé avoir fait l’amour, l’intimité a volé en éclat. La puissance des lampes a chassé les ombres engourdies de la ouate paresseuse. Moi, j’appréhende parce que je surprends ces jolies ombres pour la dernière fois.

Jean-François continue de s’agiter. Il fait des grands pas. Ses pieds tombent chacun leur tour dans un grand bruit sourd. Son sexe petit et mou se ballote, à droite, à gauche, au rythme de sa marche à la cadence militaire. C’est à mourir de rire, ce sexe " mini-souple ", mobile, sans volonté. J’esquisse un sourire nerveux. Il ne faut pas. Je cache ma bouche avec ma main. Inconsciemment il doit avoir senti. Il récupère son slip et l’enfile. A l’envers. Il l’enlève de nouveau. Il refait quelques enjambées. Son sexe gigote encore et j’ai encore plus envie de rire. Jean-François s’arrête et, pendant qu’il m’invective, qu’il laisse aller sa colère, il tente de remettre une nouvelle fois son slip. Il le retourne maintes fois, à croire qu’il ne discerne plus la notion du devant et du derrière. Enfin, il se tourne vers moi. Son honneur d’homme est sauf. Il peut poursuivre sa bataille, le sexe caché, à l’abri. Peut-être croit-il qu’en décidant de partir, je souhaite lui voler son sexe ou que je le castre ? Scène surréaliste, émouvante, pathétique. Je voudrais partager avec lui une certaine vision humoristique des choses. Mais l’humour, l’amour ne sont plus possibles entre nous.

- Avec toi, je me suis totalement trompé, dit-il. Mais je n’arrive pas à comprendre où.

Jean-François s’est affalé dans la chauffeuse, face au lit. Ses traits marquent l’épuisement.

- Tu voudrais le savoir ?

- Vraiment, je ne comprends pas.

En fait, il ne veut rien savoir. C’est pour cela que je pars. Entre autres. Il a toujours refusé de m’entendre. Quelque soit le problème, il avait pris l’habitude d’affirmer : " C’est parfait. On a finalement trouvé la solution ". C’était vrai. C’était toujours parfait. Toujours parfait pour lui.

- Tu n’es qu’une salope !

Maintenant il hurle. Il avale péniblement sa salive. Il manque de s’étrangler. Sa voix, je ne la reconnais plus, elle est distordue par la haine.

- Je te laisse une journée pour faire tes valises. Tu te tires de chez moi.

- C’est parfait. Nous sommes donc d’accord. Ici, cela n’a jamais été chez moi. J’ai juste habité chez toi. Pourquoi cries-tu ? On a finalement trouvé la solution puisque je te quitte. Tu vois. Je te le dis. C’est parfait.

ù


Huit heures. Jean-François est parti travailler. Je devrais m’arracher aussi. Mais, à cause de l’ultimatum, je téléphone. Je dis que je suis malade, que je ne peux pas venir. Je rattraperai le boulot, le week-end prochain, en emportant des dossiers. Heureusement, avec l’âge, devenue un peu plus sage, un peu plus fourmi, un peu moins cigale, j’ai pris mes précautions et j’ai devancé la triste réalité. Avant de déclarer " officiellement " mon départ, j’ai pris soin de trouver un appartement. Jean-François m’a laissé un mot sur la table de la cuisine. De son écriture fine, appuyée et nerveuse, il signe ma sentence : " Je rentrerai demain midi. En ouvrant la porte, je ne veux être sûr que d’une chose, c’est que tu aies déguerpi ".

C’est clair.

Bien. Il s’agit de mon dernier jour à son domicile, domicile qui fut temporairement le mien, par défaut, pendant près de trois ans. Je m’assieds dans mon fauteuil préféré. Oh, pardon ! Je m’assieds dans mon " ex-fauteuil " préféré. Je m’imagine le compte à rebours de la navette Discovery. J moins vingt-quatre heures.

Je veux décompter les minutes, une par une, jusqu’à demain matin. Assimiler irrémédiablement dans ma tête et dans mon corps la décision que j’ai prise, il y a quinze jours. Comment vais-je résister ? Ce soir, je me grifferais peut-être de douleur, à l’idée de me retrouver seule. J’aime Jean-François. Je l’ai toujours aimé. Je ne l’ai jamais trompé. J’aime son corps. J’aime à me pelotonner, la tête posée sur le pli de son aine, protégée par sa virilité d’homme, avant, après l’amour. Ce soir, c’est effectivement une possibilité, je vais horriblement souffrir. Ou alors, je serais soulagée d’un grand poids. Je suis terrorisée mais, de toute manière, je veux me retrouver, sans témoin, face à moi.

Il ne reste plus qu’à préparer mon déménagement. Je n’ai rien envie de prendre. Je suis là, au milieu de chaque pièce, pendant quelques instants. J’essaie d’établir un inventaire succinct des objets qui m’accompagneront. Ceux qui m’appartiennent réellement, le minimum indispensable en ustensile de première nécessité. J’ai pris un papier, un crayon car ma mémoire refuse le moindre effort. J’écris :

"1 – mes livres
2 – mes fringues
3 – Flipper et son aquarium "

J’arrête l’énumération. Cette dernière me paraît stupide, inutile. Je suis bloquée. Le plus simple est de commencer par ma garde-robe. Ici, pas besoin de beaucoup réfléchir. Il suffit de flanquer pêle-mêle le contenu de mon armoire dans les valises et la grande cantine remontée laborieusement de la cave. Ma cantine de jeune fille. Elle est rouillée sur plusieurs endroits mais il n’y a pas encore de trou. Je la tapisse, par précaution, d’un vieux drap pour éviter les taches éventuelles et, pour la forme, je m’astreins à plier les vêtements les plus fragiles.

J’inspecte chaque pièce. Mon choix se porte sur des babioles qui ne servent strictement à rien mais qui sont des supports propices aux réminiscences du bonheur. Je répugne à les empaqueter. Je les laisserais bien là, comme le reste d’ailleurs. Je voudrais partir nue. Je ne cède pas à mes pulsions. Dans quelques années, cela me fera plaisir de caresser des souvenirs, à la mémoire de ce que je croyais être un conte de fées.

Il faut reconnaître. Ce n’est pas facile. C’est douloureux. Je vais mettre la cafetière en route. Les vertus légèrement aphrodisiaques du café bien chaud sont reconnues.

Ce sont les livres qui me posent le plus de problèmes finalement. J’aime tellement les livres. Je m’attarde sur eux. Je ne peux m’empêcher de les épousseter, de les serrer sur ma poitrine, de sentir leur odeur parfois vieillotte, de les feuilleter pour me rappeler leur contenu.

Je bois un autre café. Du courage, trouver du courage car je dois transporter les cartons dans l’escalier, les stocker sous le porche. Pour trouver un garage à Paris, c’est de la folie voire mission impossible. Mon box se situe à six cent mètres, à six cent mètres du Faubourg Saint Honoré, là où Jean-François habite, là où je n’habite plus. Et bien sûr, stationner devant le portail de fer plus de dix minutes sans risquer une amende est quasiment utopique.

Je commence méthodiquement le chargement puis le déchargement de mes affaires, du 7ème étage jusqu’au hall d’entrée.

Merde…

- Bonjour, Madame De Fliquet.

Merde. La conasse du 5ème. Elle a dû s’apercevoir de mon manège. Rien ne lui échappe. Je déteste qu’elle m’appelle Madame De Fliquet avec son air dédaigneux et son regard mielleux. C’est Jean-François De Fliquet. Nous ne sommes pas mariés. Moi, c’est Solange. Solange Mazille.

- Bonjour, Madame De Saint Foix.

- Vous faites un peu de rangement ?

- C’est ça. Je fais du tri pour les pauvres. Je donne aux Compagnons d’Emmaüs, pour les déshérités.

- Ils se déplacent, quand on leur donne quelque chose. Ce n’est pas la peine de déménager à leur place.

Elle insiste dans l’intonation sur le mot " déménager ". C’est vraiment une conasse. Mais une conasse un peu plus maligne que la moyenne des conasses. Elle n’est pas dupe. Je lui foutrais volontiers mon poing sur la gueule. Elle m’épie depuis que j’ai poussé vers le paillasson mes trésors dérisoires. Elle érafle ce qui a été ma vie. Elle est contente que les choses aillent mal, elle qui nous qualifiait souvent, la bouche en cul de poule, de couple parfait. Jalousie, méchanceté. Sale corbeau. Elle va pouvoir se repaître de notre couple, de notre histoire d’amour, même les débris vont être jetés en pâture. Elle fouille les poubelles pour avoir quelque chose à sucer. Ses ragots vont nous salir, me salir. Les rumeurs, les " on dit que ", ceux qu’elle invente dans sa cervelle de grosse pouffiasse, je les entends déjà et ils me font déjà vomir. Je lui crache :

- Que voulez-vous, je ne suis pas comme vous. Quand je fais la charité, je ne le fais pas avec le bout du bâton. Je donne avec mes mains.

Puis, je ne peux m’empêcher de marmonner entre les dents : " Conasse ! ". ça soulage. Je m’enfuie vers le porche, avec le dernier sac qui clôt ma première livraison à mon nouvel appartement. Il y aura encore un aller et retour. C’est heureux que je ne prenne que le minimum.

ù


Voilà.

Toute ma richesse sur le plancher de mon salon dans mon appartement à mon adresse. Mon larcin gît par terre. Il forme un petit tas. On pourrait penser à des objets prêts à être montés au grenier, pour mieux les oublier. Qui croirait que ce petit tas est la promesse d’une nouvelle vie ?

Personne.

De toute façon, je n’ai pas de grenier.

J’ai refermé la porte de l’appartement bourgeois de Jean-François, hier soir à vingt heures. J’ai glissé mon unique clef dans la boîte aux lettres. Ce n’est pas une ultime fanfaronnade. J’ai simplement peur de ne pas tenir le coup, si je garde la clef, et de revenir ramper à ses pieds. C’est pour ça que je m’en suis débarrassée le plus vite possible. Tant pis, si j’ai oublié ce qui m’appartient. Je ne reviendrai pas comme un chien battu. Pour l’instant, je me sens forte. J’ai dormi à même le sol cette nuit. Je n’ai pas de lit. Je n’ai pas de table non plus. Juste un pouf. Il faudra que j’aille acheter un meuble ou deux dans un magasin, style Kit Meubles ou Bricoti-Bricota. Des trucs pas chers, à monter soi-même. La galère quoi. Je n’ai pas un sous devant moi.

Avec Jean-François, je ne regardais pas à la dépense. Derrière moi, il y avait la sûreté pécuniaire des rentes… de Jean-François. Alors je claquais mon salaire, en entier. J’avais pris le goût de son train de vie… à lui. Que pouvais-je faire d’autre que de le suivre ? J’essayais de me leurrer, de me sauvegarder un microcosme indépendant en ne le laissant pas tout m’offrir. Je voulais payer aussi. Au niveau où il m’entraînait cependant, une paire de godasses " correcte " coûtait le quart de ma paye.

Mes maigres économies sont passées dans la caution et les deux mois d’avance du loyer. Financièrement, je ne peux rien lui réclamer. C’est ça l’Union Libre.

Si j’avais une fille en âge de flirter, je lui conseillerais d’être prudente avec un homme qui affirme que le mariage est dépassé, que l’on n’a pas besoin d’un papier quand le véritable amour unit deux êtres. Les mœurs ne glissent pas aussi facilement sur l’héritage de deux mille ans de Chrétienté. Le mariage est un acte d’engagement. Le refuser renvoie à un profond malaise et à une psychologie instable, de celui qui, en vérité, fuit ce qu’implique la parole donnée, quelque soit le prétexte invoqué.

L’argent, la vie facile, c’est merveilleux. Enfin, c’était merveilleux.

Je sortais d’une famille très modeste. Quand je rencontrais Jean-François, il incarnait à la Cendrillon de banlieue, le Prince Charmant. La Ferrari. Le week-end à Venise, ou à Rome. Les fêtes fastueuses et même la Haute Couture. Je découvrais les habits coupés et cousus à même le corps, au fini impeccable, du sur mesure qui englobe, emprisonne la mouvance de l’être, l’âme aussi, au tissu brodé d’or, d’argent et de servitude.

Tout me paraît soudain si minable. Je soupire. Trouver la place pour chaque chose. Avec de la bonne volonté, cela m’aidera sans doute à trouver aussi la mienne, de place.

Jean-François a dû rentrer. Il a dû rentrer en se disant que je serais certainement encore là, pleurnichant, à me jeter dans ses bras, à lui demander pardon. Ou il a dû voir la clef lorsqu’il a pris le courrier. Il a dû se convaincre que, puisque je n’étais qu’une salope, j’aurais tout embarqué, les meubles, les tableaux de valeur, qu’il ne retrouverait rien, que les murs. Eh bien, non. Il a dû rentrer et il a dû voir que rien n’avait changé. A part deux, trois livres absents, ma commode vide et deux assiettes en moins. Moi, en moins. Que je parte ou que je reste, cela ne change pas grand chose à son environnement, son style de vie.

Je suis partie et, globalement, cela ne change rien pour lui.

Je n’ai pas faim. Ce matin, je suis allée au magasin de meubles. J’ai été pitoyable. Ce n’est pas cher mais c’est vraiment de la merde. Comment faut-il monter tout ça ? J’ai demandé quelqu’un au vendeur pour que l’on me livre et que l’on me monte tout ça. L’autre idiot n’a rien trouvé à me débiter que son boniment habituel de commercial et même pire :

- Les jeunes, ils ne savent pas tenir un tournevis ! Ne vous inquiétez pas, je vous envoie quelqu’un de confiance. De nos jours, les parents doivent tout assumer !

Et moi, de répondre, lâche, honteuse de jouer avec fatuité à la grosse bourgeoise  :

- A qui le dites-vous, cher monsieur.

Conard, espèce de conard. D’abord, je n’ai pas d’enfant. J’ai raté ça aussi. Et tes meubles de merde, avec trois vis qui se courent après, c’est pour moi. J’ai quarante ans. J’ai tout raté. Je n’ai pas un sous. J’ai largué mon mec. Je souffre. Je hais la solitude, surtout à l’idée d’une solitude cernée par tes meubles de merde, de merde, de merde.

Je n’en peux plus et je pleure. Mes nerfs se dressent comme les coqs sur leurs ergots. Je me sens soûle et je vacille. Je déambule. La violence monte en moi. Je m’en prends aux murs, à ces matériaux durs, stupides, froids, rigides. J’ai des pulsions masochistes. Je me jette, je suis un boulet de canon. Tant pis si j’ai mal. Je pleure encore. Je tambourine de mes poings la porte d’entrée.

Mon nez coule. Morve.

Je me précipite sur la fenêtre. Je tape sans ménagement ma tête sur la vitre, à me bleuir le front. Je pleure toujours, la souffrance physique en plus. Je me concentre sur la souffrance physique. Cela me permet d’effacer la souffrance morale. Paradoxalement cela me soulage.

Il y a les antidépresseurs, les anxiolytiques, les somnifères. Je n’en veux pas de ces vacheries. Je ne veux pas m’enfuir avec ces drogues légales. Je ne veux pas boire, je ne veux pas fumer. Je veux assumer ce supplice. Je veux faire le deuil. Je veux en sortir. Je veux toucher le fond parce que je souhaite remonter. La douleur est un indicateur qui pousse à se rebiffer. Se shooter et faire comme si de rien n’était. Non merci. Justement tout va mal, j’ai mal, j’ai peur de l’avenir, je me sens si seule. Mais au moins, je me sens moi.

Mes lèvres pendent. Bave.

Je mets ma main dans ma bouche et je serre. Je serre pour essayer de penser sans pleurer, mais je n’y arrive pas. ça aussi, je le rate. Il faut agir. J’ai des marques, des bleus de partout, des traces de ma violence sur mon corps. Il faut faire quelque chose. C’est insupportable.

Je fouille compulsivement le fourre-tout de la chambre à coucher. Je voudrais appeler Jean-François, mais je résiste. Je fixe le combiné, les yeux exorbités. Il faut que je téléphone. Je cherche avec fébrilité. Là-dedans, j’ai rangé mes vieux agendas. A qui pourrais-je téléphoner ? Je feuillette avec agitation. Pas lui. Pas elle. Il me faut un homme. Pas lui. Christian ? Oui, Christian. C’est un ancien petit ami, avant l’époque de Jean-François. Le numéro est sans doute erroné. Je tente le coup. C’est une erreur, je le sais. De deux maux je choisis le moindre. Téléphoner à Christian ou alors je téléphone à Jean-François. Quelqu’un décroche. Je fais un effort pour trouver ma voix la plus séductrice : une vraie hôtesse de l’air.

- Allô, Christian ?

C’est bien Christian. Je me calme subitement. Il dit qu’il est content d’avoir de mes nouvelles, que c’est une heureuse surprise. Cela me rassure. Il dit aussi qu’il voudrait renouer avec moi. C’est embêtant, mais je suis flattée. Ainsi, malgré les années passées, je lui plais, du moins dans son souvenir. Finalement je raccroche en ayant promis une soirée au restaurant, plus tard. Il doit me rappeler. Je me sens beaucoup mieux et j’esquisse un pas de danse en évitant de justesse la psyché décorant la chambre. J’y surprends mon reflet fugitif, mes yeux de grenouille, rougis et boursouflés, mes traits tirés et, à l’instar de Mme Bovary, qui se remémore le bal de sa jeunesse dont elle était la reine, je me tétanise au renvoi de ma propre image. Je suis vieille.

Je pleure de plus bel. La crainte m’étreint. Symptômes de crise d’angoisse, je me sens tel un poisson sorti hors de l’eau et qui étouffe. Ultime défaite, je me cède. J’appelle Jean-François dans la nuit. Je pleure des larmes de crocodile. Enfin, il décroche. Condescendant, il me parle comme avant, comme à une petite fille qui aurait fait une grosse bêtise. Je lui arrache un rendez-vous. Je suis obligée de payer pour voir. Pourtant je ne suis pas joueuse. J’en suis réduite à l’inviter, et bien sûr, il choisit un des endroits les plus chers de Paris. Il veut me rendre la monnaie de ma pièce, sur le seul registre où il peut exercer des variantes : le fric. Et moi, moi qui vient de toucher le fond, j’accepte.

ù


Je suis définitivement en retard. Ce matin, je me suis encore oubliée. Je finis par débouler au travail avec deux heures de retard. Chloé me toise de ses yeux narquois et affiche clairement son air réprobateur. Je reconnais que j’en prends à mon aise, que je relâche mes objectifs professionnels. On me le pardonne d’autant moins, que j’ai habitué ce beau monde à une capacité de travail dantesque. L’équipe me réclame le maximum dans la normalité quotidienne. Je suis extrêmement fatiguée. Ils me font chier. Trop tard pour remettre les pendules à l’heure mais, parfois, montrer les dents s’avère positif. Je suis irascible et je lève le ton. Mes collaborateurs m’ont regardée avec étonnement. Ils découvrent la face cachée de la lune. Par prudence, ils me laissent tranquille car ils sont désorientés et se méfient d’éventuelles réactions incontrôlées de ma part. C’est tout ce que je voulais : la paix.

Au cours des différentes réunionnites quotidiennes, je m’absente plusieurs fois afin d’interroger mon répondeur à distance. Quelle déveine ! Ce dernier est truffé de messages laissés par Christian. Je regrette amèrement de l’avoir contacté. Mon appel pitoyable d’avant-hier était indubitablement de l’égarement. Je n’ai strictement pas envie de le revoir. J’espère un message de Jean-François. Je répète le même cinéma au grand dam de mes collègues. Ma voix sans timbre débite son texte insipide, monocorde. Je tape mon code. Les messages de Christian se déroulent inexorablement et je prie, qu’à la dernière annonce, survienne la voix divine d’une révélation, le cadeau du Ciel, quelques mots de Jean-François.

Clic. " 14H30 - Vous avez un nouveau message " dit la voix numérisée de la puce électronique de l’appareil. Clic. J’écoute l’oreille tendue. Autour de moi, le monde s’agite et je n’y prête aucune attention. D’abord je m’inflige la psalmodie de Christian. Je ne me souviens plus comment effacer les messages déjà écoutés. ça me pompe. Enfin, peut-être une bonne nouvelle : " Salut, c’est encore Christian… "

Merde.
Je raccroche.

ù


Je me suis préparée avec l’excitation d’un premier tête-à-tête. J’ai enfilé une tenue sexy, provocante. Un pull moulant, une jupe courte en cuir, des bottes identiques à celles portées par Julia Roberts dans " Pretty Woman ", le tout offert par Jean-François pour un anniversaire, pour ma fête ou sans raison particulière.

Je lui ai fait la bise. Je n’ai pas osé effleurer ses lèvres. Juste la joue. Je souhaite du fond du cœur que l’entrevue se passe sans accroc. Une espérance est née. Peut-être pourrions-nous changer d’optique, établir une autre relation ? L’idée de le perdre me saigne, mais je ne supporte plus de vivre avec lui.

Nous nous sommes installés au bout du bar, près du tourniquet vitré de l’entrée. Il y a beaucoup de monde. Normal, un vendredi soir. Nous n’avons obtenu que ces deux tabourets, avec l’impression d’être à moitié dehors quand un courant d’air nous glace le dos à chaque fois qu’un client entre ou sort. L’ambiance du lieu m’irrite la gorge tandis que je renifle l’odeur des alcools, respire les volutes de fumées, cigares et cigarettes mentholées, tabac précieux. Ici, c’est l’endroit branché du moment. Tout Paris s’y déballe, s’y expose.

L’atmosphère déjà opaque s’épaissit entre nous. Nous n’arrivons pas à dialoguer. Nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde. Je sens Jean-François aussi agressif que le soir de notre séparation. Le seul détail qui diffère, est que son corps se protège, attributs mâles, torse bronzé, sous un large manteau. Son âme, quant à elle, se cache derrière ses lunettes " top mode " d’intello style start-up. J’essaie de plaider ma cause. Lui aussi, il déverse son trop-plein de déception, d’amertume. Une vraie bouche dégoût, cela remonte et cela ne fleure pas bon. Le barman me ressert un cocktail. Je ne sais même plus ce que j’ai commandé. J’avale verre après verre pour me donner une contenance, me raccrocher au bord du cristal, fine balustrade transparente d’un pont, un jour de grand vent, afin de ne pas tomber. Celui que je suis en train de boire n’a pas de saveur.

Depuis que nous sommes là, c’est lui qui parle. Il me parle de ce désastre qui est entièrement de ma faute. C’est de ma faute. Tout est de ma faute. Et quand il parle de cette manière, oui, je le vois le désastre et je sais que c’est véritablement la fin. Ses reproches s’enchaînent, ils s’entraînent mutuellement. Le ton monte d’un cran dans sa voix. Je ne dis rien. Je suis anéantie. J’essaie de ne pas jeter de l’huile sur le feu. Il règle ses comptes sur mon compte. Cette idée me tarabuste : c’est moi qui paye. Pourtant, l’argent je m’en fous, je n’ai jamais été pingre. Maintenant, il crie :

- En plus, tu es fringuée comme une pute.

- Mais tout ce que je porte vient de toi !

- Justement, c’était fait uniquement pour moi.

Alors, pendant ces trois années, c’était ça, son fantasme. Avoir comme femme, une pute.

Jean-François se lève avec force, son siège tombe. Je ne veux pas que l’on se sépare comme ça. Je le suis mais il ne veut pas que je l’accompagne. Il me pousse violemment. Je chute, la jupe relevée laissant entrevoir le creux de mes cuisses et me retrouve finalement étalée sur le trottoir sous les regards lubriques de quelques spectateurs. Son fantasme est accompli. Je ressemble effectivement à une pute. Je ris nerveusement. Je me relève. Je hèle un taxi, puis un autre. On n’est pas au cinéma. Quand on hèle un taxi, il ne suffit pas de dégager sa main pour qu’il arrive. Il faut attendre parfois plus d’une demi-heure, avant qu’une voiture daigne s’arrêter.

Dans le taxi, je sanglote. Pas de désespoir, juste de dérision. Je pleure sur ce qui a été ma vie, à la recherche de l’Autre, à dire " je t’aime " tout en hurlant aussi intérieurement " aime-moi ". Mes principes de vie moussent en une bulle légère qui est aspirée vers le haut, puis éclate.

Rentrée chez moi, je me déshabille, enfile un caleçon et un gros chandail. Ensuite, je vais à la cuisine. Installée avec désinvolture sur la table, je déguste une bonne bouteille de vin blanc et je me pourlèche d’un bloc entier de foie gras. Les toasts briochés sautent du grille-pain. Un authentique régal. La réalité de la situation correspond exactement à la réalisation de mes désirs du moment. Cette adéquation n’avait jamais été aussi exacte lorsque je vivais avec lui. J’étais trop préoccupée par ses désirs à lui.

J’ai maigri de cinq kilos depuis que je suis partie. Alors le bloc de foie gras, j’en mange tant que j’en veux. Je suis menue, mes seins ressemblent à deux œufs de petit calibre sur le plat. Devenir légère pour mieux fuir ou pour exprimer le manque de mon corps, le manque d’homme, le manque d’amour. C’est difficile de se déshabituer de la caresse.

Je peux encore, à cause d’un homme, me transformer en une chèvre attachée au piquet et attendre que le loup vienne. Mais maintenant que je connais le conte, on ne m’y reprendra plus. Le courage de se regarder en face m’oblige à trier le bon grain de l’ivraie, de faire le point, de chercher qui je suis et non pas de continuer à faire semblant d’être une autre.

En dehors de Jean-François, je m’aperçois soudain, qu’il existe aussi d’autres personnes que j’aime et qui m’aiment. Je les ai gommées de ma vie sans me rendre compte, égoïste et injuste, au profit de la passion amoureuse. Nous, les femmes, sommes des êtres étranges, nous fusionnons totalement avec notre ferveur, au risque de perdre notre identité, d’arrêter le cours de notre évolution propre.

Jean-François, c’est fini. Je flaire comme une odeur de tendre câlin. Je me suis scindée en deux, j’entends la petite voix intérieure qui me console pendant que l’autre pleure. Je pleure. Demain, j’aurai encore des yeux de grenouille. Ce ne sont plus des larmes de souffrance. Celles-ci sont tièdes et m’enveloppent. Elles me détendent. Cette nuit, je vais pouvoir dormir dans cette eau-là.

Entre nuit et jour, j’observe mes amours perdus marchant à côté de moi. Autour, les passants passent, c’est leur rôle, à ceci près qu’ils se noient aussi dans une grande vague de solitude. Combien sommes-nous à être seuls ? Combien à être des femmes seules ?

C’est ma nouvelle monture, je l’enfourche à cru et son nom, c’est bien " Solitude ". J’appartiens maintenant à ce nouveau monde, à cet agglomérat d’humains, chacun d’entre nous démuni comme l’enfant, seul et inconsolé.

J’apprends à attendre. J’apprends la patience, j’apprends à ne rien attendre, à épouser le rythme du jour qui vient. Je ne veux rien de spécial. Je voyage au-dedans de moi et je tente de devenir celle qui est en moi.

C’est bientôt demain. ça ira mieux demain.  ! "
 
 
 
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l'auteur ?  Sylvie Parthenay.
 
s.parthenay@infonie.fr