Même le diable
 
MEME LE DIABLE
:: l'auteur ::

Protégé par la glace sans tain, Johny Parker observait, dubitatif, l'homme assis sur l'unique chaise de la salle d'interrogatoire. En tant que criminologue appartenant au F.B.I., Johny s'était bâti une solide réputation. Il avait appris, au fil des différentes affaires marquantes de son parcours professionnel, à reconstituer patiemment les facettes psychologiques multiples et complexes d'assassins rivalisant d'imagination quant aux modalités de l'effroyable, de l'innommable, de l'impensable.

Le comportement de Daimôn Dybun ne correspondait en rien à l'image d'un psychopathe. Ça ne collait pas ! Surnommé " l'Ogre " par la presse à sensation, il avait défrayé la chronique, pendant près de trois ans. un portrait, une personnalité avaient émergé, à la hauteur des crimes commis, durant la traque menée sans relâche ; le travail de profiler s'effritait pourtant devant la réalité du suspect. Johny avait l'amère sensation de s'être trompé, bien qu'au final, l'enquête ait abouti à l'arrestation de ce monstre dont la culpabilité ne faisait aucun doute.

Daimôn tenait sa tête enfouie dans ses mains, le dos voûté, toujours assis, coudes appuyés sur jambes écartées. Johny poussa un soupir et alla se servir un café. Il rentrerait bientôt dans l'autre pièce sordide pour la poursuite d'un face-à-face difficile, surveillé, enregistré par quatre caméras placées à chaque angle des murs.

Un énorme dossier éparpillé sur sa table retraçait les faits : huit infanticides remarquables par leur similitude, perpétrés dans des états différents. Il existait nombre de questions sans réponse, dont une primordiale : quel était le moteur, le ou les facteurs déclenchant cette frénésie meurtrière ? L'être le plus dément n'échappait pas, dans son délire, à une certaine logique. Les " serials killers " se distinguaient par des manies, des caractéristiques précises, une signature propre à leur folie sanglante. Machines à tuer méthodiques et orgueilleuses, ils revendiquaient en général leurs atrocités, se prenant le plus souvent pour des Artistes du mal.

Daimôn, lui, se taisait.

Après trois heures d'interrogatoire, les deux hommes se regardaient en chiens de faïence. Johny avait allumé une cigarette et en avait proposé une à Daimôn. Celui-ci l'avait acceptée sans mot dire. Cette courte pause permettait à Johny de faire un point rapide. Il avait obtenu tous les détails voulus concernant la chronologie des événements, le rituel d'exécution des petites victimes. Dybun avouait et assumait ce qu'il avait fait mais refusait obstinément d'expliquer les raisons obscures de ses actes effarants.

— Enfin ! S'exclama Johny comme une sorte de gong annonçant un autre " round. " Cela vous soulagerait d'être au moins compris ! Vous allez droit vers la chaise électrique ! Essayez de vomir tout ça ! Je suis un psy avant d'être flic et je me suis bien aperçu que vous éprouviez, paradoxalement, quelque chose de très fort, approchant du remords ou de la peine !

Daimôn ouvrit ses bras comme pour laisser tomber un objet invisible, mais ce n'était qu'une phrase, toujours la même :

— Vous ne pouvez pas comprendre !

— Tant que vous ne m'expliquerez pas, c'est sûr, je ne pourrai pas comprendre ! Répliqua Johny à bout de patience.

Daimôn planta subitement son regard dans celui du profiler et prit pour la première fois l'initiative de la parole :
— Vous avez des enfants, Johny ?

Johny se sentit vaciller, complètement soufflé par l'intensité des deux iris flamboyants. Il s'appuya contre la table pour ne pas tomber, mais eut le cran de répondre :

— Oui, un petit garçon de deux mois. Il s'appelle Steven.

L'autre prit un air réfléchi. Il fit la moue puis se décida. Un nuage menaçant craquait brutalement et dégorgeait sa pluie, au fracas d'un coup de tonnerre :

— D'abord, faut comprendre ceci, Johny. Je suis le Diable.

Enfin le côté " cinglé " du personnage, pensa le criminologue, en son for intérieur, presque soulagé de pouvoir se raccrocher à une revendication habituelle. Les aliénés présentaient fréquemment des délires mystiques, s'identifiant à Dieu ou pour son contraire, c'est-à-dire l'ange de Lumière déchu, Lucifer. Il laissa Daimôn poursuivre :

— Parce que je suis le Diable, j'ai tout obtenu sur terre, les plus grands plaisirs, les plus belles femmes... Jamais rien ne me résistait. Siècle après siècle, je forniquais avec des diablesses afin de perpétuer ma cohorte de sbires. Seulement mes fils, ces démons quasiment adultes après quelques jours de vie, ne m'ont jamais appelé Père. Alors j'ai tenté de procréer avec des humaines en espérant donner naissance à un petit garçon qui aurait pu m'aimer simplement pour ce que j'étais... Les enfants, vous savez bien, quand ils sont petits, ils n'ont aucun a priori...

A cette révélation, Johny ne put s'empêcher de sourire. Ainsi, même le Diable avait besoin d'amour. Même le Diable... Il interrompit la confession :

— Comment avez-vous fait pour féconder ces femmes, ces humaines comme vous dites, si j'ai bien suivi votre histoire ? Elles s'en souviendraient, si vous les aviez violées !

— Mais je suis le diable ! Insista Daimôn. J'ai pris l'apparence de leur mari respectif ! Ensuite, à chaque naissance j'ai fait un terrible constat. Malgré l'apport humain sur le plan génétique, tous les nouveau-nés avaient la marque satanique sur le front, deux minuscules protubérances...

— Le caractère récessif de la famille des démons, ironisa Johny. Depuis des siècles l'on représente le Diable avec des cornes dans l'imaginaire primitif des hommes !

Daimôn se contenta de hausser les épaules avant de poursuivre :

— Ils seraient devenus des êtres démoniaques comme les autres, alors je les ai tués. Ils ne m'étaient d'aucune utilité.

— Il aurait été plus simple, remarqua Johny, de voler un marmot " normal " et d'en faire votre fils par adoption ! L'amour d'un fils adoptif peut être aussi fort que celui d'un enfant du sang !

Une lueur ardente passa derechef dans les yeux de Daimôn Dybun, une lueur qui terrorisa Johny. Quelques minutes plus tard Daimôn mourrait d'une crise cardiaque, malgré l'intervention rapide de ceux qui se trouvaient sur place. Ses dernières paroles furent inintelligibles. Certains crurent deviner cependant qu'il prononçait le nom de Parker. Son visage suintait la peur, sans doute à cause de l'imminence de sa mort.

Pour Johny Parker, il ne restait plus rien d'autre à faire sinon que de rentrer chez lui. Il salua rapidement ses collègues, marquant juste son impatience de retrouver sa charmante femme et son petit Steven. Il récupéra sa voiture au parking, se mit au volant tout en sifflotant de satisfaction, alors qu'un éclair rougeoyant passait, fulgurant, dans son regard.

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l'auteur ?  Sylvie Parthenay.
 
s.parthenay@infonie.fr