Allongée
sur son lit, le corps raidi par l’angoisse, Edith guettait vainement le moindre tressaillement de la rue, mais la nuit avait déjà étouffé toute vie dans ce triste quartier de banlieue, assombri encore par l’ombre efflanquée de quelques H.L.M. qui jaillissaient des terrains vagues avoisinants. Nul matou ne lançait son cri d’amour, les chats aussi étaient endormis depuis longtemps. Un seul bruit pouvait troubler ce calme pesant, le ronflement de la voiture de Lionel, si Lionel rentrait cette nuit. Mais le silence se prolongeait obstinément
 
Edith logeait au troisième étage de l’un des immeubles neufs de la future rue commerciale qui s’élevaient au milieu des masures à demi écroulées et inoccupées. Elle savait bien que la rue ne s’éveillerait qu’à six heures du matin et pour deux petites heures seulement. L’autobus de huit heures emporterait à Paris les derniers retardataires. Edith poursuivrait son attente seule dans son petit nid de béton, devant sa fenêtre trop étroite. Elle verrait, à la tombée du jour, réapparaître d’abord les enfants, puis les parents. Les lumières s’allumeraient presque toutes en même temps et bientôt s’éteindraient de la même façon, puis reviendrait le silence.
 
L’attente était naturelle pour Edith. Elle attendait Lionel depuis toujours et était prête à l’attendre jusqu'à sa mort, mais elle n’arrivait pas à s’accoutumer à l’angoisse qui se mêlait désormais à son attente. Petite fille, elle avait passé de longues heures adossée à la porte de l’école de garçons avec le joyeux espoir de voir sortir Lionel, son petit camarade aux yeux céruléens qu’elle admirait depuis la maternelle. Adolescente, elle restait le front collé à sa fenêtre, ses prunelles, rondes et dorées comme des mirabelles, fixées sur le coin de la rue où apparaîtrait en fin d’après midi la tête blonde et bouclée de Lionel. Le dimanche, elle était sur le pas de sa porte bien avant l’heure où Lionel viendrait la chercher pour aller au bal. Elle n’avait perdu ni sa gaieté, ni sa confiance lorsque Lionel s’était détourné d’elle pour aller flairer dans d’autres quartiers quelques minettes plus évoluées. Elle riait, son petit bouquet à la main, le jour de son mariage, devant la mairie, lorsque la famille et les amis exaspérés, ou indignés, du retard de Lionel commencèrent à lui prodiguer, d’hypocrites consolations.
Les deux premières années de son mariage s’étaient écoulées dans la joie. Chaque soir de sa fenêtre, elle regardait arriver Lionel, elle attendait le cœur battant, la minute où il poserait sur elle le regard lumineux de ses yeux bleus. Et un soir Lionel n’était pas rentré.
Affolée, elle avait attendu toute la nuit après avoir alerté sa famille, ses amis, le commissariat, personne ne savait où était Lionel.
Au petit matin, une ombre s’était faufilée dans l’appartement et elle n’avait pas tout de suite reconnu Lionel dans cette silhouette hésitante aux gestes maladroits. Effrayée, elle avait vite allumé toutes les lumières de la salle de séjour. Lionel était appuyé à la table, ses cheveux blonds brillaient dans la lumière, mais ses yeux hagards ne renvoyaient que de curieux reflets mauves.
Depuis cette nuit l’angoisse s’était accrochée à son attente.
Lionel lui avait juré que cette première fois serait aussi la dernière, qu’il ne boirait plus dorénavant que de l’eau ou du jus de pomme, pourtant il avait conservé ce regard trouble et mauve. Certains soirs même, ses yeux devenaient tout à fait violets, et malgré toutes ses promesses, Edith savait qu’il buvait.
Elle avait peu à peu éloignés les amis qui posaient trop de questions indiscrètes sur le bizarre comportement de Lionel, puis enfin sa famille, parce qu’elle avait honte. Elle était restait seule avec cet homme fugace au regard d’améthyste et à la démarche incertaine.
Elle avait tenté de guérir Lionel en l’inondant de tendresse, oui, elle l’avait injurié, mais tout cela semblait lui donner plus soif encore. Elle avait fait disparaître toute trace de boissons alcoolisées de l’appartement, Lionel buvait ailleurs. Elle était allée le chercher tous les soirs à la sortie de son travail, et Lionel avait cesser de travailler. Elle échafaudait à longueur de jours et de nuits mille projets, elle imaginait mille ruses, mais Lionel déjouait tous ses plans et se moquait d’elle avant de disparaître pour deux ou trois jours l’abandonnant à sa détresse, alors elle attendait.
Une voiture roulait maintenant dans la rue avec un ronronnement inégalé, syncopé. Edith se leva d’un bond, mais ses jambes molles et tremblantes refusèrent de la porter jusqu'à la fenêtre. Son cœur semblait zigzaguer dans sa poitrine, martelant à droite, puis à gauche, comme s’il ne savait plus se livrer à sa petite besogne routinière. Des pas lourds hésitaient devant la porte de l’appartement. Une clef indécise chercha la serrure et finalement la trouva. La porte s’ouvrit.
- Edith ! lança une voix pâteuse.
Lionel avançait dans la salle de séjour en se heurtant aux meubles.
- Edith, j’ai peur du noir, allume.
Elle était toujours dans la chambre, désemparée. Elle essayait d’évaluer la dose d’alcool qu’il avait absorbée. S’il pleurait comme un enfant épuisé, il était plein comme une barrique, elle le garderait, là, en travers du lit, ivre mort, pendant deux jours peut-être.. S’il cassait tout comme un forcené, il n’était pas encore fin saoul.
Un bruit sourd suivit d’un grelottement de verres brisés, lui annonça que Lionel avait renversé le petit bar depuis longtemps désaffecté.
- Edith, pourquoi te caches-tu ? Et pourquoi me laisses-tu dans le noir ?.
- Je ne me cache pas, Lionel, je t’attends.  
Il entra dans la chambre, sa main courait le long du mur, cherchait le commutateur.  
- Ah ! dit-il avec soulagement lorsque la petite lumière se mit à briller.  
Edith s’était retournée brusquement, pour ne pas voir le regard de Lionel.  
- Toi et moi on va faire l’amour, ma petite chatte.  
Il la poussa sur le lit.  
Malgré ses yeux fermés, Edith ne pouvait chasser la vision de ce visage amaigri, éclairé d’une lueur violine, penché au-dessus d’elle.  
- Tu ne peux pas, Lionel, tu es trop fatigué.  
- Tu vas voir, salope !  
Elle était petite, légère, il la tourna et la retourna sans peine, la lança au pied du lit et, finalement, la jeta par terre rageusement..  
Il la regardait avec haine, de petits vaisseaux capillaires éclataient les uns après les autres dans ses yeux qui s’obscurcissaient peu à peu et prenaient cette teinte violet foncé qui terrorisait Edith, puis, des larmes commencèrent à couler sur ses joues creuses et Edith s’étonna de leur transparence.  
Il pleura longtemps. Edith, recroquevillée à l’autre bout de la chambre, attendait en silence le moment où il s’abattrait à bout de forces pour le coucher et le veiller. Mais soudain il se redressa :  
- C’est fini, Edith, je n’en peux plus, je ferai ce que tu veux.  
Edith, releva la tête, incrédule.  
- Je te jure, ce que tu veux, mais je ne veux pas voir de médecin, ni aller à l’hôpital. Je veux que tu me soignes toute seule, que tu ne me quittes pas.  
La fin de la nuit fut heureuse. Lionel s’était endormi dans les bras d’Edith attendrie. Elle le berça jusqu’au petit matin en humectant son front de lavande pour effacer les tristes senteurs du pastis et du Beaujolais.  
Le lendemain, elle courut à la pharmacie, de l’autre côté des HLM Elle pensait trouver le remède miraculeux qui dégoûterait à jamais Lionel de l’alcool. Le pharmacien ne comprit pas les explications confuses qu'elle tenta de lui donner en rougissant, il lui conseilla d’aller voir un psychiatre. Elle rougit un peu plus encore et demanda un tube d’anodines petites pilules pour foie fatigué.  
Elle revint le visage rayonnant d’une joie factice et agita les pilules brunes devant le nez de Lionel, en prenant bien soin de lui cacher l’étiquette, puis elle s’empressa de les transvaser dans une petite boîte en argent que lui avait donnée sa grand-mère en criant :  
- Le pharmacien est formel, deux le matin, deux le soir et tu ne pourras plus avaler une goutte d’alcool.  
Le lendemain, elle fut épouvantée devant les tremblements et les vomissements de Lionel. Le pharmacien à nouveau contacté leva les bras au ciel :  
- Je ne comprends rien à vos histoires, mais je suis sûr que l’alcool comme le tabac ne se supprime pas radicalement. Je ne peux que vous répéter ce que je vous ai dit hier, dites à votre " connaissance " d’aller voir un spécialiste.  
Lionel, refusa tout net de voir un médecin, il prit une violente colère et jeta les pilules inutiles par la fenêtre. Alors, Edith se résigna à acheter une petite bouteille de pastis. Elle en donnait quelques gouttes à Lionel lorsqu’il était trop malade., en lui disant que c’était un élixir spécial. Lionel avalait le breuvage en ricanant , il n’était pas dupe, mais jamais il ne sembla revenir sur sa décision.. Edith souffrait autant que lui et partageait intensément ses moments d’agitations et ses longues heures de dépression. Ils avaient décidé de rester enfermés ensemble jusqu'à la fin du mal. Edith ne sortait que quelques minutes chaque matin pour aller chercher un peu de nourriture et rentrait précipitamment, comme une mère qui aurait abandonné son nouveau né seul au fond d’une grande baignoire, pour reprendre sa garde près de Lionel.. Elle guettait anxieusement l’instant où les yeux de Lionel retrouveraient enfin toute leur limpidité. Cette attente était d’autant plus fébrile qu’elle voyait leurs dernières économies fondre doucement. L’obligation de devoir bientôt travailler en laissant Lionel seul l’effrayait..  
Au bout de trois semaines, elle dû pourtant s’y résoudre. Elle commença par faire quelques ménages le matin dans le deuxième immeuble neuf de la rue. Ses employeurs n’étaient chez eux que le soir, elle ne les rencontrait jamais, ce qui évitait toute conversation désagréable au sujet de sa vie privée. Dès qu’elle avait terminé son travail elle s’élançait dans la rue, parcourait d’une seule traite les deux cent mètres qui la séparaient de son immeuble, montait sans respirer ses trois étages, et faisait irruption dans la chambre où Lionel semblait toujours dormir tranquillement.. Il s’étirait mollement, lui souriait, et lui assurait qu’il avait dormi ainsi toute la matinée. Edith, les traits crispés, ne parvenait pourtant pas à occulter le petit halo parme qui paraissait s’élargir dans les yeux de Lionel.  
Au bout de trois semaines, il lui conseilla d’accepter deux ou trois heures de ménage l’après-midi :  
- Je ferai celui de notre logis pendant ce temps pour m’occuper. Je suis fort maintenant, encore une quinzaine de jours et je prendrais le relais, j’irais travailler et tu m’attendras à la fenêtre, comme par le passé.  
Alors, elle travailla toute la journée et Lionel l’accueillit le soir joyeusement. Trois jours seulement, le quatrième il était parti.  
L’attente recommença. Edith se sentait paralysée, elle était incapable de penser ou d’agir, elle écoutait le silence.  
Cela dura cinq ans. Elle entendait parfois, vers trois ou quatre heures du matin, le souffle court de la deux chevaux. Elle restait haletante derrière sa fenêtre, espérant vaguement le grand fracas qui lui annoncerait que Lionel et sa maudite voiture s’étaient écrasés contre un mur. Elle ne savait plus très bien si elle l’aimait ou si elle le haïssait, mais elle l’attendait.  
Lionel se lassa le premier de sa propre échéance. Au cours d’un de ses rares moments de lucidité il fut pris d’un tel dégoût devant son visage décharné, sa barbe hirsute, son corps courbé comme celui d’un vieillard et la saleté qui envahissait tout son être, qu’il courut de lui-même à l’hôpital pour se faire désintoxiquer.  
Edith haussa les épaules et guetta son retour comme d’habitude. Ne le voyant pas revenir, elle se décida à demander timidement de ses nouvelles à l’hôpital qu’il lui avait indiqué et fut toute surprise d’apprendre que la cure de désintoxication de Lionel était en bonne voie.  
Elle commença alors un grand nettoyage de son logis qu’elle avait laissé à l’abandon depuis cinq ans. Elle s’affola devant son miroir qui lui renvoyait d’une femme jeune mais flétrie, aux cheveux ternes et à la bouche tombante. Elle passa toutes ses soirées à s’enduire de pommade de la tête aux pieds, pinça sans pitié ses joues trop pâles et s’efforça de rire pendant de longues minutes dans l’espoir d’effacer le triste rictus de sa bouche.  
Elle vécu ces derniers jours d’attente dans la fièvre, ses cheveux soigneusement enroulés mèche à mèche sur de petits papiers de soie, son cœur cabriolant de joie sous sa poitrine menue.  
Lorsque Lionel franchit la porte de l’hôpital, ses yeux bleus, lavés de toute ombre mauve, s’accrochèrent au regard doré d’Edith qui l’attendait souriante, aussi fraîche qu’au temps de ces lointains dimanches où il l’emmenait au bal. Et il trouva cela normal, comme d’habitude.
 
Dès que Lionel eut retrouvé du travail, ils quittèrent le triste quartier des HLM pour s’installer dans un petit pavillon au bord de la Marne. Lionel avait définitivement rayé ces cinq dernières années de sa vie. Attentif au moindre désir d’Edith, il rentrait ponctuellement à sept heures chaque soir avec un bouquet de fleurs ou quelque fanfreluche. Le samedi, ils faisaient le marché, serrés l’un contre l’autre. Les nouveaux amis de Lionel aimaient venir dîner, ou même passer tout un dimanche, chez ce couple uni. Edith les recevait toujours gentiment, ses yeux d’or étaient à peine voilés d’une certaine nostalgie. Les voisins avaient cesser d’épier ce pavillon d’où ne sortait que des rires et des bruits de baisers. Il n’y avait rien à dire de distrayant sur Edith et Lionel.
 
Un soir de mai, Edith allongée sur sa pelouse regardait les petites pâquerettes qui fleurissaient autour d’elle, seul le pépiement des oiseaux troublait le silence. Au loin, une horloge tinta gaiement, huit fois. " Tiens, Lionel n’est pas encore rentré " pensa Edith en s’étirant.  
Brusquement, elle se leva, elle venait de comprendre qu’elle n’attendait pas Lionel, il avait détruit son pouvoir d’attente, elle n’attendrait plus jamais, ni lui, ni personne, ni rien.  
Elle referma soigneusement le portail de son petit jardin derrière elle.
 
Ni les voisins, ni les amis, ni la famille, nul ne comprit pourquoi cette femme heureuse s’était soudain jetée dans la Marne.
 
 
 
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l'auteur? Tania, 60 ans. D'origine ukrainienne, après avoir beaucoup voyagé et eu une vie assez mouvementée, elle a maintenant envie de raconter ce qu'elle a vu, entendu, ou ressenti.
 
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