Je
n’ai même pas besoin de mettre de date, à quoi bon une date ? Ce que j'écris ce matin j’aurais pu l’écrire il y a déjà deux ou trois ans, le tout est de s’en apercevoir, le mal ronge tout doucement et un jour plouf ! On l’a sous le nez. Evidemment plus le temps passe plus le mal s’accentue, pour l’esprit et l’âme, je ne sais si c’est deux mots sont appropriés, sûrement pas, tant pis je ne m’arrêterais pas pour ça, je voulais dire qu’il en va pour l’esprit et pour le cœur comme pour le corps, la mort est effective bien avant le permis d’inhumer. La mort est partout, dans le regard vide de ceux qui ne vous voient plus, dans l’indifférence des jeunes, dans la peur de tomber, dans son nouveau reflet dans un miroir, dans ce corps ankylosé qui refuse de vous obéir aveuglément. La mort est dans mes rapports avec Alexis, je suis déjà à demi-morte pour lui, car que se souvient-il de cette maman tendre toujours présente dont il ne pouvait se passer ? L’ennui est que pour moi il est tout à fait vivant, tout entier vivant, mon bébé, mon bébé d’amour, mon bébé pour toujours. Mon " demi-cadavre " l’encombre, il essai de m’achever avec des coups répétés, de plus en plus violents, qui me détruisent un peu plus chaque fois. C’est très dur de se voir mourir par morceaux comme ça, sans même pouvoir raconter son agonie, parce que personne ne vous écoute, une moribonde dérange. Pendant longtemps j’ai cru que tout était de ma faute, que j’étais trop directe, pas assez faux cul, voir pas du tout, mais non, je meurs, c’est tout, alors pourquoi aller voir une mourante ? J’ai vécu assez longtemps il faut bien le dire, et tous avaient envie de venir chez moi, j’avais pratiquement table ouverte et, trois fois par semaine, c’était le fête. Le défilé des dernières années a contribué à me vider le portefeuille, Alexis et sa femme aussi étaient toujours là, ils n’avaient pas encore hérité, j’étais encore vivante. Je suis presque soulagée de savoir que bientôt je serais totalement morte, même si mon corps est encore là, je n’attends plus rien. Mes petits enfants que j’ai élevé les 4 premières années puisque leurs parents travaillaient, grandissent maintenant loin de moi, Alexis me pousse dans la tombe avec de plus en plus de force et de rage finalement. Oui, c’est cela la mort, on vous repousse dans la tombe, on vous rend inutile, encombrant vous êtes un vieil objet qu’on n'ose pas encore jeter, il peut peut-être servir. Alexis disait, " je vais téléphoner ( ou voir) mon con de père " c’était une corvée, en fait, il l’avait déjà tué, c'est peut-être pour ça que qu’il est mort à 60 ans en lui léguant son immense fortune. Moi je suis encore là au même âge, quelle honte ! Il ne veut même pas voir " sa conne de mère ", il veut juste profiter de son amoindrissement physique pour l’achever. C’est fou comme je peux reprendre ces litanies n’importe quand avec juste une virgule en plus ou en moins, parce que rien ne s’améliore, rien ne change. Comment dira-t-il à ses enfants " Votre mère a tué votre grand-mère à petits feux, elle la traitait comme une merde et je n’ai pas su la défendre et elle en est enfin morte, ouf ! " Parce que je sais qu’Alexis est innocent, il est sous influence simplement, car comment imaginer que cet enfant adorable, ce jeune homme charmant généreux plein d’humour, se soit changé en être méprisant, sans cœur ni pitié pour quiconque. Je sais que le traitement qu’il m’inflige ne m’est pas réservé, il est plus appuyé pour moi c’est tout, mais je ne suis pas la seule qui doit disparaître pour libérer sa conscience.
 
Mon cœur bat très vite brusquement, je guette ses coups saccadés, va-t-il enfin s’arrêter ? Je sais que quelques-uns de mes amis me pleureront sincèrement mais pas très longtemps, on ne pleure pas indéfiniment pour une demi-morte que se décide enfin à sauter le pas. Mes petits enfants ne se souviendront peut-être pas de moi, mon image réelle sera peu à peu remplacée par celle que leur mère leur imposera, je deviendrais alors une des gorgones. Et Alexis ? Il sera soulagé, libéré, de cet amour trop grand. Non, l’amour n’est pas tout dans la vie, il n’est même pas du tout essentiel. Je connais des enfants qui n’ont pas eu de leurs parents le quart des témoignages d’amour qu’a eu Alexis, et pourtant ils sont reconnaissants, heureux. Alexis a connu l’amour sans limite dès son plus jeune âge, et tous les autres lui semblent moindres. Comment pourrait-il pardonner à sa mère de l’avoir aimé plus que tout autre ne pourra l’aimer, plus que sa femme ne pourra l’aimer ? Il comprend que sa femme haïsse sa mère, qu’elle veuille la détruire, alors sans hésiter, il l’a condamnée à mort. Maintenant, il exécute la sentence.
 
 
 
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l'auteur? Tania, 60 ans. D'origine ukrainienne, après avoir beaucoup voyagé et eu une vie assez mouvementée, elle a maintenant envie de raconter ce qu'elle a vu, entendu, ou ressenti.
 
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