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AMNESIE Elle ne savait plus du tout pourquoi elle était là, ni comment elle y était arrivée. A ses pieds nus et douloureux gisait un aigle gigantesque, le bec grand ouvert et l'il vide, les ailes dépenaillées, aussi grotesques qu'elles avaient dû être majestueuses. Mort. C'est d'abord ce qu'elle remarqua. Puis son regard se porta sur ses mains couvertes de plaies béantes, ses bras lacérés, et c'est seulement à ce moment qu'elle sentit la brûlure atroce qui lui torturait le corps. Ses vêtements pendaient en loques innommables et sanguinolentes. Elle était un tas de chair à demi nu et un seul fait lui apparaissait clairement : elle s'était battue avec l'aigle et l'avait tué. Elle porta les mains à son visage et devina la masse informe. Elle n'avait plus conscience que de cela. De souvenirs, aucun. Une seule pensée précise, se lever, descendre, mais pour aller où ? Elle termina de déployer ses membres raidis, serra les mâchoires et réussit à se mettre à quatre pattes, haletant sous l'effort fourni. Un long temps lui fut nécessaire pour reprendre souffle, puis se redresser tout à fait. Pas de sac à côté d'elle, rien que le pantin démesuré et désormais ridicule. Sans bien savoir ce qu'elle faisait, elle en saisit une aile et amorça sa descente, entraînant le grand corps dans son sillage, comme s'il était une part d'elle-même. Ne représentait-il pas tout ce qui la rattachait à la vie ? N'était-il pas son passé, son présent, son explication ? Quant à son avenir... Sans forces et sans énergie, elle traînait son corps malade, plaçant toute sa volonté dans ses pieds tourmentés ; les cailloux du chemin finissaient d'abîmer ce qui restait de chair intacte. Elle voguait hors du temps, hors de son être aussi ; elle aurait voulu s'arrêter, tomber là et devenir oubli, appartenir à la montagne à jamais, mais en même temps elle se rebellait contre l'idée de n'être plus consciente. Une petite flamme subsistait derrière les os de son crâne meurtri. Elle voulait vivre et comprendre, et c'est pourquoi elle descendait avec obstination, lacet après lacet, emportant dans sa marche la forme pantelante, sanglant vestige de la bataille apocalyptique qui s'était déroulée là-haut et l'avait déchirée dans son corps et dans sa mémoire. Les montagnes commençaient à voiler les rayons du soleil. Elle avait sommeil terriblement sommeil. Si seulement elle avait su ce qui lui restait à parcourir et ce qu'elle trouverait en bas. Peut-être n'arriverait-elle jamais nulle part. Elle avança encore, les genoux fléchis ; ses jambes ne lui obéissaient plus ; elle tomba et continua son chemin de croix sur les genoux. Elle souffrait trop pour percevoir encore la morsure des pierres. Elle n'avait pas lâché l'oiseau qui rebondissait à sa suite, accroché à sa main crispée. Soudain, un spasme la secoua et son corps nauséeux se vida de sa bile amère. Elle rampait maintenant. Une volonté farouche l'obligeait à continuer. Tout se confondait dans une obscurité sans tache. Serait-elle avalée par le vide après avoir si sauvagement lutté ? Alors, de sa main libre, elle sonda l'espace devant elle, épousa les contours du sentier qui la menait vers son histoire. Cela dura des heures avant qu'enfin apparût une lumière. Elle voulut arriver debout chez les hommes et, dans un ultime sursaut de volonté, elle se dressa. Sur la petite place où les dîneurs savouraient leur fin de journée sous les lampions allumés des cafés, tout se figea. Elle eut le temps de lire l'horreur sur les visages et s'écroula, basculant dans un vide d'oubli. Pétrifiés, les gens regardaient cette vision d'épouvante, sans pouvoir y croire et les yeux horrifiés allaient de la pauvre forme à peine humaine au tas de plumes raide et rouge. Il leur fallut plusieurs secondes avant de réagir. Muets de stupeur, quelques-uns se levèrent et se dirigèrent vers ce cauchemar à l'allure de femme, puis les choses se précipitèrent, les cris fusèrent, les corps s'agitèrent et agirent. Une ambulance, pleine de clameurs sinistres, surgit d'on ne sait où. Quand on voulut séparer l'être humain de l'oiseau, on n'y parvint pas et il fallut charger les deux sur le brancard. Le destin semblait ne pas vouloir désunir ces deux existences pour les garder solidaires à tout prix. A l'hôpital, la stupéfaction fut à son comble lorsque arriva le couple macabre et, tout d'abord, les médecins ne comprirent pas, tant le spectacle dépassait l'entendement. Pourtant, quelques heures plus tard, elle ouvre des yeux douloureux sur un monde de blancheur. Blancs les murs, blancs les draps, blancs les gazes qui l'entourent. Seules touches de couleur dans cet univers immaculé, un filet rouge qui strie l'espace et disparaît dans la pliure du bras, un regard vert et vif qui scrute et interroge. Elle ressent une fatigue intense et la fatigue est sa pensée. Elle ne sait rien, sinon qu'elle est vivante. Elle cherche désespérément un signe indicateur. Seul est présent l'oiseau inerte à ses pieds. Silence. Sa mémoire se tait. Pas feutrés des infirmières qui s'affairent dans le couloir. La porte s'ouvre. Questions. Impuissance. Les hommes disent qu'ils trouveront qui elle est grâce à l'aigle mort. Incompréhension. Seuls les yeux parlent, les lèvres restent closes comme si le langage aussi n'appartenait qu'aux autres. Plus de nom, plus d'histoire, plus de mots. Barrage. Les oreilles travaillent, entendent, comprennent. Sens unique. Pourquoi parler puisqu'elle n'est rien ? Sommeil. Libération. Et puis soudain, la paix se brise, un point dans le ciel fonce sur elle et grossit, grossit. Un cri jaillit des profondeurs, terrible : - Aluna ! Agitation autour du lit. Qu'a-t-elle hurlé ? Le cri revient : - Aluna ! Aluna ! Et le calme se réinstalle. Elle dort, paisible cette fois. Un mot enfin. Est-ce un indice ? L'inspecteur téléphone, les ordinateurs font tourner leurs rouages. Rien. Journaux. Annonces. Photos. Plus loin, dans la vallée, Jean-Pierre a reconnu Myriam et son sang n'a fait qu'un tour. Elle est partie un matin chercher la paix, sans dire où elle allait. Besoin de faire le point. Voilà qu'il la retrouve à la une de son quotidien. Malgré les bandages, il sait que c'est elle. Personne d'autre ne possède ce regard transparent. Et puis, il y a Aluna disparu de la réserve quelques jours auparavant. Comment cet oiseau si doux a-t-il pu commettre ce ravage, se livrer au carnage décrit par le journaliste et dont le pauvre visage porte les traces ? Jean-Pierre titube sous le choc de la révélation qui s'impose à son esprit et qu'il voudrait refouler. Il aime Myriam, mais ne peut se détacher de Valentine. Triste dans tout son corps, triste à vomir, triste à mourir... Il a tout dit. Ses doubles amours, Valentine qui s'occupe des rapaces, qui les connaît mieux que quiconque, surtout Aluna, le seul aigle apprivoisé de la réserve, Aluna toujours dans le sillage de Valentine, comme un amoureux transi. Valentine désespérément jalouse. Il a tout dit. Dans la chambre stérile, Myriam apprend la vérité, mais elle ne se reconnaît pas. Elle ne veut pas se reconnaître et ne désire rien savoir de cet étranger en blouse blanche qui lui raconte une histoire étrange d'aigle dressé à la tuer. L'été ferme ses portes et l'automne s'annonce. La nature va sombrer dans un sommeil profond et reprendre énergie. Myriam aussi. Le printemps la verra s'envoler peut-être, transformée, neuve, très loin de ce qu'elle fut. ::: l'auteur? Thérèse. |