| Ce soir-là, il se sentait épuisé. Le plus ancien dictateur du monde, avec trente-sept ans de carrière à son actif, n'aspirait plus qu'au calme d'une nuit tropicale. Les historiens se demanderaient plus tard pourquoi cette nuit là précisément. Comme il préférait écrire l'Histoire lui-même, non pas pour leur faciliter la tâche mais par tempérament, il étudia la question. Mais aucune raison objective ne lui vint à l'esprit. Il se sentait tout simplement las. Las de quoi, il ne savait pas. Tout allait bien : trente-sept ans qu'il tenait en muselière cette île de huit mille six cent quatre-vingts kilomètres carrés après un coup d'État mémorable, dont les photographies étaient exposées dans son bureau, qui avait chassé du pouvoir un homme élu dès le premier tour par les deux cent trente mille habitants. À ce propos, le dernier recensement indiquait une baisse de dix pour cent de la population depuis son arrivée. Quand il avait appris ce chiffre, il s'était étonné : il connaissait le nombre exact des quelques fuites réussies et n'avait pas pensé que les disparitions s'avéraient aussi considérables. Il collectionnait pourtant une quantité impressionnante de photographies d'exécutions et de tortures diversifiées, concoctées avec une imagination que seuls les dictateurs et quelques psychopathes chevronnés peuvent se vanter de posséder. Il affichait ces témoignages dans son palais présidentiel, pour le plaisir de confronter les visiteurs étrangers officiels à la lâcheté de leur silence : ils avaient besoin de lui et des matières premières que fournissait l'île. Bref, il y avait donc trente-sept ans que rien, ni personne, ne s'opposait à sa tyrannie, trente-sept ans qu'il disposait à sa guise des lois et des hommes. Alors pourquoi se sentait-il fatigué ? Il pouvait toujours prendre pour prétexte son âge : à quatre-vingt-trois ans, plus d'un aurait senti peser la fatigue. Lui non. Il se sentait en pleine forme, physiquement comme intellectuellement. Il menait toujours ses affaires avec autant de dextérité et on avait renoncé depuis bien longtemps à tenter de lui voler sa place. Ses collaborateurs comme son peuple n'étaient plus que des esclaves robotisés. Donc, tout allait bien. Mais ne s'ennuyait-il pas un peu, ne s'enlisait-il pas dans autant de facilité ? Il ne pouvait même pas prétendre cela : chaque samedi, il organisait l'élection de la plus jolie fille de la semaine et l'heureuse élue finissait dans son lit le soir même. Pour la première fois de sa vie, il renonça à comprendre. Au petit matin, il convoqua ses collaborateurs pantins et leur annonça sa décision. Il leur ordonna de préparer des élections libres et de communiquer au monde entier que les opposants au régime pouvaient revenir en toute quiétude. Il s'en moquait, il prenait sa retraite et voguent les cocotiers, dont il n'avait d'ailleurs jamais assez profité. Désormais, il ne prendrait plus part aux affaires du pays, et mieux encore, il n'en avait plus rien à faire. Et que personne ne discute, c'était décidé. De toute façon, la mode mondiale actuelle se tournait vers la démocratie, au moins en apparence, non ? Les collaborateurs, bien que forcément surpris, n'auraient jamais eu la fâcheuse idée de discuter quoi que ce soit. Le dernier qui s'y était autorisé desséchait sur le port de la capitale, pendu à un poteau. Alors, comme d'habitude, ils obéirent. Ils colportèrent la nouvelle, formèrent des assemblées sur toutes les places de l'île et commencèrent à organiser l'élection. Aussi le dictateur, qui n'avait pas davantage attendu pour s'allonger sur les plages à l'ombre des palmiers, fut-il courroucé d'apprendre ce que son peuple avait décidé. Son secrétaire particulier fut mandaté pour lui transmettre le message : la population, à l'unanimité, refusait. " Que refuse-t-elle, tempêta le dictateur ? - Elle refuse d'élire quelqu'un, elle refuse la démocratie", répondit le secrétaire, qui priait intérieurement pour ne pas finir la journée accroché à un bananier. Le dictateur ne le crut pas et menaça de le noyer dans les cuves de confiture de noix de coco, l'une des premières industries du pays. Le secrétaire, après une hésitation, rétorqua que cela ne résoudrait rien : le peuple paraissait fermement décidé à ne rien changer. Le dictateur ne comprenait plus la psychologie humaine : tous les peuples de la terre ne rêvaient que de se libérer et le sien se délectait dans l'asservissement ? Il n'avait tout de même pas fabriqué des gens heureux, tout de même ? " Certes non, affirma le secrétaire, qui se voulait rassurant. - Alors pourquoi ? Et pourquoi faut-il que ça m'arrive à moi", gémit le dictateur dont la paranoïa aiguë se réveillait brusquement. Le secrétaire, dont les fonctions n'étaient pas d'analyser, n'en savait rien et ne saisissait pas les raisons de cet étrange comportement. Il fut donc renvoyé là d'où il venait pour les demander aux représentants du peuple. Mais il n'existait aucun représentant du peuple. " Où vous croyez-vous, répliquaient les gens ? Nous vivons sous une dictature, il n'y a pas de syndicat ". Le dictateur se résigna alors à abandonner ses cocotiers pour quelques heures et s'adressa lui-même aux chefs de l'Église. Qui acquiescèrent comme d'habitude à tout ce qu'il disait sans vraiment l'écouter, trop accoutumés à ses sermons traditionnels pour lui prêter attention. Pendant ce temps, ses collaborateurs organisaient des réunions. Les gens venaient, comme d'habitude aussi puisqu'ils y avaient toujours été contraints, mais se contentaient de calquer leur comportement sur leur ancienne attitude : ils applaudissaient à chaque silence mais ne prenaient aucune part au débat puisque débat il n'y avait jamais eu. Le dictateur entra dans une colère noire mais rien n'y fit, même quand lui aussi monta sur la tribune pour diriger les assemblées. Le peuple restait de marbre, solide pantin dont il ne parvenait soudainement plus à tirer les ficelles. Devant cette torpeur collective, il pensa s'adresser aux opposants, malgré la répugnance que cette idée lui inspirait. La police l'informa que, malgré tous ces efforts, elle ne parvenait pas à en débusquer un seul. Il se souvint qu'il les avait tous exterminés. Il voulut alors faire revenir les exilés, les fuyards, en pensant qu'eux, au moins, auraient des revendications. Ils ne vinrent pas : ils étaient interdits de séjour. En apprenant la nouvelle, le vieux dictateur supposa que personne ne le croyait, que le monde entier doutait de sa bonne foi et pensait qu'il agissait ainsi par perfidie. Il lut dans un magazine étranger qu'il n'y avait pas eu d'exécution massive depuis des années et que cela devait lui manquer. Découragé, il décida de relever le défi qu'on lui lançait. Il changea les lois, autorisa les assemblées, libéra l'économie et la presse. Il essaya de transformer lui-même son pays en démocratie, ce qui lui coûtait beaucoup. Mais rien ne changea dans la pratique : personne ne se réunissait, chacun continuait à respecter l'ancien couvre-feu et la presse n'avait rien à ajouter. Alors, il comprit qu'il ne pouvait rien de plus : on ne force pas un peuple à se libérer. Il fut tenté de tout abandonner, de s'enfuir sur une île déserte. Mais il n'avait jamais su, jamais appris, à échapper aux responsabilités. Bien malgré lui, il continua donc d'exercer ce pouvoir dont il ne voulait plus, échappant aux années de répit qu'il s'était promis peu auparavant. Il ne savourerait jamais l'ombre des cocotiers sur une plage de sable blanc. Il devenait le dernier prisonnier de sa dictature. Curieusement, il en conçut de l'estime pour son peuple qui, à sa manière très particulière, s'était bien vengé. ::: l'auteur : Valérie.. . . . galowa@infonie.fr |