L'aube
commençait à éclairer la ville. Une benne à ordures avançait lentement dans les rues encore vides que seule la présence de quelques éboueurs animait. L'un d'eux, un jeune noir d'une vingtaine d'années, demeurait un peu à la traîne. Arrivé récemment d'un pays d'Afrique qu'on ne savait pas vraiment situer sur une carte, il découvrait la vie occidentale à travers les ordures ménagères et restait stupéfait devant les objets hétéroclites qu'il ramassait. Dans son village, on ne jetait même pas les restes du repas. Quand un cousin émigré lui avait proposé ce travail, il n'imaginait pas qu'il y aurait autant de poubelles à vider. Il ne s'attendait pas non plus ŕ une telle diversité; il aurait aimé récupérer la chaise qu'un collègue venait de lancer dans la benne, la valise en vieux cuir qui traînait à côté d'une porte ou le petit réfrigérateur que ses camarades laissèrent sur le trottoir. Son cousin lui expliqua qu'un autre service enlevait les objets encombrants.
 
Le jeune éboueur prenait également du retard par manque d'entraînement. Il éprouvait des difficultés à suivre le rythme, à soulever les poubelles et à envoyer presque simultanément leur contenu dans la benne. Il dut à plusieurs reprises courir après le camion, chargé de plusieurs sacs que les gens avaient posés directement à terre. Au détour d'une rue, il tenta d'en porter un, énorme, mais ne parvint même pas à le décoller du sol. Il l'agrippa de toutes ses forces mais le sac se déchira. Ennuyé, il ne sut que faire. La benne s'éloignait et il n'osait appeler l'un de ses collègues de peur de passer pour un incapable et de devoir retourner dans son village, couvert de honte. Comme ils étaient déjà à l'autre bout de la rue, il décida de les rejoindre et s'éloigna, un peu confus de son manque de conscience professionnelle. Le bruit de ses pas résonnait dans la rue déserte quand une voix geignarde le fit sursauter. Derrière lui, il crut entendre la voix de sa conscience: "C'est comme ça que vous faites votre travail" ? Pris en défaut, il fit un violent effort pour se retourner et vit une femme d'un âge incertain s'extirper du sac qu'il avait laissé. Terrorisé par cette apparition, il sortit son amulette et murmura quelques incantations que lui avait apprises le sorcier de son village, sans quitter du regard l'être maléfique sorti du monde des ordures par crainte d'une attaque surprise. Mais elle ne bougeait pas et semblait plus désemparée que dangereuse. Il rangea son porte-bonheur et revint sur ses pas: peut-être avait-elle besoin d'aide. "Que faites-vous là, m'dame" ?, demanda-t-il poliment. Elle eut un long frisson: "Vous voyez bien, mon mari m'a jetée.
- Comment ça il vous a jetée ?
- Et bien oui quoi, il ne veut plus de moi, je suis trop vieille.
- Vous n'êtes pas si vieille que ça, dit-il en voulant la consoler.
- Merci, répliqua-t-elle, vexée.
- Je veux dire… Il ne peut pas se débarrasser de vous comme ça.
- Bien sûr qu'il le peut. Il a dit que je ne lui servais plus à rien. D'ailleurs, il a été en prendre une plus jeune hier. Alors il n'y a plus de place pour moi. Pourtant, je fais bien la cuisine, ajouta-t-elle après un temps de réflexion. Évidemment, côté sexe, ce n'est plus ce que c'était. J'ai grossi, j'ai les seins qui tombent, le ventre mou, et je ne vous parle pas de mes jambes".
 
Le jeune homme se sentait totalement déconcerté. Son cousin ne lui avait donné aucun conseil face à ce genre de situation. Il ne savait pas que cela existait, enfin pas de cette façon. On ne jette pas sa femme comme de vulgaires feuilles d'artichaut, légume qu'il avait découvert la veille. Il s'employa donc à tenter de trouver une solution.
"Vous n'avez pas d'enfant?
- Oh si : trois.
- Il faut aller les voir, ils vous aideront.
- Ça, ça m'étonnerait: ils étaient d'accord avec leur père. Tout ça parce que je ne leur ai pas fait de dessert.
- Dans mon pays, les enfants aident leurs parents. Jamais ils ne s'en débarrasseraient comme ça. Je ne savais pas que ça se faisait ici.
- Oh, mais ça se fait, ça se fait", dit-elle tranquillement.
Il se balançait d'un pied sur l'autre, ne sachant plus que dire.
"Bon, assez discuté. On y va oui ou non, lança-t-elle brutalement?
- On va où, demanda-t-il sans comprendre?
- Dans votre benne. Il faut que vous m'emmeniez dedans, dit-elle avec impatience.
- Mais… Je ne peux pas vous jeter comme ça !
- Et pourquoi donc, questionna-t-elle d'un air sévère? Si vous n'aviez pas déchiré mon sac, vous n'auriez pas su que j'étais dedans. Mais vous n'avez pas fait votre travail. Alors maintenant, au boulot, mon p'tit. Emmenez-moi dans votre benne!
- Ben… Je ne sais pas trop… Vous comprenez, je suis nouveau, je ne connais pas encore le règlement. Mon cousin devait me l'apprendre cet après-midi. Alors j'ignore si on a le droit de jeter les gens.
- Oh là là, s'énerva-t-elle. Si vous vous souciez des règlements, vous n'irez pas loin dans la vie! Je ne sais pas si on a le droit mais je sais que personne ne se gêne pour le faire. Tenez, la semaine dernière, c'est arrivé à ma voisine du troisième. Mais elle est tombée sur des professionnels, elle, qui n'ont pas hésité pendant des heures pour la mettre dans la benne. Et son mari a été plus prévoyant que le mien: il a suivi le camion jusqu'à la décharge. Comme ça, il sait où la trouver s'il a besoin d'elle.
- Elle n'a pas essayé de s'enfuir?
- Pour quoi faire? Pour aller où? Plus personne ne veut d'elle, alors… Elle était dans la même situation que moi: son patron s'en est débarrassé, son mari aussi. À notre âge, on devient de trop partout. Mais si vous me conduisez dans la même décharge, on se retrouvera toutes les deux. On s'entendait bien.
- Qu'est-ce que vous ferez là-bas?
- Est-ce que je sais, moi? Je n'ai jamais su ce que je faisais ici, alors là ou ailleurs… Et puis arrêtez de me poser des questions, enfin! Vous êtes journaliste ou éboueur?
- Mon cousin était journaliste et il voulait m'aider à le devenir. Mais il a perdu son travail. Alors ici on est éboueur tous les deux.
- Ah, vous voyez bien, je suis sûre que les décharges sont remplies de gens comme nous. Vous n'avez qu'à venir avec moi. Vous verrez ma voisine, elle est sympa.
- Il doit bien y avoir d'autres solutions, dit-il en s'énervant. Vous ne pourriez pas trouver un autre mari?
- Qu'est-ce que vous croyez? Que ça se trouve aussi facilement qu'un pigeon?
- Dans mon pays, un homme a souvent plusieurs femmes…
- Ici aussi, mais en cachette.
- Pas chez moi. Elles vivent toutes sous le même toit.
- Eh ! Ce n'est pas une mauvaise idée, dit-elle rêveusement. Comme ça, il ne râle pas toujours après la même... Bon, qu'est-ce qu'on fait, demanda-t-elle en revenant à la réalité?
- Je ne sais pas, m'dame. J'ai perdu la benne maintenant. Je vais sans doute être renvoyé.
- Vous ne savez pas par où elle passe d'habitude? Nous pourrions la rattraper. Je connais plein de raccourcis.
- Non, c'est mon premier jour. Je devais suivre les autres. On ne m'a pas mis au courant de l'itinéraire.
- C'est ennuyeux... Je vais devoir attendre le prochain passage, demain matin. Vous n'avez qu'à rester avec moi, vous la prendrez aussi au passage. Ils ne se seront peut-être aperçus de rien, lui proposa-t-elle gentiment. Le problème, c'est que si mon mari sort et voit que je suis encore là, il va piquer une de ses crises de rage...
- Et mon patron alors? Vous croyez qu'il va rigoler en constatant mon absence?
- Ah, ça... Il va peut-être vous jeter aussi.
- Très drôle, très drôle", marmonna-t-il.
 
Il se mit à réfléchir en silence. Le problème ne semblait pas évident à résoudre. Il désirait plus que tout aider cette pauvre femme mais craignait de perdre sa place et de ne pas retrouver de travail dans ce pays aux coutumes si étranges. Le patron lui avait paru sympathique mais il le soupçonnerait sans doute d'avoir délibérément abandonné sa tâche. Il essaierait de le lui expliquer et demanderait à ne pas être payé pour cette journée. Avec l'aide de son cousin, qui saurait trouver les mots justes, cela réussirait peut-être. Quant à la dame... Il eut brusquement une idée : "Dites-moi... Qu'est-ce qui vous pousse à aller dans cette décharge?
- Je vous l'ai déjà expliqué : je n'ai pas le choix! Où voulez-vous que j'aille?
- Et si vous aviez un endroit où vivre?
- Sans mon mari ni mes enfants?
- Oui, oui...
- Où voulez-vous m'envoyer, demanda-t-elle, brusquement soupçonneuse?
- Oh, ne vous inquiétez pas, vous serez seule, tranquille, comme chez vous.
- Chez moi, je n'étais ni seule ni tranquille. Si j'avais pu, c'est moi qui les aurais jetés.
- Parfait, parfait... Écoutez, vous allez m'attendre quelque part et je vous promets que tout va s'arranger.
- Je pourrais accueillir ma voisine dans votre endroit?
- Vous ferez tout ce que vous voudrez.
- Alors, d'accord. Je vais me cacher dans la cave de mon mari, elle est toujours ouverte. Venez, je vais vous montrer comment m'y rejoindre".
 
Quand le jeune éboueur fut certain que sa protégée se trouvait en sécurité, il courut au dépôt des bennes où, par chance, ses collègues venaient d'arriver. Il leur raconta son aventure et ils décidèrent de l'aider à réaliser son plan. Tout se déroulait bien mieux qu'il ne l'avait espéré.
 
Ils se retrouvèrent au milieu de la nuit, avec de grands sacs, des cordes et de vieux torchons récupérés dans les poubelles. Ils se glissèrent silencieusement à travers les rues et entrèrent dans un immeuble. Au petit matin, ils arrivèrent juste à l'heure au dépôt. Quand la benne démarra, le jeune éboueur s'appliqua cette fois à ne pas prendre de retard. Il ne s'arrêtait plus devant les objets qui le surprenaient et ses collègues lui montrèrent comment soulever les lourdes poubelles sans s'épuiser et lancer leur contenu sans rater la benne.
 
Au détour de la rue où il s'était laissé distancer la veille, ils ramassèrent rapidement cinq gros sacs qui remuaient un peu et les chargèrent dans le camion. Puis ils s'éloignèrent. Seul le jeune éboueur resta quelques instants en arrière et agita la main en direction d'une fenêtre. Son amie, enfin seule chez elle, lui rendit son salut.
 
 
 
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l'auteur? Valérie Bezard, journaliste. Elle anime sur Infonie le forum "Au-delà du virtuel".
 
galowa@infonie.fr