Caroline
comptait mentalement les minutes qui s'écoulaient, comme un condamné coche les jours passés en prison et calcule combien de petites barres le séparent de sa libération. Elle évaluait qu'il restait trois heures avant minuit, instant traditionnel des bons voeux, que le champagne puis le dessert gaspilleraient encore une heure, qu'elle échapperait difficilement aux danses et qu'en conclusion elle ne parviendrait pas à s'enfuir avant quatre heures du matin. Elle pouvait bien, dans un excès d'optimisme, soustraire certains divertissements ou diviser leur temps par deux, elle devait rajouter quelques minutes pour d'autres moments qu'elle avait omis de prendre en compte et ne réussissait donc pas, malgré tous ses efforts, à espérer partir avant la fin de la plus longue nuit de l'année. Encore fallait-il compter, là encore, avec la chance. C'est-à-dire que belle maman soit épuisée et que chacun, par égard envers sa maladie qui ne faisait que commencer, rentrât chez soi. Ou alors agir avec doigté et convaincre Gérald de finir la soirée en duo, dans un feu d'artifice des sens. Seul un tel événement pourrait le décider à quitter la soirée, sa famille et ses amis. Mais cet effort supplémentaire valait-il le sacrifice? Car les plaisirs de la chair partagés avec son époux étaient passés depuis bien longtemps pour Caroline. Et même en supposant qu'il acceptât, il lui resterait à convaincre chaque personne de l'assistance de leur étonnant épuisement, en commençant par les enfants qui n'abandonneraient pas leurs cousins sans jérémiades, en continuant par les beaux-parents qui ne se sépareraient pas de leurs petits-enfants et de leur fils sans maugréer, comme s'ils ne les voyaient pas tous les dimanches, et en terminant par tous les beaux-frères, belles-soeurs et fidèles amis qui n'admettraient pas un tel abandon un soir de Nouvel An.
 
Après tous ces calculs, Caroline ne découvrit qu'un seul motif de satisfaction: un petit quart d'heure avait glissé sans qu'elle s'en aperçut. Elle avait gagné un maigre temps et perdu définitivement toute cette soirée, comme toutes les autres qui jalonnaient les fins de semaine et les jours fériés depuis qu'elle connaissait Gérald. Au début, elle ne s'était pas souciée de ce qu'elle appelait alors un détail. Quand elle avait commencé à lui donner un autre nom, il était trop tard. Les enfants étaient nés et il n'était pas question d'espacer ces réunions. Gérald soutenait qu'ils devaient profiter de la chance de posséder une grande famille unie. Elle avait soupiré sur le dernier mot. Ils étaient effectivement tellement unis que cela frisait la psychose. Mais elle avait renoncé. Ils semblaient tous si heureux de se retrouver qu'elle se serait accusée d'égoïsme en gâchant un tel bonheur.
 
Malheureusement, elle ne pouvait pas prétendre l'être aussi. Non pas qu'elle les détestât. Mais elle connaissait le décor et les discours comme si elle avait elle-même écrit le scénario. Cela faisait près d'un mois que des guirlandes aux couleurs trop vives dégoulinaient du plafond, créant une tache criarde dans ce salon désuet, aux meubles anciens et dépareillés. Le père de Gérald courait les antiquaires et les foires pour dénicher la perle rare qu'il ne possèderait jamais, tandis que sa femme passait son temps à épousseter les innombrables pièces de ce capharnaüm. Chaque jour chômé était voué à s'écouler dans cet antre; Caroline avait parfois l'impression de n'avoir jamais rien connu d'autre. Entassés les uns contre les autres, ils riaient des mêmes plaisanteries et entamaient les mêmes conversations avec le même enthousiasme que si c'était pour la première fois. Chacun écoutait d'une oreille neuve toutes les histoires des autres, comme si personne ne les avait jamais entendues. Elle exagérait à peine en pensant qu'elle pouvait prédire qui allait dire quoi et à quel moment. C'était trop facile: ce feuilleton insipide n'évoluait jamais.
 
Ces réflexions lui offrirent l'idée d'une petite distraction solitaire: elle allait deviner qui prendrait la parole ainsi que le contenu de son discours. L'un des deux frères de Gérald s'apprêtait justement à pérorer. Pour celui-là, c'était presque trop simple: son entreprise, qui lui rapportait de quoi s'acheter une voiture neuve tous les ans, envoyer ses trois enfants dans une école privée très chic et partir en vacances à l'autre bout du monde tous les six mois avec sa tribu, son entreprise avait selon lui des difficultés qu'il ne se lassait pas d'énumérer. Il ne s'était pas encore remis de la dernière grève de ses ouvriers, qui datait pourtant de plus de deux ans, mais Caroline préféra miser sur ses démêlés avec le fisc en jaugeant son air courroucé. Pour la première fois de la soirée, elle manqua éclater de rire dès qu'il ouvrit la bouche. Elle marquait un point.
 
Pourtant, très vite, elle s'ennuya à nouveau. Il n'en finissait pas de ressasser ses obsessions. Pour pimenter le jeu, elle paria sur son temps d'intervention et le nombre d'interruptions. Généralement, il pontifiait pendant une dizaine de minutes avant que Gérald professe une réflexion mûrement étudiée censée rasséréner son frère. Puis leur père s'immisçait dans la conversation qui prenait peu à peu un tour politique et chacun finissait par exposer son opinion dans un brouhaha général, lequel menaçait de se terminer en franche dispute. Cette phase oscillait entre quinze et trente minutes, selon l'ambiance. Ce soir, ils semblaient tous au meilleur de la forme car elle dura trente-trois minutes. "L'ami Paul tarde", pensa Caroline. Théoriquement, ce camarade d'enfance de son mari intervenait plus tôt en lançant une boutade afin de détendre l'atmosphère, puis enchaînait avec ses dernières histoires drôles. Quand il avait fini son numéro, au bout d'une bonne demi-heure, l'assistance demandait à la maîtresse de maison de s'installer au piano et de chanter. Les ritournelles variaient en fonction des saisons et Caroline gagea sans difficulté sur des chants adaptés à l'événement. La semaine précédente, ils n'avaient pas échappé aux cantiques de Noël, repris en choeur par tout ce petit monde soporifique.
 
Caroline se leva et alla observer les enfants, espèce réputée pour sa spontanéité. Mais ceux-là, à l'image de leurs ascendants, restaient sans surprise. Ils reprenaient sans se lasser les mêmes jeux, les sempiternelles disputes, et se séparaient en éternels clans. Elle regarda d'un oeil morne sa propre lignée s'arracher un jouet dérobé à la plus jeune des cousines. La force de l'habitude la convainquit qu'il était vain de s'interposer. Elle retourna s'asseoir. Mais son jeu ne l'intéressait plus. Ils étaient tous si prévisibles qu'ils lui gâchaient le seul plaisir découvert en leur compagnie. Elle se sentit brusquement très mal. En l'espace de quelques secondes, la sueur ruisselait sur ses tempes et inondait son visage. Elle se leva avec difficulté, sans que personne ne remarquât son trouble puisque chacun riait des plaisanteries de Paul, et se dirigea vers les toilettes pour se rafraîchir. Elle était habituée, là encore, à ce que personne ne lui prêtât attention. Sa présence silencieuse les autorisait à estimer qu'elle était dénuée d'un quelconque intérêt. Il fallait parler pour exister. Elle se traîna dans le couloir et s'effondra dans la salle de bains. Quand une de ses belles-soeurs la découvrit peu avant minuit, il était trop tard: elle était morte d'ennui.
 
 
 
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l'auteur? Valérie Bezard, journaliste. Elle anime sur Infonie le forum "Au-delà du virtuel".
 
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