Il
est arrivé hier un événement qui m'a fortement ébranlé. Non seulement j'ai été un malheureux témoin d'un acte qui me révulse, mais je ne me croyais pas lâche. Or, cela ne fait plus aucun doute. Évidemment, puisque je cherche sans cesse à savoir qui je suis, que je désire toujours mieux me connaître, je devrais me sentir satisfait de mettre à jour cette vérité. Eh bien, non. Double découverte et double lâcheté. Ignorer qu'on est poltron est finalement bien doux. On peut se permettre de se tenir la tête haute et de porter sur ceux qui nous entourent un regard rempli d'assurance. Maintenant que je sais, il n'existe plus aucune parade. Je dois contempler le monde avec mon oeil de lâche et feindre de supporter ce poids.
 
Bien sûr, ne manquerait-on pas de me dire, je peux changer de comportement pour effacer ma couardise. Mais c'est déjà trop tard : il suffit d'une seule fois pour être marqué à vie par le sceau de la veulerie. De plus, ma lâcheté me l'interdit et ferait avorter toute tentative. J'ajoute que je suis d'un tempérament quelque peu paresseux. Je manque du dynamisme indispensable pour réagir. Ça, je le savais, mais me voilà avec deux handicaps conjugués. Comment vivre alors ?
 
Mais là n'est pas la question. Je souhaite au moins ne jamais subir la mésaventure dont a été victime hier le pauvre jeune homme à qui je n'ai pas eu le courage d'apporter mon aide. Je n'étais pas le seul, bien sûr, ce qui m'a d'ailleurs profondément choqué. Etre lâche tout seul, discrètement, passe encore. Mais être une bande de poltrons, ça devient impossible à assumer. La faiblesse du groupe nous renvoie plus puissamment encore à la nôtre.
 
Enfin, voilà l'histoire : je me trouvais dans le métro à l'une de ces heures où l'insécurité règne, où les gens se regardent encore moins que d'habitude, si cela peut paraître possible, où croiser le regard d'un autre équivaut à signer son arrêt de mort. L'un de ces moments où chacun préférerait pendre sa propre mère plutôt que se dévisser de son siège pour secourir son prochain.
J'ignore combien nous étions exactement. J'étais bien trop occupé à éviter d'observer mes voisins en me plongeant dans une étude sur la philosophie kantienne, pour ne pas paraître désorienté par ce vide paradoxal que représente une foule. Je ne sais donc pas comment a commencé l'un de ces fréquents faits divers dont les journaux s'emparent toujours avec délectation et que l'on a peine à croire réels tant ils semblent monstrueux. Et pourtant...
 
Soudainement, des cris retentirent, provenant, hélas et sans nul doute, de la rame dans laquelle je me trouvais. Sans quoi j'aurais pu m'indigner comme tant d'autres avec la conscience tranquille de ceux qui croient qu'ils auraient réagi, eux, face à l'indifférence générale. Donc il y eut des cris. Il paraît que, dans ces cas-là, les gens font mine de ne rien entendre. Telle fut ma honteuse réaction.
 
J'en fus tellement étonné que je levais les yeux de mon livre un instant plus tard. J'aperçus avec effroi un jeune homme d'environ vingt-six ans qui tentait désespérément de maintenir une espèce de femelle, cette dernière répliquant par des coups, fort heureusement désordonnés. Malgré cela, le malheureux souffrait visiblement de ne pouvoir parvenir à ses fins et nous criait de venir lui prêter main forte afin de la consommer paisiblement.
Mais personne n'a osé se lever. Phénomène plutôt incompréhensible car elle semblait seule et pas armée. Donc, en nous y mettant à plusieurs, nous aurions pu la maîtriser sans peine. Mais, je le répète car cela m'a vraiment perturbé, malgré les supplications du jeune homme, personne n'a daigné bouger et il a donc dû la maintenir et la prendre seul, ce qui représente une certaine performance, n'est-ce-pas ? Heureusement qu'il était jeune et vigoureux, sinon comment aurait-il pu réussir sans aide ?
 
Mais comment tout cela est-il possible ? Quand j'y repense, un frisson d'horreur me parcourt : pourquoi, mais pourquoi donc personne n'est-il venu à sa rescousse, ou tout du moins n'a tiré le signal d'alarme, ce qui aurait permis à un agent du métro d'accourir et de le soutenir ? Quoi qu'il soit certain que ces gens-là ne se montrent guère quand on a besoin d'eux. Se débrouiller seul ainsi, quelle misère ! Mais il s'en est bien sorti quand même, à mon grand soulagement. S'il avait été blessé par les coups de l'autre, ou s'il avait eu une crise cardiaque pendant l'acte, quelle responsabilité nous porterions alors !
 
Tout de même, quelle drôle d'époque nous vivons pour que l'indifférence soit à ce point omniprésente et l'insécurité permanente ! De quoi cela peut-il provenir ? De la peur ? J'ai entendu un jour un sociologue expliquer fort justement que le manque d'intérêt croissant de chacun à l'égard d'autrui était à l'origine de ce nouveau fléau de société. Personne n'aide personne et chacun s'enfonce dans sa propre solitude. Tout devient alors permis : les femmes peuvent crier et se rebeller quand on leur fait l'honneur de les trouver désirables. Elles savent bien que personne ne se déplacera pour assister le mâle. Car ce n'est pas la première fois que le phénomène se produit ! Et tous les cas ne sont pas signalés ! Car tout le monde n'ose pas aller porter plainte et se révolter ainsi contre l'absence de secours, contre l'indifférence. Ils en arrivent, les malheureux, à avoir honte.
 
Ironie de la situation, un journaliste de la radio interviewait ce matin des passants sur le manque de réactions des témoins de faits divers. Toutes les personnes interrogées se déclaraient choquées et affirmaient être prêtes à intervenir si elles se trouvaient confrontées à une situation analogue. Quelle naïveté ! Ou plutôt quelle vanité ! Je me souviens avoir, moi aussi, proclamé la même chose et critiqué ceux qui ne levaient pas le petit doigt. J'aurais dû me contenter de dire, comme tous ces ignorants auraient dû le faire, que j'espérais agir en pareil cas et non que j'en étais certain. Tenez, je me console : ils n'auraient pas bougé non plus, tous autant qu'ils sont. D'ailleurs, j'aurais couru l'aider, moi, ce pauvre jeune homme, si d'autres étaient intervenus. Mais seul... Un mauvais coup est si vite pris...
 
Ce pauvre type, quand j'y repense... Enfin, c'est le destin, n'est-ce pas ? Et cette sale fille qui paraît bien capable de lui avoir transmis des maladies ! Peut-être même le Sida... C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles je ne me suis pas approché : Ce virus s'attrape si vite, à ce qu'on raconte... Parfaitement, c'est même la principale raison. On a beau être courageux, on ne peut rien contre ces choses-là.
 
Tout de même, où va le monde ?
 

 
 
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l'auteur : Valérie.. . . .
 
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