Les
déménageurs enfin partis, le silence s'installa dans le petit appartement que Rémy venait de louer. Ouf! La tranquillité!
 
Un fracas épouvantable le fit sursauter. Une bouteille venait de se fracasser contre les parois du vide-ordures, elle devait arriver au moins du sixième étage pour faire un tel vacarme
 
Autour de lui, les cartons empilés, n'importe comment, attestaient de la hâte des déménageurs à finir leur travail au plus vite. Dame ! On était samedi, ils n'auraient déjà pas du travailler ce jour là, ils n'allaient pas l’aider à ranger ses affaires de surcroît. De toute façon, ça lui était parfaitement égal, il n'avait pas du tout l'intention de ranger quoique ce soit maintenant. Ah si! La télé; " Je vais déballer, la télé " murmura-t-il.
 
-Boum! Badaboum ! Pan pan !
 
Cette fois le bruit lui fit lâcher le carton contenant la télé, ah ça c'est malin!
 
Il se précipita vers le vide-ordures : rien, il n'y avait plus rien, l'objet bruyant et non identifié était sans doute déjà en bas de l'immeuble. Son appartement était au 1er, alors évidemment le temps qu’il s’approche du trou... Parce que son vide-ordures n'avait plus de porte, ce n'était qu'un gouffre à son arrivée, quelques heures plus tôt. Rémy avait enlevé le morceau de contre plaqué couvert de détritus qui en dissimulait l'accès, c'était trop sale vraiment. Demain il ferait une nouvelle porte, en bois. Pourquoi en bois? Si je la faisais en plastique transparent se serait tout de même plus gai, pensa-t-il, dans une cuisine rose pale un morceau de plastique ne choque pas, ça remplacera la télé maintenant écrabouillée sur le sol.
 
Rémy était au chômage depuis de longues années, plus rien ne l’intéressait vraiment. Il avait eu ce logement par une ancienne petite amie qui, en souvenir de leur brève mais savoureuse rencontre, lui avait sous-loué son appartement vide pour deux ou trois ans.
 
-Boum ! Boum ! Boum.
 
Ah oui ! Le vide-ordures. Rémy s’installa sur un carton, face au trou noir. Une canette de bière ne tarda pas à dégringoler, suivit de près par une boite éventrée de petits pois et un emballage de spaghetti
 
- Moi aussi j’ai faim, murmura Rémy.
 
Il farfouilla dans ses cartons, extirpa un saucisson, un camembert, un paquet de biscottes et une bouteille de vin, puis reprit sa place devant le vide-ordures.
 
Il mangeait lentement, tout en surveillant le trou.
 
Il resta deux jours, prostré ainsi devant ce vide-ordures qui lui révélait un peu la vie des autres locataires. Il s’était amusé à compter les secondes qui s’écoulaient entre le lancement d’une cochonnerie et son passage devant ses yeux. Ainsi, une bouteille bringuebalant contre les parois du vide-ordures pendant 3 secondes venait du second, si elle avait été balancée du septième elle aurait mis 9 secondes. Les objets les plus lourds arrivaient plus vite. Il devait faire une étude complète. Alors comme il n’avait rien d’autre à faire, il s’y consacra durant un mois. Il était fasciné par tout ce que lui apprenaient ces détritus, par l’indiscrétion de ces ordures. Après six mois de surveillance, Rémy entrait dans l’intimité de ses colocataires à leur insu. Il savait que la vielle dame du second, qu’il avait souvent croisé dans le hall d’entrée, n’avait pas une toute petite retraite comme elle se plaisait à le confier à tous ceux qui voulaient bien l’écouter, sinon elle n’aurait pas acheté autant de sheribaba à sa minette et elle-même n’aurait pas mangé autant de ballotin de foie gras, d’huîtres, et de saumon, ah ! Elle avait un bon coup de fourchette. Au troisième, les enfants étaient élevés comme de petits américains, hamburger de chez Mac Do et coca cola non-stop, le tout agrémenté de chewing-gum de toutes couleurs, leur mère était une fausse blonde, elle se décolorait chaque mois avec " Régicolor ", et elle trompait leur père le jeudi après midi comme l’attestaient les deux capotes anglaises qui passaient ce jour là entre trois heures et cinq heures alors que le père était au travail, leur chien lui n’avait que des croquettes très bon marché. Les occupants du quatrième avaient le foie sensible, jamais d’emballage de beurre ou de coquilles d’œufs, mais des bouteilles d’eau de vichy à foison, de plus l’un des deux, ou peut-être les deux, avait des cors aux pieds, quatre boîtes de pansements cors par semaine. Au cinquième, on ne mangeait que des surgelés, sans doute un couple de jeunes cadres dynamiques et pressés, ils lisaient le monde, des hebdomadaires d’informatique et curieusement, parfois, Rémy voyait descendre un "Harlequin. " Le locataire du sixième était un alcoolique, 14 canettes de bière plus 5 litres de vins en bouteilles plastique par jour, lui, il lisait " l’Equipe." La petite étudiante du septième recevait son amoureux le lundi et le jeudi, les préservatifs dégringolaient gaiement ces jours-là, elle n’était pas enceinte comme le témoignaient les serviettes hygiéniques et tampons divers qui passaient à date exacte chaque mois. Elle surveillait sans doute sa ligne, ou alors elle n’avait que peu d’argent, car elle ne mangeait que des flans à la vanille et un peu de salade, En fait, il n’y avait que les occupants de l’entresol qui lui étaient totalement inconnus et il le regrettait.
 
Pour confirmer ses déductions, Rémy abandonna quelques jours le vide-ordures pour le petit judas posé sur sa porte, là encore il du calculer le temps que mettent les locataires à descendre. Pour être sûr de ne pas se tromper, il grimpa au septième et descendit en comptant les secondes qui le séparaient de son palier. Les ordures ne l’avaient pas trahi, les locataires étaient bien tels que leurs déchets les montraient. Rémy était heureux, il n’était plus seul, il se sentait un peu responsable de tous ces gens dont il connaissait les secrets,
 
Toute modification dans les ordures l’inquiétait. Ainsi il sut très vite que la vieille dame du second était malade, dame ! Deux jours sans ordures. Il hésita un peu sur la conduite à tenir, devait-il appeler la police ? Un médecin ? Ou aller simplement sonner à la porte de la malade ?
 
Il monta un étage et colla son oreille contre la porte. La chatte miaulait tristement. Alors, il sonna, une fois, deux, fois, il tambourina sur la porte, un faible gémissement lui répondit. Il prit son élan et, comme il l’avait vu faire dans tant de films, se rua sur la porte épaule et tête en avant ; Il retomba lourdement à terre tandis qu’une douleur aiguë lui transperçait le bras, il resta sur le sol recroquevillé un bon moment, sans avoir la force de se relever. Le jeune cadre dynamique, son attaché-case à la main, descendait en sifflotant, il toisa l’homme à terre, sortit son téléphone portable de sa poche et appela les pompiers, d’une voix neutre tout en continuant à descendre d’un pas élastique.
 
Rémy n’eut finalement qu’un gros hématome, par contre la vielle dame était très mal en point, elle fut embarquée rapidement par le SAMU. Rémy récupéra la petite chatte noire et blanche à l’œil inquiet. Il la serrait fort sur son cœur, non qu’il aime vraiment les chats, mais celle-là lui devait la vie, et il l’aimait pour la reconnaissance qu’elle devrait lui témoigner.
 
Il était fier de lui, il avait sauvé au péril de sa vie, une autre vie humaine et un petit chat. Dans sa tête, il devenait tout doucement un héros.
 
Quelques jours après, ce fut au tour du poivrot du sixième. Sa consommation d’alcool prit soudain une envolée inquiétante, 15 canettes, 18 canettes, 22 canettes et, d’un coup, plus rien. Pas la moindre petite bouteille de bière. Rémy passa deux nuits blanches à guetter les maudites petites fioles. Le troisième jour il grimpa au sixième et sonna à plusieurs reprises sans obtenir de réponse. Il n’essaya pas d’enfoncer la porte cette fois, les locataires du cinquième n’étant jamais là dans la journée, il descendit deux étages, sonna chez les hépatiques. Une femme au teint jaune vint lui ouvrir. Non, elle ne savait pas du tout si le voisin du sixième était absent, et de toute façon elle s’en moquait. Clac ! La porte se referma.
 
Rémy remonta au sixième et mit son oreille juste devant le trou de la serrure, aucun bruit ne lui parvint. Mais il perçut soudain une odeur écœurante et alerta police secours. L’alcoolo était mort, il baignait dans un jus jaunâtre et personne n’aurait pu dire si c’était de la bière.
 
Rémy commençait à se sentir un peu utile grâce aux ordures. Le Saint-Bernard des ordures en quelque sorte.
 
Il reprit sa surveillance avec plus d’ardeur encore, d’autant plus que le week-end s’annonçait chargé, les locataires du troisième étaient partis en confiant leurs enfants, deux galopins de treize et quinze ans et leur chien à une autre gamine de 18 ans au plus. Au septième, l’étudiante faisait une petite fête, les verres et assiettes en cartons ne cessaient de défiler sous le regard attentif de Rémy. Un préservatif verdâtre, non prévu pourtant ce jour-là, passa lentement en frôlant les parois, et resta accroché là, sous le nez de Rémy, comme pour le narguer, lui qui n’avait plus l’usage de ce genre de colifichets depuis longtemps ; Rémy le chassa d’un coup de balais rageur. Cette petite du septième le décevait beaucoup, il était certain qu’elle faisait des infidélités à son amoureux habituel, jamais l’amant en titre n’avait mit de capote verte !
 
Trois petits bruits sourds.
 
Voila les yaourts à la framboise des gosses du troisième et de leur nounou d’occasion.
 
Trois petits sons métalliques
 
Et leurs cuillères.
 
Le calme revint, Rémy s’assoupit. Il fut réveillé par un fracas de bouteille.
 
Broubrou !
 
Une bouteille de champagne du troisième ? Ce n’est pas possible.
 
Broubrou !
 
Encore une, les petits crétins vont se saouler, sales gosses ! Ah ! La gamine ne se fait pas respecter. Si une troisième bouteille passe, je monte.
 
Il fixa le vide-ordures : une jupette en jean glissa, suivi d’un tee-shirt blanc, puis se fut le tour d’un soutien-gorge fleuri. Quelques cris percèrent les murs, une petite culotte s’élança dans le triste conduit du vide-ordures.
 
Rémy était atterré, les monstres violaient certainement leur baby-sitter comment intervenir ?
 
Il y eut un moment d’accalmie, puis des aboiements furieux toujours en provenance du troisième et enfin un gros bruit mat
 
Le chien ! Ils ont jeté le chien.
 
Rémy descendit quatre à quatre au sous-sol, s’élança vers la grande benne qui récoltait les ordures de toute la colonne. Un petit chien vaguement blanc pataugeait au milieu des détritus. Rémy l’empoigna et remonta chez lui. Ce petit chien lui donnerait le prétexte pour entrer en contact avec les pauvres parents de ces voyous, qui ne manqueraient pas de le remercier chaleureusement.
 
Le dimanche soir, il guetta par la fenêtre l’arrivée de ces malheureux. Dès qu’il les vit, il sortit, le chien dans les bras. Il raconta avec volubilité les incidents du week-end. Le père le dévisagea froidement avant de s’élancer dans l’escalier, la mère prit son chien et suivit son mari, sans un seul remerciement. Rémy resta planté sur le palier les bras ballants, désemparé.
 
Au mois d’avril, les serviettes hygiéniques ne descendirent pas du sixième. " Je sens que la petite va avoir des problèmes, songea Rémy, à moins que ce ne soit qu’un petit retard. " Rien non plus au mois de mai, le doute devint certitude.
 
-" C’est pour le mois de janvier, dit Rémy en se frottant les mains. "
 
Il était très heureux d’avoir enfin un bébé dans la maison, ça le changerait des petits monstres du troisième qu’il haïssait.
 
Un matin, n’y tenant plus, il aborda la petite étudiante :
 
- Alors, c’est pour le mois de janvier ?
 
- De quoi je me mêle, grommela-t-elle, avant de lui tourner le dos et de s’éloigner d’un pas vif.
 
Le soir même, la vielle dame du second, bien remise, vint récupérer sa chatte. Elle tendit un billet de cinquante francs à Rémy, pour la nourriture du chat et s’en alla sans un sourire, comme si jamais Rémy ne lui avait jamais sauvé la vie
 
Rémy devenait amer.
 
Un torchon plein de sang en provenance du sixième l’alerta un soir de juillet.. Il connaissait encore mal les nouveaux locataires, des corses, qui avaient remplacé l’alcoolique, un couple qui de toute évidence ne s’entendait guère, ils ne prenaient pas leurs repas ensemble steaks purée pour monsieur vers 20heures, et jambon salade pour madame à 21 heures, de plus, il avait parfois entendu des cris, le vide-ordures transmettait aussi les hurlements. Cette fois ils allaient tous reconnaître ses mérites. Il s’élança dans l’escalier, frappa à toutes les portes en criant :
 
- Vite ! Un meurtre au sixième, il faut intervenir.
 
Puis, il contempla avec satisfaction, l’affolement, chacun sortait, grimpait au sixième, on tambourinait sur la porte.
 
Une femme brune ouvrit, étonnée par ce remue-ménage, derrière elle, son mari un torchon écarlate à la main souriait
 
- Là ! Là ! hurla Rémy, il a encore un torchon ensanglanté
 
L’homme éclata de rire
 
- Ce n’est que du ketchup, nous venons d’en casser deux flacons...
 
Rémy ne pouvait pas se remettre de cet affront, il contrôlait encore les ordures machinalement, mais il savait bien qu’il resterait seul, Pour tous ces gens-là, il n’existait même pas, il ne serait jamais utile.
 
" Tiens trois boîtes de mouchoirs en papiers pour la pimbêche du septième, elle doit pleurer, bien fait ! Au quatrième ça ne va pas fort, ils se gavent de chophytol, qu’ils crèvent ; Au troisième on consomme beaucoup d’antidépresseurs, leurs gosses les rendent fous, tant pis pour eux.
 
Un matin un car de police s’arrêta devant l’immeuble. Les policiers grimpèrent en courant chez les Corses. Quelques minutes après un gros paquet descendit lentement du sixième en faisant tic tac.
 
Rémy se précipita, happa le paquet, puis, haussa les épaules que lui importait la vie, il n’existait déjà plus pour personne. Il ouvrit les mains.
 
Il y eut une très grosse détonation et l’immeuble s’écroula
 

 
 
 
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l'auteur ? Erwan. Passionné de littérature, il anime sur Infonie le forum "En ligne de contes" qui a donné naissance à ce site.
 
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