Adrienne.
 
Adrienne [1]
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Adrienne - Première partie -

Adrienne.

A la sortie d’Arles sur Tech, Adrienne était seule dans le car avec le chauffeur. Les autres passagers s’étaient éparpillés en caquetant tout au long de la route.
- Nous allons monter à Corsavy en amoureux, dit le chauffeur en riant.
A ce moment une forme noire sur le bord de la route leva la main, c’était une femme chargée d’un gros cabas.
- Ah ! Nous aurons un chaperon.
Il stoppa le car, la femme monta :
- Comme ba ?
- Ca va, ça va, dit le chauffeur en attrapant le cabas.
La femme aperçut Adrienne :
- Tu remontes Adrienne, c’est fini l’école ?
- Oui, dit Adrienne, c’est fini.
Le chauffeur et la femme commencèrent une longue conversation. Ils parlaient fort, on aurait pu croire qu’ils se disputaient, non, ils parlaient gentiment de choses et d’autres, en catalan.
Adrienne, sans les écouter, se répétait tristement : " l’école est finie, l’école est finie...
Son père lui avait dit aux vacances de pâques :
- Tu as seize ans, Nine, tu dois en savoir des choses depuis le temps que tu vas à l’école, des choses qui ne servent à rien. Moi, je suis allé à l’école jusqu'à dix ans, et encore pas tous les jours, et ma foi, on ne peut pas dire que je n’ai pas réussi.
Il s’était tapé complaisamment sur le ventre avant de poursuivre :
- Enfin, j’ai respecté la volonté de ta pauvre mère. Tu as une bonne instruction, comme elle disait, et tu as l’air d’une demoiselle. Mais ne t’inquiète pas, ça va s’arranger va ! Tu nous aideras au restaurant des les premiers jours de juin, au lieu de perdre ton temps à passer ce brevet de je ne sais quoi.
Et il avait collé une grande claque sur les fesses de sa fille en criant :
- Gros gigots ! Les voilà tes certificats pour réussir dans la vie : tes gros gigots.
C’est pourquoi par cette belle matinée de juin, Adrienne, ses gros gigots bien calés sur la banquette arrière du car, regardait défiler doucement les montagnes et les chênes-lièges avec une certaine nostalgie. Elle pensait à ses camarades qui passaient à ce moment même leur brevet. La vie au collège lui plaisait, avide d’apprendre, elle aurait aimé suivre les conseils de ses professeurs, être institutrice. Timide, elle redoutait un peu le restaurant où elle ne séjournait presque plus depuis la mort de sa mère. Son père n’avait pas le temps de s’occuper d’elle et l’envoyait passer toutes ses vacances chez sa grand-mère à quelques kilomètres, au village de Montferrer. Là , Adrienne courait toute la journée dans la montagne derrière deux chèvres démoniaques, Irène et Lucie, qui se croyant obligées de profiter pleinement de leur liberté d’une durée éphémère, très exactement celle des vacances scolaires, gambadaient jusqu'à épuisement. Leur résistance était nettement supérieure à celle d’Adrienne qui rentrait chaque soir harassée. Sa grand-mère l’attendait avec impatience. Elle passait toutes ses journées dans sa cuisine où elle mijotait de savantes préparations de son invention, toutes destinées à faire succomber à la tentation le curé du village qui l’avait un jour affreusement peinée en la traitant devant tout le monde d’incorrigible gourmande. Adrienne s’asseyait devant la grande table couverte de petites casseroles pour goûter docilement les " péchés " du jour : salmis de cailles au caramel, mousse de cèpes à l’armagnac, confit d’oie aux bananes, omelette au chocolat et au poivron flambée au marc, gâteau aux marrons glacés amandes et champagne. Adrienne donnait consciencieusement son avis sur ces mets rares et montait se coucher u bord de l’agonie. La mémé aussitôt retournait dans sa cuisine pour emballer les plats sélectionnés et les porter immédiatement au pauvre curé qui la remerciait avec tristesse tandis qu’un jaune sourire tentait d'animer son teint bileux. La vieille rentrait chez elle apaisée en chantonnant : "  Il en crèvera, il en crèvera, le curé de Montferrer crèvera d’indigestion "
Au dernier Noël, elle avait mis au point, après de nombreuses recherches, une recette qui devait achever le curé : la chantilly au foie gras. Malheureusement son souci de la perfection la poussât à goûter un peu trop cette merveilleuse composition, on la découvrit au petit matin complètement morte, le visage barbouillé d’une crème beigeasse mais éclairé par un sourire victorieux.
Adrienne avait perdu son dernier refuge, sa dernière tendresse.
Le car montait lentement sur la route sinueuse bordée d’une forêt basse. Les chênes-lièges aux troncs écorcés, cramoisis, aux feuillages verts et brillants, tranchaient l’horizon en deux couleurs éclatantes. Chaque tournant découvrait le bleu métallique du ciel, la montagne devenait alors éblouissante comme un étendard bleu, vert, rouge.
Enfin apparut la première maison de Corsavy.
- Tiens, arrête-moi là, dit la femme, je vais aller faire un petit brin de causette à la pauvre madame Villa.
Elle descendit avec son cabas qu’elle lâcha immédiatement sur la route pour pouvoir lever les bras au ciel devant une autre silhouette noire qui gesticulait avec tout autant de frénésie tandis que des cris fusaient :  " Julienne ! Comme ba ? Marie ! Comme ba ? "
- Je te descends où, Adrienne, chez toi ? Demanda le chauffeur en démarrant.
- Oui, s’il vous plaît.
- Tu donneras ce paquet au père Coste. Je vais quand même aller à l’arrêt, il n’y aura personne mais je boirai un coup avec le Jeannot. T’inquiète pas, je monte te poser d’abord.
Le car traversa le village en klaxonnant, les passants saluaient le chauffeur de la main.
_ Te voilà rendue ma belle, dit le chauffeur en stoppant devant la haute porte d’une ancienne ferme fortifiée.
- Merci, au-revoir, dit Adrienne.
Elle prit le paquet du père Coste, attrapa sa petite valise dans le filet et sauta du car. Le chauffeur la regardait d’un air pensif, ses yeux mi-clos fixés sur les hanches charnues.
Le restaurant était désert lorsqu’Adrienne entra, elle frissonna un peu en retrouvant cette salle trop vaste, trop sombre avec ses tables et ses bancs rustiques perdus sous un plafond trop haut. Les jambons et les saucissons pendus aux grosses poutres se balançaient toujours tragiquement. Le petit escalier voûté qui conduisait aux toilettes, aménagées dans un immense sous-sol, ouvrait sa gueule noire dans le fond de la pièce.
Adrienne regarda un peu quelques photographies jaunies accrochées sur les murs, montrant de joyeux footballeurs brandissant une coupe, ou plus simplement un ballon. Elle contourna le petit bar et la caisse et poussa la porte de l’arrière salle, que tout le monde appelait le " boui-boui. " On entreposait là vaisselle, nappes, hors d’œuvres, dans un désordre attristant. Ce boui-boui était le centre d’agitation du restaurant, un passe-plat le reliait à la cuisine et le va et vient y était incessant. Adrienne découvrit son père au milieu des tonneaux de Banyuls. Le père Puig n’était que boules, deux petites pour les yeux, une moyenne pour la tête, une énorme pour le tronc. Deux jambes courtes et grasses soutenaient péniblement cet ensemble dont émergeaient deux petits bras terminés normalement par deux mains, mais à cet instant celles-ci demeuraient invisibles parce qu ‘enfouies dans le corsage d’une petite servante brune et piquante évidemment.
- Oh là Adrienne ! Te voilà Nine ? Cria-t-il en tournant sa face congestionnée vers sa fille.
- Bonjour papa.
Les deux mains du papa sortirent avec regret de leur cachette pour s’abattre sur la croupe de la servante :
- Au turbin toi feignasse, il est déjà dix heures, file.
Puis, il se rapprocha d’Adrienne :
- L’air de Perpignan ne te va pas bien, tu es blanche comme du gras de jambon, dit-il en caressant les longs cheveux noirs.
Il prit un regard libidineux pour ajouter :
- T’as vu la Mariette ? elle est bellotte pas vrai ?
- Et où est Thérèse ? demanda Adrienne.
- Oh ! elle est partie, une mijaurée ! La demoiselle avait des principes, des principes, dis ? Ici, dans un restau, avec tous mes clients footballeurs. On les lui a enfoncé dans le cul ses principes et on l’a mise à la porte. Il y a aussi un nouveau cuisinier, il vient de Collioure, va lui dire bonjour.
Il engagea la tête dans le passe plat et hurla :
- Jean-Paul, Jean-Paul, viens voir Adrienne ma fille, elle servira à midi avec Mariette, mais attention, elle a fait des études, fais gaffe à tes grosses pattes de cochon.
Et il éclata de rire.
Aussitôt, la patte du cochon apparut dans le passe-plat, tandis qu’une voix grave disait :
- Bonjour mademoiselle Adrienne.
- Bonjour, murmura Adrienne, en mettant sa petite main brune dans celle qui s’agitait sur le passe-plat.
- Faites-vous la bise, par ce trou-là ça ne risque rien, ricana le père.
Une tignasse noire et frisée commença à s’engager dans l’ouverture. Adrienne rougit, balbutia quelques syllabes et courut vers le fond de la pièce où se trouvait l’escalier qui menait aux chambres.
- Et où vas-tu, demanda son père.
- Dans ma chambre arranger mes affaires.
- Alors dépêche-toi et mets un tablier blanc. C’est samedi, tu vas servir quelques pastis, crois-moi.
La chambre d’Adrienne était une grande pièce toute rose avec des rideaux bleus. Sa mère lui avait fait ces rideaux, juste avant de mourir, quatre ans auparavant. Chaque fois qu’Adrienne pensait à sa mère une petite boule, venant d’on ne sait où, s’installait dans sa gorge pour tourbillonner avec frénésie. Adrienne ne savait pas exactement comment elle était morte. Elle avait bien remarqué que sa mère grossissait, tellement même qu’elle ne pouvait plus remuer et restait des journées entières, assise dans le pré derrière le restaurant. Elle se levait péniblement lorsqu’Adrienne rentrait e l’école et ne cessait plus de sourire jusqu’au soir, mais retombait en léthargie dès que s fille montait se coucher. Le médecin de Prats de Mollo venait très souvent. Adrienne le voyait sortir, du restaurant la mine sévère, alors elle courait près de sa mère qui lui répétait invariablement :  " Je vais mieux, ma chérie, ne t’inquiète pas " et Adrienne ne s’inquiétait pas. Un jour pourtant une des serveuses lui avait dit méchamment : " Arrête de chanter Adrienne, tu devrais avoir honte, chanter quand sa mère à une hydropisie, sale gosse ! ", " Qu’est-ce que c’est une hydropisie ? " avait demandé Adrienne, " Ca ne te regarde pas, tu le sauras quand tu seras grande ", avait répondu la serveuse qui de toute évidence ne le savait pas non plus, et elle avait ajouté : " Surtout n’en parle pas à ta mère. " " Hydropisie ", ce vilain mot avait tourné longtemps dans la tête d’Adrienne. Comment sa mère si jolie, si gentille pouvait avoir une hydropisie ? Elle avait bien cherché la vérité dans un petit dictionnaire, qui traînait chez sa grand-mère par un curieux hasard, mais elle n’avait vu le mot " hydropisie " sur aucune des pages, c’était vraiment un trop vilain mot et Adrienne décida de l’oublier. Pourtant, il revenait la nuit au milieu de ses cauchemars, sous la forme d’un gros bonhomme tout noir qui tentait de l’étrangler en hurlant : " Hydropisie ! Hydropisie ! " Adrienne se réveillait alors en larmes, elle avait peur de mourir, mais jamais elle n’imagina que cette chose horrible pouvait arriver à sa mère, elle était sûre que les mamans ne mouraient pas. Lorsqu’elle eut douze ans, sa mère insista pour qu’elle aille au collège, faire de bonnes études : " Tu seras une demoiselle, Adrienne, la place d’une jeune fille n’est pas dans un restaurant, tu auras un bon métier en ville, et je serai fière de toi. " Adrienne était un peu triste de quitter sa mère et Corsavy mais elle sentait que cette décision était irrévocable et qu’il valait mieux l’accepter en souriant. Le jour de son entrée au collège son père l’avait emmenée en voiture à Perpignan mais sa mère, trop fatiguée, n’avait pu les accompagner. Adrienne se souvenait de sa lourde silhouette appuyée à la porte du restaurant et des baisers qu’elle leur envoyait.
Un soir, quelques jours plus tard, son père lui avait téléphoné au collège :
- Adrienne, reviens vite, ta mère va éclater.
Elle avait pris le car le lendemain matin et avait senti pour la première fois la petite boule qui s’agitait dans sa gorge. Le chauffeur la regardait avec compassion :
- Je vais aller aussi vite que possible, Adrienne, avait-il promis.
Adrienne l’avait remercié d’un petit sourire. Elle avait hâte de voir sa mère, de l’embrasser, de la consoler. Ca devait faire mal d’éclater et il faudrait la recoudre après. Adrienne sentait des petits frissons courir tout le long de sa peau. Le chauffeur avait stoppé le car juste devant le restaurant. Tous les habitants du village étaient là, vêtus de noir.. Une terreur folle avait alors envahi le cœur d’Adrienne. Elle avait hurlé : " Maman " en s’élançant dans le restaurant. Quatre hommes portant un cercueil sortaient juste du boui-boui.
- Pousse-toi petite, c’est lourd et ça pue.
Adrienne, hagarde, avait vu un mince filet de liquide jaunâtre s’échapper du cercueil.
- C’est pas maman, c’est pas maman, répétait-elle en tremblant.
Derrière le cercueil, le père Puig enrobé d’un air tragique avançait lentement. Il s’était approché de sa fille en disant :
- Allons viens, Nine, il faut faire vite.
Il avait empoigné son bras pour l’entraîner dehors.
Le conducteur du corbillard fouettait déjà son cheval.
Adrienne, cramponnée au bras de son père, espérait encore. Ce n’était qu’un cauchemar, elle allait voir le gros bonhomme noir qui voulait l’étrangler et elle allait se réveiller. Mais le corbillard marchait toujours devant ses yeux brouillés et derrière elle les villageois suivaient en un long cortège. Ils furent très vite à l’église. Le curé commença une oraison funèbre qui devait être longue mais une odeur, fade, insupportable monta peu à peu dans la nef et le curé lança d’une traite :
- Mes chers frères, chacun de nous déplore comme moi la disparition de Marie-Conception Puig, qui laisse un veuf et une orpheline, mais se réjouit de penser que notre sœur, Marie-Conception, est maintenant auprès de notre Seigneur, et nous allons célébrer sans plus attendre la messe des défunts.
Et la messe des défunts fut expédiée sur un rythme endiablée.
Une mare gluante s’étalait maintenant sous le cercueil. La bénédiction fut escamotée et le cercueil vite replacé dans le corbillard qui prit la direction du nouveau cimetière au grand galop. Les villageois suivaient de loin, mais au pas de course. Adrienne et son père courraient aussi. Malgré le sprint d'arrivée, la plupart des spectateurs manquèrent la descente dans le caveau et en furent profondément déçus. Adrienne, noyée dans ses larmes, ne voyait plus rien, elle entendait un brouhaha confus dominé par le même mot qui revenait sans cesse " Hydropisie "
Elle n’osa jamais demander à quiconque ce que ce mot voulait dire, elle craignait trop une révélation honteuse. Un sentiment de malaise s’ajouta à sa douleur : sa mère avait éclaté.


La grosse voix du père Puig monta dans l’escalier :
- Tu es bientôt prête Adrienne ?
- Oui papa.
Elle enfila une robe bleue à rayures blanches, ornée d’un petit col blanc, immobilisa ses longs cheveux noirs sur son cou à l’aide de plusieurs barrettes, noua un tablier blanc autour de sa taille et descendit dans le boui-boui.
Son père était là, les deux mains sous la jupe de Mariette qui gloussait. Près d’eux se tenait un grand garçon mince et sombre qui avait l’air très en colère. Une fine moustache s’agitait sur sa lèvre et il gesticulait en criant :
- Je ne peux pas tout faire. C’est bien beau d’avoir renvoyé lulu, parce qu’il ne plaisait pas à Mariette, mais maintenant je suis tout seul en cuisine avec le plongeur qui sorti de son eau grasse ne sait rien faire, même pas éplucher une patate.
- Bah ! Ne t’énerve pas Jean-Paul, tu auras un autre aide bientôt, j’en attends un de Perpignan. Pour le moment, Adrienne va t’aider. Pas vrai fifille, tu vas donner un petit coup de main à Jean-Paul ?
Tout en parlant, il devait lui aussi donner un fameux coup de main à Mariette, car elle se contorsionnait en haletant, les deux mains accrochées au rebord du passe-plat.
Jean-Paul haussa les épaules et toisa Adrienne avec insolence. Mais presque aussitôt il se ravisa, un sourire charmeur étira ses lèvres, découvrant ses quenottes bien rangées, tandis que ses yeux d’onyx s’ombraient d’un voile langoureux.
Adrienne éplucha patates et végétaux pendant trois jours avec beaucoup de plaisir. Jean-Paul était très gentil avec elle, et lui permettait de remonter dans sa chambre dès sept heures du soir, au moment où une dizaine de pimpantes servantes à demi recouvertes de bouts de robes, commençant bas finissant haut, venaient se joindre à Mariette pour servir la précieuse clientèle. Adrienne s’endormait bercée par une rumeur douce et continue qui s’élevait de la salle de restaurant.
Le quatrième jour, Gérard, aide cuisinier fit une entrée assez spectaculaire, d’ailleurs il ne savait pas en faire d’autre, il était en représentation depuis son plus jeune âge. Ses parents, modestes forains, couraient de village en village avec trois ou quatre chiens savants et quelques bancs. Dès qu’ils étaient installés sur une place, Gérard faisait le tour du village avec une petite trompette et un costume doré pour inviter les foules à venir admirer le merveilleux, et unique, spectacle. Puis, un soir un gros monsieur fortuné s’était attendri sur son sort et sur son joli corps rose. Gérard, plein d’espoir, l’avait suivi pour toute la vie. Malheureusement, le gros monsieur avait le cœur aussi dilaté que le ventre, le nombre de chérubins attirant ses bontés était incalculable. Gérard, rejeté et amèrement déçu était parti vers de plus ternes horizons : les cuisines de restaurant. Pourtant il n’avait pas perdu son goût de la parade. Il était toujours aussi joli garçon, toujours homosexuel, et pensait avoir là deux atouts majeurs, qui pouvaient faire tourner une fois encore la roue de son destin, il tenait à ce que chacun le sache. Il avait donc poussé avec assurance la porte du restaurant de Corsavy en criant :
- Me voilà !
Mais la salle était vide. Sans perdre son assurance, Gérard était alors entré dans le boui-boui et devant le père Puig, Adrienne, Jean-Paul et Mariette éberlués, il avait répété: 
- Me voilà, vous m’avez appelé, je suis là.
Il avait un port de tête fier, un sourire vainqueur sur les lèvres et un corps moulé dans du velours argenté. Derrière lui, un petit blondinet à l’air quelque peu demeuré mais sentant bon la lavande, portait deux grosses valises parsemées de clous dorés.
- Je ne voulais qu’un aide cuisinier, avait dit timidement le père Puig.
- Je suis, avait affirmé Gérard.
Et il avait investi la cuisine avec fracas. Son premier soin fut évidemment d’en chasser Adrienne et de la remplacer par le coquet petit porteur de valises. Le père Puig impressionné n’osa pas protester bien qu’il ne sache alors plus que faire de sa fille. Enfin, il eut une idée :
- Tu sais, Adrienne, ta mère n’aurait pas voulu que tu serves, et puis j’ai déjà beaucoup de serveuses, il vaudrait mieux que tu tiennes la caisse. Tu dois savoir compter depuis le temps que tu vas à l’école. Les serveuses t’apporteront les commandes des clients et tu feras les additions. Après elles t’apporterons les sous et tu mettras la monnaie sur une petite soucoupe. Gérard dit qu’il faut faire comme ça.
Et Adrienne fut juchée sur une grande chaise derrière la caisse. Elle voyait arriver les clients par petits groupes, ils étaient musclés et bruyants. Elle n’en connaissait aucun, ils ne venaient pas de Corsavy mais des environs. La plupart étaient jeunes, pourtant quelques quinquagénaires se mêlaient à la joyeuse assemblée. Il y avait aussi des familles complètes, une ou deux tous les soirs, jamais les mêmes. Les serveuses voletaient de table en table avec vivacité et Adrienne admirait beaucoup leur attitude délurée, elle-même se sentait toute ratatinée derrière sa caisse et rougissait dès qu’un regard se posait sur elle. Heureusement, les clients ayant assez d’appâts à reluquer avec les serveuses, ne s’intéressaient guère à cette caissière effarouchée qui dissimulait son cou sous un petit col Claudine
Vers dix heures du soir, les pourous remplis de Banyuls circulaient de mains en mains à grande vitesse, les serveuses aussi. Adrienne remarquait avec étonnement que les " familles " n’avaient pas droit à cette petite gâterie, lorsqu’un mari ou une épouse, exigeait tout de même un pourou, Mariette en plantait un à demi vide au milieu de la table et repartait aussitôt abreuver quelques freluquets aux yeux de braises.
Une chose intriguait fortement Adrienne, le nombre des convives se rendant à tout instant aux toilettes, ce nombre croissait au fil des heures, les serveuses aussi semblaient prises d’irrésistibles et fréquents besoins naturels, par moment la moitié de la salle disparaissait ainsi au sous-sol.
Un soir Adrienne en fit en riant la remarque à son père.
- Ils jouent au billard, lui répondit-il avec agacement.
Adrienne trouva l’explication très claire. Le sous-sol était très vaste et il y avait effectivement un grand billard au milieu. Elle ne pensa plus au problème urinaire des clients. Son père, lui, semblait gêné depuis qu’elle lui avait posé cette question anodine. Trois jours après il lui demanda de ne plus s’occuper de la caisse :
- Je pense à ta pauvre mère, Adrienne, elle ne voulait vraiment pas que tu travailles dans ce restaurant. J’ai des remords, tu sais. Non, il vaut mieux que tu ne fasses rien du tout, ce sera mieux..
Adrienne eut un instant de joie :
- Alors, je pourrai retourner au collège en septembre ?
- Ah non ! Cria le père Puig, si tu ne gagnes pas d’argent au moins n’en dépense pas. Va au bal, ça je veux bien te le payer, trouve-toi un homme, marie-toi. Je ne peux pas le faire pour toi quand même.
Il s’était radouci en voyant les larmes jaillir des yeux noirs de sa fille :
- C’est pas pressé, Nine, je suis content de t’avoir là à rien faire. Plus tard, il sera à toi ce restaurant et si tu as un bon mari pour s’en occuper ce sera mieux, c’est tout.
Et il avait caressé les petits seins ronds d’Adrienne en ajoutant :
- Mets des corsages plus décolletés, il faut les montrer un peu ces jolis petits nichons.
Adrienne remonta dans sa chambre pour pleurer. Comment allait-elle pouvoir vivre sans rien faire ? Et que pouvait-elle faire ? Son père lui laisserait-il apprendre un métier ?
Soudain, elle entendit gratter à la porte, puis, la poignée tourna doucement, une tête brune apparut et les yeux d’onyx, de plus en plus voilés, se posèrent sur Adrienne :
- Je peux venir Adrienne ?
Jean-Paul entra sans attendre la réponse, il s’approcha d’elle, entoura ses épaules de son bras.
- Ne pleure pas, ton père a raison, tu n’es pas à ta place dans ce restaurant.
- Mais où est ma place ?
- Prés d’un mari qui t’aime, dit Jean-Paul d’une voix profonde.
- Où est le mari ?
Jean-Paul ne répondit pas mais resserra un peu son étreinte.
Elle aurait pu lui tomber aussitôt, et complètement, dans les bras, car le moment était propice, mais Gérard entra à son tour, sans frapper, et éclata de rire devant le tendre tableau :
- Ah voilà ! Je te cherche partout, tu essayes de te placer avec la pucelle. Remarque c’est pas bête mais c’est courageux. Et il va te falloir un peu de courage encore pour expliquer au père Puig que les picoulates ont brûlées pendant que tu pelotais sa drôlesse
Adrienne s’était éloignée de Jean-Paul. Gérard la regarda avec ironie :
- Comme les autres, hein ma cocotte ? . Une vicieuse comme ses sœurs. Hypocrite.
Et il redescendit.
- Demain c’est lundi, c’est mon jour de repos, dit Jean-Paul, nous irons chercher les chèvres de ta même si tu veux, le maçon me prête sa camionnette
- Irène et Lucie ?
- Oui, elles sont toujours chez la voisine de ta grand-mère. Ton père a dit que si tu les voulais, puisque s'étaient tes copines, tu pouvais les installer dans l’ancien garage, elles boufferont dans le pré. Tu veux ?
- Oh oui ! Cria Adrienne.
- Alors à demain, fais de beaux rêves, dit Jean-Paul en posant légèrement sa petite moustache sur le front d’Adrienne.
Et elle fit de beaux rêves parce qu’elle avait seize ans.
Irène et Lucie étaient de charmantes petites chèvres rousses de montagne, espiègles et câlines, mais elles n’auraient peut-être pas suffit à remplir le cœur d’Adrienne si Jean-Paul ne s’était pas découvert une subite passion pour les chèvres. Il passait tous ses moments de liberté dans le pré avec elles et Adrienne. Le lundi il ne disparaissait plus comme auparavant, il accompagnait Adrienne dans la montagne où les biquettes se livraient à mille extravagances sous son œil attendri. Il les conduisit même à Montferrer, avec la camionnette du maçon, parce que là se trouvait un bouc dont elles étaient très friandes.
- Nous garderons les chevreaux et tu nous feras des fromages, disait-il en riant à Adrienne.
Et ils attendaient la main dans la main l’heureux, et double, événement.
Au bout d’un mois, le père Puig s’étonna tout de même de voir son beau cuisinier passer de si bucoliques congés. Un matin, tandis que chacun s’affairait dans le boui-boui, Adrienne et Mariette repassaient du linge, Jean-Paul et Gérard remplissaient, à un petit tonneau, les pourous de banyuls, le papa Puig, tout en massant vigoureusement le sein droit de Mariette pour, lui éviter la crampe des repasseuses, posa cette question :
- Ta promise t’a plaqué Jean-Paul que tu t’intéresses qu’aux chèvres maintenant ?
- Oui, répondit Jean-Paul.
- C’est bien fait pour toi, t’avais qu’à m’écouter, ricana Gérard, avec les femmes ont a que des emmerdes, tandis qu’avec une équipe de footballeurs c’est autre chose, d’abord tu, en as tout de suite onze, sans compter les remplaçants.
- Parce que tu crois que tous les gars sont comme toi ? Demanda Mariette hargneuse.
- Oui, mais il y a ceux qui n’osent pas, c’est tout, ceux-là je te les laisse.
- T’es quand même assez beau gosse pour te trouver une nana plus belle qu’Irène ou Lucie, dit le père Puig en fixant Jean-Paul.
- Et même plus belle qu’Adrienne, siffla Mariette.
Le père retira brusquement sa main du téton de Mariette, il regarda Jean-Paul, puis sa fille. Adrienne avait une lueur d’étonnement dans ses grands yeux noirs, son visage était banal, rond avec un nez sans aventure et une bouche charnue.
- C’est vrai qu’elle est pas trop belle, mais quand même tu as de beaux yeux, Adrienne, quand tu prends pas cet air idiot, cria le père.
Il se retourna vers Mariette avec colère :
- De quoi tu t’occupes toi, traînée ?
Il était vexé d’avoir découvert le dernier ce qui retenait Jean-Paul au restaurant.
- De toute façon, ma fille, mon héritière, n’épousera pas un cuisinier, dit-il d’une voix chevrotante qu’il croyait noble.
Il posa sa main grassouillette sur l’épaule d’Adrienne :
- Je veillerai à l’avenir de mon enfant.
Là, il se sentait vraiment solennel, admirable.
Ce n’était certainement pas réussi, car Mariette et Gérard faillirent s’étrangler de rire.
Adrienne remonta en courant dans sa chambre, elle était triste, elle avait une sensation de malaise qu’elle ne comprenait pas.
 

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Part.2
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l'auteur : AMuchart.