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UNE BONNE NOUVELLE - Première partie -
A la descente du train en gare d’Avignon, une chaleur sèche envahit ma gorge et tout mon corps se mit à transpirer, trop habitué à l’air climatisé du wagon que je quittais. Une foule chargée de bagages, vêtue d’été m’entraîna jusqu’à la sortie, ces hommes et ces femmes que je suivais, savaient où ils allaient, moi pas. Une fois dehors après avoir traversé le hall, des remparts protecteurs se dressèrent sous un ciel d’un bleu que je ne connaissais pas, un bleu de Provence laminé par le mistral.
Pour me rendre ici un vendredi, j’avais du poser une journée de congés, il m’en restait beaucoup, m’avait dit la secrétaire du service du personnel, une petite brune nouvelle qui ne devait pas déjeuner à la cantine, autrement je l’aurais remarquée avec ses taches de rousseur. Je connaissais tout le monde et tout le monde me connaissait en vingt ans de ministère, cinq ans au service du courrier, distribuant le matin, collectant le soir, puis la promotion aux expéditions. Je vivais simplement d’un travail ordinaire qui s’accordait à mon manque d’ambition, comptant uniquement sur l’avancement à l’ancienneté pour obtenir en fin de carrière le poste de chef de service. Délaissant les concours internes, je préférais parler foot avec Jean, ce qui remplissait bien la moitié de mon temps au bureau car il supportait l’équipe de Marseille et moi celle de Paris.
Un coup de vent balaya mon visage ; je n’étais pas bien, avec seulement en poche une adresse, un nom et une heure. Un notaire m’avait écrit en me demandant d’être présent ou de me faire représenter pour la succession de madame Galianni. Ne sachant pas qui elle était, je crus d’abord à une erreur et appelai l’étude dont le numéro de téléphone en lettres anglaises apparaissait en gras sur l’entête du courrier. Après avoir indiqué la référence du dossier, un enchevêtrement barbare de chiffres et de lettres, une voix grave résonna dans l’écouteur, elle me persuada, en me donnant mon second prénom et ma date de naissance qu’il s’agissait bien de moi. C’est pour une bonne nouvelle me dit-elle avant de conclure que je devais me présenter avec une pièce d’identité le vendredi 28 mai à onze heures en l’étude de maître Nogues, 21 rue de la tour, escalier gauche, au deuxième étage, sonnez et entrez.
Seul devant la gare dans mon costume gris, la chemise blanche, ouverte avec un petit sac de toile à la main, j’étais paumé ; le chauffeur de taxi en mal de clientèle qui me héla, l’avait remarqué. Je tournai ma tête vers lui et timidement avec un sourire déclinai sa proposition, avançant droit devant moi en direction d’un agent de police au pied de la muraille qui m’indiquerait mon chemin.
Au bureau, j’avais parlé de cette lettre à Jean, mon unique véritable ami depuis dix ans, qui après l’avoir lue m’emmêla l’esprit dans des histoires de millions et de dettes contractées par des aïeuls puis transmises de génération en génération. Cependant, il me conseilla de venir ça te fera un voyage, toi qui ne bouge jamais m’avait-il dit ; si aujourd’hui j’étais là, c’était sans aucun doute grâce à lui car j’écoutais toujours ses conseils.
N’ayant plus de famille vivante, ma mère m’avait quitté trois ans auparavant, je ne voyais pas qui pouvait être cette madame Galianni d’Avignon. Nous les Maillard étions originaires du Nord, une région que j’avais abandonné pour faire carrière dans l’administration. Jusqu’à la mort de ma mère, tous les dimanches, je prenais le train le matin pour passer la journée avec elle dans sa maison de retraite, moi je l’appelais l’asile, une pension pour les anciens des corons. Sa mémoire avait disparu au fil des années, elle n’avait gardé en elle que mon visage et le son de ma voix, parfois elle se trompait de prénom, me confondant avec mon père, mort après ma naissance à la guerre, celle d’Algérie. Pour être présente à mon arrivée, elle s’asseyait dès le matin dans l’entrée juste après sa toilette, guettant les visiteurs. Monique partageait sa chambre, ses souvenirs épars et son peu dont je faisais partie, elle fut sa dernière amie ; Deux heures durant, elle restait aux côtés de ma mère attendant une famille qui ne venait jamais. Inséparables la semaine, elles le restaient le dimanche, nous faisions ménage à trois. Et si Monique était madame Galianni ? Le matin nous parcourions l’allée circulaire de graviers à l’arrière de la maison, en son centre une pelouse agrémentée d’une pièce d’eau, à l’extérieur des bancs et des rosiers. La fatigue de ma mère s’accentua avec les années et les étapes sur les bancs se multiplièrent ; vers la fin, chaque siège était prétexte à repos, en se divertissant de la baignade d’un moineau ou en humant le parfum d’une rose. Monique, aussi sourde que son amie, n’était guère plus vaillante et s’accrochait à mon bras gauche, le droit étant à usage exclusivement maternel. Au cours de notre marche, je lui racontais ma semaine, une semaine monotone de fonctionnaire, toujours identique à la précédente, mais elle ne s’en souvenait plus et s’amusait de détails. Quel était le nom de famille de Monique ? La promenade nous occupait la matinée, ensuite nous déjeunions, un repas de vieux, le même pour les visiteurs qui avaient droit en plus à un verre de vin dans lequel ma mère aimait à tremper ses lèvres, j’avais demandé à l’infirmière, elle pouvait. Nous ne prenions pas de café, il n’y en avait pas, nous passions coté salon, les plus alertes jouaient aux cartes, les plus habiles travaillaient le crochet, les plus frileuses tricotaient des chandails, quant aux autres dont faisaient partie Monique et ma mère, elles se posaient dans des fauteuils pour une partie de jacquet ou de scrabble en écoutant une musique de leur âge avant de s’endormir. Pendant sa sieste, je regardais avec tendresse son visage vieilli, ridé par le temps et les épreuves, un visage pour graveur, des traits qui n’étaient que douceur. Je la quittais avant le thé en lui promettant de revenir la semaine suivante. Monique Galianni, non je ne crois pas. Parfois je venais avec un cadeau, un petit objet que je l’aidais à déballer avec délicatesse car elle gardait tout y compris les papiers qu’elle pliait soigneusement dans un tiroir de sa commode. Elle s’émerveillait de mes modestes présents qui lui arrivaient toujours au moment opportun comme une recharge d’essence pour son flacon de parfum qui s’achevait. Elle m’imaginait prévenant et attentionné, alors qu’il me suffisait de lire les mots glissés dans ma poche par l’infirmière lors de mon départ, un petit secret qui dura jusqu’à sa fin. Pour le Noël je n’oubliais pas Monique, ma mère me donnait quelques pièces et des indications précises sur ce que je devais lui acheter, pensant que son argent paierait largement les achats à effectuer. N’ayant plus de mémoire, elle recopiait sa liste et lorsqu’un élément manquait, je devais m’en justifier sans bien évidemment parler de prix, il lui arriva même de me demander de lui rendre la monnaie. Elle avait toujours eu un cœur si grand que peu importe si nous mangions des patates pendant un mois pourvu qu’elle ait pu aider quelqu’un dans la gêne. Non, Monique s’appelait autrement, seulement je ne sais plus comment.
Un agent de police m’indiqua la rue de la tour qui était proche de la gare, cinq minutes à pied m’avait-il dit, j’y fus rendu en trois et en déduis que les pas parisiens étaient plus rapides que les Avignonnais. Après avoir lu à deux reprises la plaque de cuivre à l’entrée de l’immeuble et m’être assuré qu’aucune erreur n’était possible, je repartis dans l’artère principale qui monte au palais des papes.
Voulant voir le pont, celui de la chanson, j’avais réservé pour le retour dans le train de dix-sept heures, prévoyant un horaire large car ignorant tout de la durée des réunions chez un notaire ; pour le décès de ma mère, ce fut réglé en un instant à l’asile, elle n’avait rien que sa pension. Dans la rue commerçante, la devanture des Galeries Lafayette m’attira, j’aimais à flâner dans les grands magasins du boulevard Haussmann, prendre les escalators et m’enivrer d’effluves de fragrances en traversant les stands du rez-de-chaussée. Ici, tout était nain, un grand magasin en modèle réduit, des rayons étroits, très peu d’articles, trop petit pour moi, je sortais. Dans la rue fleurie, les passants souriaient, les voitures ne klaxonnaient pas, sur les terrasses des cafés les jeunes femmes déjà bronzées se laissaient admirer, une bien jolie ville mais sans les grands magasins je ne crois pas que j’aurai aimé y habiter. Je remontais vers la mairie avec un œil sur ma montre pour ne pas être en retard, ayant décidé d’arriver cinq minutes en avance chez le notaire, et songeais aux paroles de monsieur voix grave, celui qui connaissait mon second prénom et ma date de naissance. Il avait dit une bonne nouvelle, étrange de parler de bonne nouvelle lorsqu’il y a un mort, le décès de ma mère n’avait pas été une bonne nouvelle. Et madame Galianni, qui pouvait être cette femme ?
Ma mère m’avait souvent parlé dans mon enfance, à l’époque où elle avait encore sa mémoire, d’un lointain cousin parti aux Amériques, il y bâtit fortune avant de se suicider pour éviter la banqueroute. Elle ne voulait pas que je la quitte et cette histoire devait me prouver qu’il n’était pas bon de s’éloigner de la famille. Je ne l’avais pas entendue de la sorte et avais fait rêver mes copains avec le cousin Alphonse ; on se l’imaginait à la tête d’une plantation de coton ou de tabac dans le sud, tout en blanc devant sa maison, distribuant ses ordres du haut d’un perron protégé du soleil par des colonnades. Et si c’était lui le rapport avec madame Galianni ? Une héritière, une maîtresse, une femme remariée ayant supporté les dettes d’un désastre financier et transmettant aux générations suivantes la charge des erreurs du cousin Alphonse. Mon anxiété me reprit, pour la faire disparaître-je changeai de trottoir. En quelques pas l’idée d’un rendez-vous s’éternisant, traversa ma pensée, je devais prendre mes précautions. En pénétrant dans le premier bar qui se présentait, je fus accueilli par un gros ventilateur jauni de graisse brassant l’air au-dessus du zinc désert qui balayait la salle de droite à gauche, allant des toilettes au bout du comptoir contre le mur. Près de la porte des cuisines, le tenancier grommelait assis derrière un pupitre contrôlant toute sortie de nourriture, un œil vers la terrasse et une main sur le tiroir caisse toujours prête. Je commandais un café sans même avoir vu la tête du serveur qui farfouillait sous le comptoir dans les casiers à bouteilles et me dirigeais aux toilettes. En revenant, mon petit noir était servi, la salle était toujours aussi vide, le patron toujours derrière sa caisse et le garçon toujours dans ses bouteilles. La circulation attira mon regard, un flux silencieux, doux, harmonieux, sans heurt, comme il n’en existe pas à Paris. Quel dommage qu’ils n’aient pas de grands magasins à la hauteur, ce serait une ville merveilleuse. Je buvais à petites gorgées, tourné vers le spectacle de la rue, quand un bruit de verre qui se brise dans mon dos me fit retourner et je découvris que le serveur était une serveuse, son visage défait contemplait le verre éclaté sur le sol. Son patron, un Thénardier en puissance, hurla après elle, l’insultant sans commune mesure avec le malheureux incident ce qui me révolta, et à ma plus grande surprise, je pris la défense de Cosette.
D’un naturel calme, au bureau Jean dit placide, je suis effacé, sans avis, je n’ai même jamais voté et pourtant là je n’ai pas pu m’empêcher d’intervenir. Le patron impressionné par la vigueur de mon propos cessa immédiatement ses remontrances et la serveuse, tout en balayant, me remercia d’un petit sourire. En finissant mon jus, je sortis une pièce de ma poche, la tendis à la jeune fille qui s’approcha de moi, lui demandai son nom à voix basse, Sandrine me répondit-elle, lui souris à mon tour et sans attendre ma monnaie, quittai le bar. Après une dizaine de pas dans la rue, je sentis la nécessité de me retourner, elle était là debout près d’une table à prendre une commande, voyant mon regard dans sa direction, elle m’adressa un petit signe de la main auquel je répliquai.
Durant le court trajet jusqu’à l’étude, je plongeai à nouveau dans ma mémoire pour y retrouver une madame Galianni. Je ne connut du coron que celui de mes camarades d’école, ma mère devenue veuve de guerre avec un enfant en bas âge bénéficia de facilités lorsqu’elle le quitta pour emménager dans un petit appartement en ville, conservé jusqu’à son départ pour la maison de retraite. L’univers de mon enfance se résuma à nos deux pièces avec cuisine et salle d’eau, au-dessus de chez monsieur Raymond, le boucher si attentionné avec nous, que plus tard je crus déceler qu’il entretenait une liaison discrète avec ma mère. Lui, étant célibataire, il n’y avait rien à dire, pourtant en province, surtout dans le Nord, à l’époque une veuve devait demeurer fidèle à la mémoire du disparu particulièrement lorsqu’il y avait un enfant. Non, monsieur Raymond ne s’appelait pas Galianni, il n’avait pas un nom du Sud, c’était Beauval ou Mauval. Nous restions entre nous sauf les dimanches, la messe, le déjeuner avec monsieur le curé et le match de foot des équipes paroissiales dans le terrain vague juste derrière le presbytère. Avec l’abbé comme arbitre nous ne perdions pas souvent, il avait le coup de sifflet facile pour nous avantager et personne ne se risquait à critiquer les décisions d’un homme qui accueillait sous son toit tous les pauvres de passage. Un saint homme que ma mère servit avec dévotion durant toutes les années de son sacerdoce dans notre petite ville, elle lui faisait le ménage, préparait ses repas, lavait son linge en échange du déjeuner dominical et de ma sélection permanente dans l’équipe de foot alors que mes performances ne méritaient qu’une place de remplaçant. Durant la semaine, elle travaillait à la poste au tri des lettres, c’est elle qui m’orienta vers la fonction publique, évidemment ma première affectation la transporta de bonheur trouvant normal que l’on soit en charge du courrier de mère en fils, allant jusqu’à rêver d’une lignée de facteurs chez les Maillard. Parmi ses amies pas plus de Galianni, on se souviendrait d’une ch’timi avec un nom de Chianti ; Alors qui ? Le curé impossible, l’abbé Fourret quittant sa robe pour se marier, certainement pas, sa seule passion en dehors de Jésus était le football pas les femmes. Si ce n’était pas du coté ma mère, d’où pouvait-elle bien tomber cette madame Galianni pour me connaître ?
A onze heures moins sept, je prenais l’escalier gauche du 21 rue de la tour, au second étage, je sonnais et entrais, mon cœur battait la chamade. Le visage d’une blonde hôtesse d’accueil apparut entre deux piles de dossiers, elle m’adressa un regard sévère en me demandant d’une voix haut perchée c’est pourquoi ? Ne témoignant aucun intérêt à l’énoncé de mon nom, de mes deux prénoms ainsi que de ma date de naissance, je dus citer madame Galianni pour obtenir un j’vais voir qui me pétrifia. Elle disparut téléphoner à l’abri de montagnes de papiers bleus. Abandonné dans cette entrée sans lumière, cerné de piles de dossiers austères et poussiéreux, je guettais le blond cerbère qui avait raccroché. La porte d’entrée s’ouvra violemment derrière moi, un coursier approcha les fortifications du blond archer monté au créneau, il lui jeta une missive et s’en retourna en me bousculant comme si je n’existais pas. Une minute s’écoula avant que j’ose un regard sur ma gauche, trois chaises, jadis pour s’asseoir maintenant étagères à dossiers, une estampe vieillie au mur, pas de porte. Mon attention revint sur le bastion du blond chevalier avec les craquements du plancher annonciateurs de l’arrivée d’un embonpoint conséquent, je pensais immédiatement à voix grave, celui du téléphone, la bonne nouvelle. Lorsqu’il prononça mon nom précédé d’un monsieur, mon cœur repartit de plus belle. C’était voix grave tel que je me l’étais imaginé, rond de visage, rond de corps, rond de voix ; il se présenta, je ne compris pas son nom juste sa fonction, il était clerc. Il m’invita à le suivre jusqu’à son bureau à travers des méandres de couloirs et de cartons d’archives, un labyrinthe de papiers bleus. Il s’assit à coté de moi pour vérifier mon identité, une fois certain d’avoir le bon Julien Maillard, il m’avertit du caractère houleux que pourrait avoir la réunion, me recommandant de ne pas répondre à d’éventuelles attaques verbales dont je pourrais faire l’objet. Un blond appariteur vint l’interrompre, ils n’attendaient plus que moi pour commencer. Sans savoir qui étaient ces " ils " qui m’en voulaient, je me levais. Voix grave m’encouragea du regard et tapota sur mon épaule comme on le fait à un animal que l’on envoie à l’abattoir, son geste me terrorisa au point que je décidais de m’enfuir dès que l’on serait près de la porte d’entrée, le sort s’en mêla, le blond guide partit dans l’autre direction. J’entendis sonner l’heure au clocher d’une église voisine, machinalement je consultai ma montre, il était onze heures, mon attente n’avait pas été si longue, pourtant elle m’avait paru interminable. Je n’en finissais pas d’arpenter ce parquet craquant, à croire que nous faisions le tour de la ville par des passages secrets, à plusieurs reprises nous avions gravi des marches et franchi des murs épais. Mon blond chef de cordée justifia l’architecture de l’étude avec ses développements horizontaux par l’impossibilité de disposer des étages supérieurs et inférieurs du 21 rue de tour, escalier gauche, au deuxième étage, sonnez et entrez. Aboutissant aujourd’hui à un plateau hétéroclite d’appartements dans des immeubles voisins rachetés au fil du temps dont les raccordements expliquaient les différences de niveaux. Devenue soudainement souriante, ma blonde accompagnatrice crut bon de me préciser avec malice que l’entrée que j’avais empruntée était celle des créanciers et qu’il en existait une autre pour les réunions comme aujourd’hui. Dans la seconde qui suivit, je devins le débiteur de cette madame Galianni, comprenant la mise en garde de voix grave sur l’assaut par les héritiers de mes petites économies amassées en vingt ans de fonction publique. Jean me l’avait bien dit au bureau, dans un héritage il peut y avoir des dettes, encore un coup de pas de chance qui comme d’habitude était pour moi. Mon blond cicérone s’assura de ma présence en se retournant, craignant ma fuite après sa révélation sur le chemin des débiteurs ; A sa plus grande joie, j’étais encore là, elle sourit à nouveau. L’histoire du cousin Alphonse n’était pas un conte, il avait bel et bien existé, sa banqueroute me rattrapait aujourd’hui et en tant que dernier vivant de la lignée des Maillard, je devais seul participer à l’apurement de son passif.
Mes muscles se contractèrent, mes pas rétrécirent, je n’avançais plus lorsque la blonde garde s’effaça devant un homme souriant qui me tendit la main, maître Nogues. Il pouvait sourire, il avait retrouvé celui qui allait payer, la bonne nouvelle était pour lui, pas pour moi. Sa forte corpulence me frappa, un tour de taille qui tenait du tour de France, engraissé de saisies, sevré de commandements, gavé d’injonctions qui reflétait la bonne santé de son étude. Son regard réjoui me paralysa. Sous ses sourcils épais, deux petits yeux malins, pétillants d’intelligence, me dévisagèrent, je ne parvins plus à parler ni à entendre, bredouillant des onomatopées incompréhensibles à cet homme qui me serrait la main et ne voulait plus la lâcher. Ses doigts boudinés compressèrent avec vigueur mes frêles phalanges décharnées, me déstabilisant davantage. Je me vis Petit Poucet devant l’Ogre, ayant oublié de semer des cailloux pour repartir. Aux pieds, il ne portait pas ses bottes de sept lieues, seulement des mocassins sans aucune utilité dans la fuite que j’envisageais. Il me fit entrer dans la salle de réunion de l’étude meublée sobrement d’une grande table de chêne, de rayonnages vides et de simples chaises de bois suffisamment inconfortables pour ne pas prolonger inutilement des discussions stériles, la fenêtre ouverte à l’espagnolette donnant sur une cour intérieure. A mon arrivée, une douzaine de paires d’yeux hostiles se tourna vers moi en m’inspectant des pieds à la tête, aucune main ne se tendit dans ma direction, ils avaient leur victime, mon compte était réglé, la messe était dite. Leurs regards lourds ne me quittaient pas, ils devaient attendre que je sorte mon chéquier pour y aligner des zéros, ils ignoraient mes modestes revenus d’employé du service expédition d’une annexe du ministère du travail, ils allaient être déçus. Le notaire se plaça en bout de table, ses assesseurs l’entourèrent, il ne resta plus de chaise pour moi, ni pour le blond gendarme qui se tenait dans mon dos, l’accusé reste-t-il debout ? Le juge demanda au blond huissier de m’apporter un siège, je m’asseyais en retrait, il n’y avait plus de place autour de la table.
Mes suées reprirent, une brume envahit mes yeux et mes oreilles, je me sentis tomber, la blonde infirmière me retint en me plaquant contre le dossier de ma chaise. La séance s’interrompit avant d’avoir débuté, la blonde aide-soignante alla me chercher un verre d’eau que je bus sous les regards énervés de tous ces avides. Ils pouvaient attendre, les condamnés à mort ont droit à un verre de rhum et à une cigarette, ils avaient de la chance en plus, je ne fumais pas. Me supposant rétabli, le notaire-juge ouvrit les débats. Une cacophonie immédiate s’en suivit interdisant au convalescent que j’étais de saisir plus que des bribes qui mises bout à bout ne donnaient rien. Certains mots revenaient plus fréquemment, tutelle, curatelle, indivision, part réservataire, le juge ne disait rien, il écoutait. Ce furent les femmes qui me semblèrent les plus hargneuses, des voix stridentes, l’une d’entre elles se leva pour mieux se faire entendre et imposer son point de vue, puis une deuxième, tous suivirent à l’exception du juge qui conserva sa position assise. Ils s’énervèrent, leurs gesticulations devinrent menaçantes. Le brouhaha continua sans qu’un voisin ne vienne se plaindre de tout ce vacarme, ils devaient être habitués depuis le temps aux débats houleux. Une hallucination transforma cette assemblée en volière, les perruches se donnaient des coups de becs, les canaris ébrouaient leur plumage, les pies jacassaient, les rouges-gorges s’égosillaient pour se faire entendre, les rapaces se tenaient prêts à fondre sur leur proie, le notaire autruche avait la tête sous terre et moi pauvre pigeon, loin de la mangeoire et du bassin, je garais mes plumes. Une mésange arrogante voulut en remontrer à un vieux hibou clignant des yeux, le calme nocturne se défit de la mégère d’un coup d’aile en lui ululant tout ce qu’il avait sur le cœur. Puis un corbeau s’en prit à un moineau tandis qu’un merle siffleur régla son compte à une colombe égarée en moins de temps qu’il en faut pour faire un nid. L’agitation de tous ces volatiles hurlant debout autour de la table, lassa le notaire-juge qui prit la parole en se levant. Il commença par les faire s’asseoir avant de leur expliquer qu’aucun accord ne pouvait être trouvé dans de telles conditions, ils avaient le choix entre respecter les dispositions testamentaires existantes ou demander des expertises et des contre-expertises. Avec la première formule ils encaisseraient leur part sous huit jours, avec la seconde cela prendrait une dizaine d’années à eux de décider. Ne voulant pas se mêler du débat familial, il leur indiqua qu’il se retirait et ne reviendrait que lorsqu’ils se seraient mis d’accord, en arrivant devant moi, il m’invita à le suivre, sa blonde collaboratrice en fit autant.
Une fois dans le vestibule, il retrouva son sourire et moi mes suées, nous nous accoudâmes à la fenêtre ouverte sur une cour ombragée, la fraîcheur me redonna une partie de mes moyens. Confiant dans sa manœuvre, il me dévoila que dans moins de dix minutes tout serait réglé, ils se seraient entendus pour encaisser l’argent tout de suite, ce qui ne me transporta pas de joie. Me sentant revigoré par la brise, j’entrepris alors de plaider ma cause, présentant Alphonse comme un homme aux liens de parenté éloignés que je n’avais jamais connu, une légende racontée à la veillée pour effrayer les fugueurs, rien de réel que des mots. Maître Nogues semblant intéressé par mes arguments, je décidai de poursuivre en lui faisant part de ma situation financière peu reluisante, sois-je bénéficiais d’une garantie d’emploi mais la faiblesse de mes appointements ne me permettait aucune fantaisie quant à briguer le poste de chef de service qui m’aurait donné une certaine aisance, il fallait attendre, celui en place ne serait pas à la retraite avant dix ans et il n’était pas question que je le trucide. Pour ce qui était de mon livret de la caisse d’épargne, un petit pécule pour les mauvais jours, largement insuffisant pour combler le déficit d’une plantation de coton en Louisiane. Ayant résumé la situation au mieux, je m’apprêtai à lui communiquer par le détail la liste de mes dépenses pour qu’il se rende compte que ma contribution compensatrice à la faillite du cousin Alphonse ne pouvait être que modeste lorsque je me rendis compte que j’ignorais encore qui était cette madame Galianni. Coupant court dans ma défense, je posai la question qui avait perturbé mon esprit depuis l’arrivée de son courrier sur le rapport de cette femme décédée avec moi. Madame Galianni… commença-t-il et la porte s’ouvrit, une femme, s’approcha de lui, interrompant sa réponse. Elle lui signifia avoir obtenu un accord unanime et sans réserve pour conclure dans les meilleurs délais la succession, mes suées reprirent.
De retour dans la salle, chacun reprit sa place, l’hystérie collective parût oubliée, ils s’étaient mis d’accord pour une mise à mort immédiate, pas de sursis, pas de circonstances atténuantes, des chèques rien que des chèques. S’en suivit une énumération par maître Nogues, de noms, de chiffres, des chiffres en millions, le cousin Alphonse n’avait pas fait les choses à moitié. Mentalement, je tentais de convertir ces sommes en années de remboursement à ne manger que des nouilles, à partir du troisième bénéficiaire je m’allouais le poste de chef de service pour augmenter mes revenus. Tout investi dans mes additions, mes retenues et mes divisions, j’en étais à cent trente ans de remboursement en ayant même supprimé les nouilles lorsque j’entendis mon nom suivi de la somme de trois millions, ouf, je respirais. J’avais du convaincre le notaire-juge Nogues de mon infime implication dans la déconfiture du cousin Alphonse. Trois millions, en un peu plus de trois ans j’aurai tout remboursé, pour moi les millions étaient toujours en anciens francs. Un manège débuta alors sous mes yeux, la signature de l’Armistice de la guerre de succession ; à l’appel de leurs noms, ils se levèrent tour à tour avec solennité et suffisance, toisant leurs adversaires comme des vainqueurs, le stylo à la main avec pour les plus âgés leurs lunettes sur le nez. Une femme-taupe, sans doute par coquetterie, ne voulut pas mettre les siennes et dut s'y reprendre à deux fois pour parapher à la bonne place. Puis on m’appela, moi aussi me dis-je, ils se tournèrent dans ma direction, mon cœur s’accéléra, je n’avais pas d’autre issue, je devais signer pour l’honneur des Maillard. Le notaire m’attira à lui comme un aimant, me prêta un feutre et m’indiqua le carré de papier blanc où je devais signer, la pointe s’approcha du vélin lorsqu’un beuglement m’effraya. La taupe encore elle et toujours sans lunette, voulut que je justifie de mon identité. Qu’est ce que ça pouvait bien lui faire que je sois Pierre, Paul ou Jacques puisque j’allais payer ? Une emmerdeuse comme ma première chef de service qui passait sur nous son ulcère à l’estomac, Jean disait que c’était un manque affectif. Et comment elle allait faire la taupe, sans ses lunettes ? Elle ne pourrait même pas voir la différence avec ma carte orange. Maître Nogues me tendit sa main, je lui remis ma pièce d’identité, il y jeta un œil avant de la présenter à la taupe qui fit semblant d’y voir. Sa mâchoire crispée prête à mordre se détendit, elle retrouva son calme cependant ses yeux restèrent injectés de sang à se fatiguer sans verres correcteurs. Les autres voulurent la vérifier également, des regards de douaniers inspectèrent chaque ligne en les comparant à l’original debout devant eux en chair, en os et en suées. La formalité accomplie, je repris le document et oubliant ma timidité parcourut les feuillets, je ralentis à mon nom ainsi qu’aux trois millions, un mot m’arrêta, il n’avait pas le sens que je lui connaissais, cependant je signais. Le notaire avait du se renseigner sur ma capacité financière, tout mon discours dans le vestibule avait donc été superflu, il avait déjà fixé les chiffres. Il reprit la liasse, son feutre, et annonça que tout serait réglé sous huit jours puis s’excusa de devoir partir, un autre rendez-vous attendait. Il disparut en nous laissant aux bons soins de sa blonde collaboratrice pour d’éventuelles questions. Encore debout derrière la table, j’étais le dernier, ils étaient tous partis, aucun ne m’avait salué, pas même la reconnaissance du ventre, seule la blonde groom m’attendait pour fermer la porte. Le seuil franchi, je me risquai à lui demander deux explications l’une sur ce mot mal compris, l’autre sur les modalités de remboursement des trois millions du cousin Alphonse. Elle pouffa de rire devant ma candeur et se transforma en blond professeur pour me dire ce que tout être normalement constitué aurait compris dans l’instant, j’héritais. Devant mon hébétement, elle ajouta trois millions c’est une bonne nouvelle, les mêmes mots que voix grave, ils étaient certainement de mèche pour me faire passer par l’entrée des débiteurs. Riant tout son saoul, elle continua en énumérant ce qu’elle ferait avec autant d’argent, voyages, fourrures, bijoux, voiture, maison. Là je l’arrêtais, les bijoux et les fourrures je ne savais pas, mais pour une voiture ou une maison si, je la ramenais à la réalité avec le prix de la petite Renault qui frôlait les six millions. La blonde moqueuse s’esclaffa encore de mes propos et de ma façon de compter en anciens francs.
En moins de cinq minutes, d’endetté, je devins riche grâce à cette charmante blonde, millionnaire, un millionnaire en nouveaux francs, trois cents millions d’anciens francs. En le répétant, les sueurs me reprirent, je dus m’asseoir pour ne pas me trouver mal, calmer mon cœur et reprendre mon souffle. Un ange blond m’accompagna à la sortie, celle des riches, sur l’avenue au soleil, pas celle des pauvres de la petite rue à l’ombre, escalier gauche, deuxième étage, sonnez et entrez.
Une bonne minute me fut nécessaire avant de retrouver ma mobilité ; fort de ma soudaine richesse, je crus nécessaire de marcher lentement, de prendre le temps. En m’arrêtant devant la vitrine d’un marchand de chaussures, je compris la difficulté d’avoir de l’argent et la nécessité de changer de comportement, habitué à ne regarder que les prix pour décider d’un achat, je devais choisir non ce qui coûtait le moins cher, mais ce qui me plaisait le plus. Je ne pus me décider après un quart d’heure d’observation entre un modèle marron et un noir, n’ayant pas de besoin de changer de souliers, je poursuivis mon chemin assailli par mes réflexions. Tous ces choix prenaient du temps, les riches n’étaient pas pressés, aussi je décidais de me mettre à leur rythme, de lente mon allure devint très lente, très très lente, une lenteur de trois cents millions, c’est vous dire que je n’allais pas vite. Je devins si lent que les passants se retournèrent sur moi comme on regarde une jolie fille, envieux et jaloux, à croire que sur mon front était écrit millionnaire.
::: l'auteur? C.A Baxter. a.c.baxter@infonie.fr
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