CHAPITRE II

Durant la nuit qui suivit leur rencontre avec le camion jaune, Rémi se leva trois fois pour courir s'assurer que le camion était toujours dans la décharge, et les trois fois il croisa Julien qui se livrait à la même vérification. Cécile en proie à un cauchemar s'éveilla toute ruisselante de sueur à deux heures du matin. Dans son rêve affreux le camion avait disparu. Elle se faufila hors du lit qu'elle partageait avec Catherine, enjamba le ruisseau, qui fortifié par la pluie incessante débordait sournoisement de son cours habituel en gargouillant sans vergogne, enfila un imperméable, ouvrit doucement la porte de la maison et s'élança dans la nuit en direction du terrain vague. Elle parcourut trois mètres et s'arrêta affolée de sa propre audace. Les nuages crevaient au-dessus de sa tête et ne laissaient filtrer le moindre rayon de lune, Cécile se mit à trembler de peur. Elle rebroussa précipitamment chemin et se heurta à Catherine, hébétée mais munie d'une lampe de poche, qui lui confia le but de sa promenade nocturne : la décharge. En arrivant prés du camion elles aperçurent un mince filet de lumière qui passait sous la porte du fourgon, et s'en retournèrent épouvantées à la maison.
- Tu vois, hulula Catherine, j'avais raison, ce camion n'est pas abandonné, il est en simple stationnement et son propriétaire dort dedans.
Elles pleurèrent longtemps leur espoir envolé, puis s'endormirent épuisées pour ne se réveiller qu'au petit matin.
La pluie avait cessé, le ruisseau n'était plus qu'un mince filet d'eau qui sommeillait au centre de la pièce. La grand-mère préparait le petit déjeuner en fredonnant.
- Ne chante pas Mémé, dit Catherine d'un ton tragique.
- Pourquoi ? la vie est belle, nous avons un camion...
- Non! hurla Catherine, nous n'avons pas de camion, nous n'avons jamais eu de camion.
Et tout en se tordant les mains de désespoir elle conta à la grand-mère la triste découverte de la nuit et termina en assurant qu'un homme vivait dans le fourgon.
- Ah bon! Ce doit être l'homme invisible alors, parce que tes frères sont partis depuis un grand moment déjà pour démonter le moteur et je ne pense pas qu'ils soient assez mal élevés pour dépecer un véhicule sous le nez de leur propriétaire.
- Mais il dort peut-être encore Mémé.
- D'un sommeil vraiment très lourd , dit la grand-mère.
Elle donna à Cécile encore tout engourdie un panier contenant une bouteille Thermos et cinq bols en plastique, tendit une grande assiette recouverte de tartines de confiture à Catherine et se chargea elle-même d'un cabas plein de pelotons de ficelle de toutes couleurs.
- Dois-je prendre un bol pour ton fantôme Catherine?
- Moque-toi Mémé, tu riras moins dans cinq minutes.
Cependant cinq minutes après la grand-mère riait encore devant Rémi et Julien, dépenaillés, barbouillés de cambouis, joyeux, s'agitant parmi un tas de tubes, de boîtes, de ressorts noirs et visqueux.
- Je voulais enlever les plus grosses pièces avant d'aller travailler, dit Rémi, pour que Julien puisse continuer tout seul, et voilà c'est fait.
- Vous n'avez vu personne? demanda Catherine.
- Mais non.
- Pourtant il y a un homme dans le fourgon, affirma-t-elle.
- Un homme dans le fourgon, répéta Rémi interloqué, quel homme?
- Ne t'inquiètes pas, dit la grand-mère, c'est juste un petit fantôme de rien du tout.
- Bon je vais voir, dit Cécile en se dirigeant vers l'arrière du camion.
La porte du fourgon était entrouverte.
Cécile revint sur ses pas:
- Vous avez ouvert la porte?
- Mais non, répondit Julien.
Ils se groupèrent derrière le camion.
- Ah! Ah! Mémé, qu'en dis-tu? ricana Catherine.
La grand-mère frappa poliment sur la porte:
- Qui est là ? demanda-t-elle en souriant.
Un petit gémissement lui répondit.
- Ca alors! dit la grand-mère.
- Vous n'avez plus qu'à remonter le moteur, dit tristement Catherine.
Rémi écarta le battant.
- Regardez, chuchota Cécile.
De son doigt tendu elle indiquait une masse noire gisant au fond du camion.
- Qui êtes vous ? questionna Rémi.
Le gémissement repris de plus belle.
Rémi sauta dans le fourgon, marcha vers la forme sombre. Soudain il éclata de rire:
- Ce n'est qu'un chien.
La grand-mère, Catherine, Julien et Cécile grimpèrent dans le fourgon.
Le chien se redressa péniblement. C'était un animal de taille moyenne et de race incertaine, avec une jolie tête rousse, un long corps couvert de poils noirs légèrement ondulés, un plastron blanc, des oreilles de chien de chasse, et une énorme queue épaisse longue et touffue de berger allemand. Ses pattes étaient fines, mi-noire mi-rousse, il en avait trois, la quatrième avait été sectionné au haut de la cuisse, la blessure était à peine cicatrisée .
- Oh il n'a que trois pattes! s'écria Cécile.
- Ce n'est qu'un trépied, ricana Catherine.
- Un chien à trois pattes c'est comme un trèfle à quatre feuilles, s'exclama la grand-mère.
- Pauvre chien comme il est maigre, il faut vite lui donner à manger, dit Julien.
Cécile déjà entourait le chien de ses bras:
- Qu'il est mignon, nous l'adoptons Mémé, n'est-ce pas?
- Non, répondit la grand-mère avec autorité, nous n'irons pas en Australie avec un chien.
- Oh Mémé! supplia Julien, tu as dit que c'était un trèfle à quatre feuilles, il n'a que trois pattes le pauvre.
- C'est bien suffisant pour ne pas aller en Australie. Je ne céderai pas.
Sentant que son sort était en train de se décider et que la grand-mère présidait le débat, le chien plongea ses gros yeux jaunes attendrissants dans le regard bleu pétillant de la vieille dame, et un rayon fatalement vert les unis.
- Bon, nous le gardons puisque tout le monde le souhaite, dit la grand-mère.
Cécile bondit de joie et donna une tartine de confiture au chien qui l'avala goulûment, alors elle lui en donna une autre, puis une autre, elle les lui donna toutes.
Tandis que Cécile bourrait le chien de confiture, Catherine furetait dans le fourgon, elle savait bien qu'elle n'avait pas rêvé et qu'une insolite petite lumière scintillait en pleine nuit dans le camion.
- Cécile, cesse de gaver cette bête avec notre petit déjeuner et répond moi, ce camion était-il éclairé cette nuit, oui ou non.
- Oui, dit Cécile.
- Toute la famille saisie d'insomnie s'est promenée en nocturne, dit la grand-mère, je suppose que l'un des garçons est rentré dans le fourgon, voilà tout.
Rémi et Julien avouèrent être venus rôder dans la décharge, mais affirmèrent qu'aucun d'eux n'avait pénétré à l'intérieur de fourgon. Le mystère demeura entier, ce qui ne sembla d'ailleurs inquiéter personne, hormis Catherine qui conserva un visage soucieux toute la journée.
Rémi se frottait les mains en répétant:
- Un camion pour l'Australie et maintenant un chien, Quel bonheur!
Le chien croyant être interpellé s'approcha de Rémi en remuant sa somptueuse queue.
- Il doit s'appeler Bonheur, dit Cécile.
- Mais oui, c'est son nom, c'est normal pour un trèfle à quatre feuilles, répondit la grand-mère.
- Je dois rentrer me changer avant de partir travailler, dit Rémi, j'espère que ce soir tu auras bien démonté toutes les petites pièces, Julien.
- Ne te tracasse pas, assura la grand-mère, nous ne perdrons plus une seconde et pendant que Julien dépiautera le moteur nous astiquerons le fourgon. Allez, tous au travail.
Catherine et Cécile allèrent chercher dans la baraque des balais, des seaux, des serpillières, de la lessive et plusieurs berlingots d'eau de Javel. A leur retour dans la décharge elles trouvèrent la grand-mère monologuant avec les araignées qui avaient envahi le fourgon.
- Sortez les araignées, sortez toutes. J'ai peur des araignées, je ne veux pas vous emmener en Australie. Catherine et Cécile vont jeter de grands seaux d'eau partout, vous serez noyées si vous persistez à vous incruster chez nous. Sortez immédiatement, c'est un ordre.
Les insouciantes araignées batifolaient au bout de leurs fils sans se préoccuper des discours de la grand-mère.
- Mais enfin Mémé, tu parles toute seule? dit Catherine
- Absolument pas. J'essaye d'informer les araignées de nos projets de nettoyage et je les prie d'évacuer les lieux.
Catherine haussa les épaules et voulut commencer le ménage.
- Non, attends, cria la grand-mère, attends que les araignées soient toutes sorties.
Catherine la regarda avec étonnement:
- Mémé, tu nous as pourtant recommandé de ne pas perdre de temps. Je te promets qu'avec mon balai je vais vite les dégager tes araignées.
- Ah non! je refuse absolument que l'on tue une seule araignée. Nous n'établirons pas notre logis sur un cimetière d'innocentes bestiole.
Patiemment Catherine et Cécile expulsèrent les locataires indésirables. Ce petit travail leur prit près d'une heure.
- C'est malin, bougonnait Catherine, quel temps perdu!
Enfin la dernière araignée outrée quitta le camion. Catherine lança plusieurs seaux d'eau, Cécile répandit généreusement lessive et eau de Javel, puis elles brossèrent le sol avec vigueur.
La grand-mère, assise sur un seau retourné, tressait des ficelles pour confectionner des hamacs. Près d'elle, Julien dévissait chaque pièce du moteur et les posait par terre.
- Quel puzzle! N'en fais-tu pas un peu trop Julien? crois-tu que ton frère saura remonter toutes ces vis, toutes ces rondelles, tous ces ressorts et ces tubes ?
- Oh oui! dit Julien avec un sourire confiant.
Bonheur clopinait de l'un à l'autre, du moteur au fourgon et fourrait son nez partout.
- Ne touche pas à mes vis, hurlait Julien.
- Sors de ce fourgon, clapissait Catherine.
- Ne tire pas sur mes ficelles, criait la grand-mère.
Le chien considérait avec stupeur cette vieille dame qui jouait avec des ficelles, cet enfant qui décortiquait de petits morceaux de ferraille et ces deux gamines hirsutes, trempées de sueur entrain de barboter dans une mousse aux relents irritants. Il aurait aimé deviner le but de toutes ces occupations bizarres. Mais il était heureux et menait inlassablement sa ronde en remuant la queue pour chercher à percer le secret de ces étranges humains.
Lorsque Rémi revint en fin de journée, le moteur était éparpillé tout autour du camion, la grand-mère avait achevé un hamac, Catherine et Cécile, épuisées mais satisfaites, contemplaient le fourgon propre et brillant.
Pourtant Rémi ne vit que les gros nuages noirs qui assombrissaient le ciel:
- Vite, vite, cria-t-il, il faut rentrer le moteur dans le fourgon avant qu'il ne pleuve.
- Ah non! protesta Catherine, le fourgon est impeccable et le moteur est dégouttant.
Les premières gouttes de pluie tombaient déjà.
- Vite! Vite! Répéta Rémi.
Malgré les hurlements de Catherine, Rémi et Julien transportèrent chaque pièce du moteur, toute gluante de graisse dans le fourgon.
Bonheur les encourageait de ses aboiements, la grand-mère de son rire.
Cécile voulut aussi les aider, elle s'élança, se prit les pieds dans le hamac et s'entortilla si bien qu'il se déchira en trois morceaux en crépitant sinistrement.
- Oh la la! gémit Catherine, tout le travail de la journée est perdu.
- Nous recommencerons demain, dit la grand-mère.
- Si nous recommençons tous les jours, nous n'aurons jamais fini.
- Mais voit ma petite fille tout ce que nous avons pu faire en un seul jour.
 
La soirée dans la baraque fut maussade. Catherine et Cécile, blotties sous une ombrelle pleurnichaient. Elles s'étaient fatiguées pour rien, le camion était certainement plus sale maintenant. Rémi et Julien, réfugiés sous leur lit, regardaient le plan d'un moteur et se demandaient avec angoisse comment ils remonteraient celui du camion. La grand-mère, son parapluie noir ouvert au-dessus de sa tête, emmêlait ses ficelles. Bonheur allongé sur le lit des garçons, dame! puisque les titulaires s'entêtaient à rester dessous, tentait de poursuivre son enquête sur le comportement humain, mais s'avouait qu'il ne comprenait pas grand chose à ces cinq là. L'insupportable petit ruisseau folâtrait dans la pièce et emportait dans son trou tout ce qu'il trouvait sur son passage. Un torchon, deux crayons et un peloton de ficelle disparurent ainsi à jamais dans le tourbillon.
Soudain la grand-mère rangea ses ficelles dans le panier:
- Je vais dormir dans le camion, annonça-t-elle.
Catherine et Cécile restèrent bouche bée.
Les têtes ébouriffées de Rémi et Julien sortirent de sous le lit.
- Dans le camion, balbutia Catherine.
- Oui, il pleut trop ici, et j'emmène Cécile. Qui m'aime me suive.
Bonheur bondit de son lit.
La grand- mère se leva prit deux couvertures, une lampe à pétrole et sortit avec Cécile, le chien les suivit prestement.
- J'y vais aussi, dit Catherine.
Les garçons ne dirent rien mais attrapèrent en vitesse leurs paquetages.
Ils partirent en procession vers le camion.
A peine montée dans le fourgon, la grand-mère trébucha sur le carburateur qui gisait devant la porte et s'écroula.
- Mémé! Mémé! tu ne t'es pas fait mal ? demanda Catherine.
La grand-mère se releva en riant:
- Non, mais il faut pousser toute cette ferraille dans un coin.
- Ne mélangez pas les pièces, supplia Rémi.
C'était trop tard, Cécile et la grand-mère avaient fait rouler à grands coups de pieds le moteur dans le fond du camion.
Une huile noirâtre dégoulinait sur le sol et serpentait jusqu'à la porte.
-Et nous avons toujours un petit ruisseau chez nous, ricana Cécile.
- Et celui-là est visqueux et répugnant, gémit Catherine, quand serons nous bien?
- Tout de suite, dit la grand-mère, là à droite du cambouis.
Pour donner l'exemple elle s'enroula dans une couverture et s'étendit sur le sol.
- C'est un peu dur, avoua-t-elle, mais qu'importe! Si le fantôme de Catherine ne vient pas nous tirer les pieds nous dormirons très bien.
 
Ils dormirent très mal, pourtant le fantôme ne se montra pas. Le sol du camion était traversé par des petites barres métalliques très inconfortables, et au petit jour ils se redressèrent avec difficulté, courbaturés comme après une grosse grippe. Seul Bonheur était frais et dispos, il s'était étalé entre deux barres la tête bien calée sur le ventre de Cécile, et il ne comprenait pas pourquoi ses maîtres montraient un museau aussi grognon.
- Nous n'avons pas très bien dormi, reconnu la grand-mère, ce n'est pas grave, mais nous devons refaire le sol.
- Refaire le sol ? tu ne parles pas sérieusement Mémé? dit Catherine.
-Si, si, nous rajouterons un plancher de bois ce sera plus sain.
- Où trouverons-nous un plancher en bois ? demanda Julien.
- Il y a des vieilles caisses tout près du tas d'ordures, il suffit de les déclouer pour récupérer les planches. C'est enfantin.
- Et comment les fixerons nous?
- Avec une bonne colle. Mais avant tout Rémi et Julien doivent enlever le moteur du fourgon, il ne pleut plus.
Rémi et Julien courageusement empoignèrent les pièces du moteur. Catherine et Cécile coururent chercher les caisses que la grand-mère commença à démonter.
- Ne touche pas au moteur aujourd'hui, aide plutôt les filles et Mémé pour le plancher, dit Rémi à Julien en partant travailler.
- Lorsque tu rentreras le sol sera terminé, cria la grand-mère.
Ils s'activèrent fébrilement toute la journée. Julien sciait les planches et les apportait dans le fourgon. Cécile les enduisait de colle forte. Catherine et la grand-mère les disposaient dur le sol. Bonheur les piétinait, probablement pour les ajuster. Ils ne s'accordèrent que quelques minutes de répit pour manger les sandwichs que Catherine avait confectionnés à la hâte.
A cinq heures le plancher était en place.
- Superbe! s'exclama la grand-mère, maintenant nous pouvons nous détendre un peu en attendant Rémi.
Elle s'assit par terre devant le capot du camion. Julien et Catherine se laissèrent choir prés d'elle. Cécile faisait les cent pas, elle n'était pas satisfaite.
- Notre travail n'est pas fignolé, nous n'avons pas enlevé la sciure, le plancher n'est pas net.
- Tant pis, dit la grand-mère, ce soir nous donnerons un bon coup de balai.
Mais Cécile avait une meilleure idée. Tandis que sa grand-mère, son frère et sa soeur se reposaient, elle courut remplir de grands seaux d'eau à la fontaine accolée à la baraque. Elle les jeta les uns après les autres dans le fourgon. L'eau ruisselait entraînant tous les petits déchets.
Cécile était contente elle alla s'asseoir prés de sa grand-mère en murmurant:
- Eh bien voilà! C'est tout de même plus malin que de passer encore le balai, ils vont avoir une belle surprise!
Ils en eurent une en effet.
-Rémi, Rémi, vient admirer notre nouveau plancher, cria la grand-mère dés qu'elle aperçut son petit fils.
Elle avança en souriant vers la porte du fourgon et poussa un cri strident:
- Oooooooooooooooooooooh!
Rémi, Julien, Catherine et Cécile s'approchèrent à leur tour et découvrirent l'affreux spectacle: toutes les planches gonflées d'eau s'étaient décollées, elles se dressaient, se chevauchaient, se contorsionnaient dans un désordre affligeant.
Rémi éclata de rire:
- C'est ça votre chef d'oeuvre ?
Ironiquement il fredonna:
- Gondolier, sur ta gondole
 
 
 
 

 
 
 
l'auteur? Iris, interne en pédiatrie, elle aime la mer, les bateaux... et espère avoir plusieurs enfants.
 
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