CHAPITRE III

Comme la précédente, la journée suivante fut consacrée au plancher.
- Ce n'est pas possible, maugréait Catherine en arrachant rageusement les planches tordues, si nous ne cessons de refaire le travail de la veille nous ne partirons jamais.
- Arrache, arrache ma fille, riait la grand-mère, et songe un peu à cette pauvre Pénélope qui attendit durant vingt ans le retour de son époux Ulysse en tissant le jour une toile qu'elle défaisait la nuit. Dame! Elle avait dit qu'elle se remarierait lorsque son ouvrage serait terminé, et elle l'aimait son Ulysse.
- Mais moi je me moque d'Ulysse, hurlait Catherine, je veux revoir mes parents.
- Mémé, demanda Cécile inquiète, tu ne vas pas démolir la nuit ce que nous fabriquons le jour?
- Je me demande comment tu oses dire ces bêtises à Mémé, dit Catherine scandalisée, alors que c'est toi qui as anéanti le labeur de toute une journée.
- Ne vous chamaillez pas, dit la grand-mère, Pendant que vous enlevez les vieilles planches, je vais déclouer les nouvelles, Julien va les scier et ce soir tout sera en ordre et pour longtemps.
Elle sourit et ajouta:
- Sauf si le fantôme de Catherine nous démonte tout dans la nuit.
- Dés que le plancher sera remonté je ne le quitterai plus ce camion, assura Catherine, et je ne le laisserai saccager ni par le fantôme ni par Cécile.
En fin d'après midi le nouveau plancher était terminé. Catherine balaya la sciure, puis referma la porte du fourgon. Elle s'assit par terre en tailleur, le dos appuyé à la porte, l'oeil aux aguets. Bonheur tenta bien de la détourner de son poste en lui mordillant les pieds ou en lui léchant les joues, mais il ne s'attira que des rebuffades. Le chien vexé s'en alla errer tout au bout de la décharge, derrière un taillis de ronces entremêlées de fils de fer d'où s'échappait un insolite murmure à peine perceptible, mais que son oreille de chien entendait nettement. Il ne revint de son escapade que lorsque la voix joyeuse de Rémi retentit dans la décharge.
- Mais c'est presque un plancher "Versailles", quel luxe! Maintenant je sens que tout ira très vite. Nous voilà en fin de semaine, pendant deux jours je ne travaille pas au garage, je pourrai remonter tranquillement le moteur.
- Alors nous partirons lundi? demanda Cécile.
Rémi secoua la tête:
- Non, le camion n'est pas en règle. Je dois m'assurer que son ancien propriétaire n'en veut plus. Il me donnera la carte grise rayée, ensuite je le ferai immatriculer de nouveau.
Catherine et Julien fixaient Rémi d'un regard inquiet. La grand-mère s'efforçait de sourire joyeusement. Ils savaient bien qu'un camion ne se ramasse pas sur un tas d'ordures comme une peau de banane. Rémi venait de répondre tout haut à la question qu'ils se posaient tout bas: comment devenir légalement possesseur de ce camion.
- Tu vas le rencontrer où ce propriétaire ? demanda anxieusement Catherine, tu ne sais pas qui il est.
- Je sais ce ne sera pas très facile, mais je ne peux faire autrement, il faut que je le retrouve. C'est un très vieux camion, il a été réparé sûrement plusieurs fois, je ferai donc d'abord tous les garages, ensuite....
Cécile ne s'embarrassait pas d'autant de scrupules, elle lui coupa la parole et hurla:
- Tu n'as qu'à dire que c'est toi qui as monté ce camion avec de vieilles pièces trouvées de-çi de-là dans une décharge, et tu le fais immatriculer à ton nom, c'est tout. Pourquoi perdre son temps à courir derrière un homme que nous ne connaissons même pas.
- Et si cet homme surgit et le réclame ? dit Catherine.
- Nous ne le rendrons pas, hurla Cécile.
Et elle éclata en sanglots parce qu'elle savait bien que jamais son frère ne volerait ce camion.
La grand - mère l'entoura de ses bras:
- Ne pleure pas ma chérie, je suis bien certaine que personne ne veut de ce pauvre camion, sinon pourquoi serait-il ainsi dans une décharge sans plaque d'immatriculation.
- C'est peut-être un camion volé, murmura Catherine.
La grand-mère se mit à rire:
- Qui aurait bien pu voler un vieux tacot comme celui là ? Pour nous il est merveilleux parce que nous devons aller en Australie, mais pour toute autre personne il n'est qu'encombrant. Ne vous inquiétez pas on nous demandera tout au plus un peu d'argent.
 
- Mais nous n'avons pas d'argent, déclama Catherine dramatiquement.
- Le propriétaire de ce camion l'a jeté comme une ordure, et il faudrait encore lui donner des sous? dit Cécile.
- Et nous les trouverons où ces sous? murmura Julien.
- Dans ma chaussette tirelire, répondit la grand-mère.
- Encore, mais c'était une chaussette pour éléphant? demanda Cécile.
- Penses-tu! siffla Catherine, je la connais sa chaussette, c'est une toute petite pointure, si nous payons le camion nous n'aurons plus assez d'argent pour faire le voyage.
- Je suis désolée de vous voir aussi tourmentés et probablement pour rien, dit la grand-mère, Rémi s'occupera très vite de toutes ces petites négociations et tout s'arrangera. En attendant réjouissons-nous en songeant au beau voyage que nous allons faire. Je vous propose d'apporter ici le camping-gaz, la table pliante et nos petites chaises. Rémi nous fera des crêpes et nous dînerons prés de ce merveilleux camion. Julien prend un mètre et mesure le fourgon, je veux une installation parfaite, j'ai besoin des mesures pour organiser l'aménagement intérieur. Cécile, donne à manger à Bonheur, il a faim ce pauvre chien. Brosse le aussi, il est plein de sciure. Catherine va vite chercher les verres les assiettes, les couteaux, les fourchettes, et ton beau livre sur les kangourous, il est temps de nous intéresser à ces petites bêtes, nous en rencontrerons bientôt.
- Et toi Mémé?
- Je mangerai des crêpes, j'écouterai les histoires de kangourous, je regarderai de près les "mensurations" du camion et je vous empêcherai de vous lamenter sans raison.
- Tu ne cherches qu'à nous occuper pour nous cacher la réalité. dit Catherine.
- Il n'y a qu'une réalité pour l'instant : nous avons tous faim et Rémi et incontestablement le roi de la crêpe.
 
Le lendemain Rémi s'en alla de bonne heure à la ville pour dénicher le propriétaire du camion. Catherine le suivait des yeux en se rongeant les ongles d'anxiété:
- Comment le retrouvera-t-il cet homme? C'est presque impossible. Il ne peut pas errer dans les rues de la ville en criant:" Qui a jeté un camion jaune dans la vielle décharge? Hou! Hou! Faites-vous connaître, j'ai une bonne surprise pour vous."
- Il fera la tournée des garages, comme il nous l'a dit hier. Il ira voir également les transporteurs, il se renseignera dans les cafés, les bureaux de tabac, il parlera avec tous les commerçants s'il le faut mais il le retrouvera, assura la grand-mère.
- Mais alors il reviendra dans quinze jours avec une barbe de trois mètres et des chaussures sans semelles, s'écria Cécile.
- Rien ne nous prouve que ce propriétaire soit du pays, insista Catherine, il habite peut-être dans une autre ville, ou en pleine campagne, très loin.
- Il est quand même venu un jour ne serait-ce que pour poser ce camion, dit la grand-mère. Je sais bien ma chérie, je crois aux miracles, pourtant je ne peux croire qu'un énorme camion tombe soudain du ciel comme un grêlon par un soir d'orage. Cesse de te tracasser, cet homme existe, il n'est pas loin et il nous donnera sa carte grise sans difficulté.
- Pardi! Il nous donnera même des sous, avec la carte grise, ricana Catherine.
- En attendant le retour de Rémi nous pourrions tresser les hamacs, proposa Julien.
Cécile alla chercher le panier de ficelles et ils s'assirent tous les quatre en rond devant le camion. Les yeux rivés sur l'entrée du terrain vague ils tressaient interminablement. La grand-mère chantait de vieilles chansons humoristiques pour tenter de distraire ses petits enfants moroses:
Dans le quartier de la gare du nord
Tout le monde connaît Victor
Ce garçon fait un métier
Très particulier
Il passe les rails de chemin de fer
Nuit et jour au papier de verre
Et comme il n'est pas feignant
Chacun s'écrie en le voyant
Totor t'as tort tu t'uses et tu te tues
Pourquoi t'entêtes-tu,
En t'entêtant
Tu entends Totor?
Tu te tues et tu as tort
etc...
Cécile et Julien souriaient mais Catherine, qui connaissait depuis de longues années l'histoire de ce pauvre Totor, ne pouvait dissimuler son inquiétude. A chaque instant elle lâchait ses ficelles et courait au bout du terrain vague pour guetter le retour de Rémi.
- Ne remue pas tout le temps, protestait Cécile, tu emmêles les cordes.
Bientôt Catherine communiqua sa fièvre à Julien, lui aussi commença à se lever pour mieux surveiller l'arrivée de Rémi.
- Nous sommes trop énervés pour faire des tresses, dit la grand-mère, nous ferions mieux de repeindre l'intérieur du fourgon.
- Oh oui! dit Julien, mais avec quelle peinture?
- Il y a deux gros bidons de peinture rose layette derrière le tas d'ordures. J'ai vu aussi traîner de vieux pinceaux parmi les détritus.
Cécile battit des mains:
- Ce sera très gai un camion jaune à l'extérieur et rose à l'intérieur.
Catherine haussa les épaules:
- Elle doit être toute séchée cette peinture, et nous ne savons pas peindre, nous tacherons nos vêtements et c'est tout.
Elle ajouta tout bas:
- Et tout ça pour un camion que nous devrons peut-être rendre.
- J'ai vérifié les bidons ce matin, c'est de la peinture à l'eau et avec toute la pluie qui est tombée ces jours-ci elle est parfaitement diluée. Nous mettrons nos vieux maillots de bain et nous nous débrouillerons très bien, assura la grand-mère.
- Attendons que Rémi revienne, si le propriétaire du camion veut le reprendre ce n'est pas la peine de le lui repeindre en plus, dit Catherine.
- Mais si justement, sois sûre ma petite Catherine qu'aucun camionneur n'osera se promener dans un véhicule déguisé en sorbet "fraise-citron", ça ne fait pas sérieux pour un transporteur.
Quelques minutes après, la grand-mère, Catherine et Julien juchés sur des caisses et vêtus de maillots de bain peignaient avec ardeur l'intérieur du camion en rose. Cécile assise sur le plancher barbouillait le bas de la porte. Bonheur ne faisait rien mais suivait d'un air intéressé chaque geste de Cécile. Pour mieux examiner le travail de la petite il colla soudain son gros nez sur la peinture fraîchement étalée.
- Ah non Bonheur! cria Cécile en lui donnant une petite tape.
Le chien recula, puis pour montrer à Cécile qu'il lui pardonnait son geste de mauvaise humeur, il agita vigoureusement sa belle queue contre la porte, de longs poils noirs et roux s'agglutinèrent aussitôt dans le rose éclatant.
- Ah non! gémit Cécile, la porte est en mohair maintenant.
- J'attaque le plafond, annonça la grand-mère.
- Cécile tu ferais mieux de sortir avec le chien, conseilla Julien.
- Non, non, je veux peindre.
- "Chanter en travaillant, sous un rose éclatant", fredonnait la grand-mère.
La peinture giclait en fines gouttes de tous côtés.
- Fais attention Mémé, protesta Catherine, tu envoies de la peinture sur le plancher.
- Je suis désolée, ma chérie, mais je ne peux guère faire autrement, lave vite les taches et mets de vieux journaux sur le sol pour le protéger.
Catherine sauta de sa caisse et quitta le camion. Immédiatement Cécile grimpa sur la caisse abandonnée par sa soeur.
- Passe-moi la peinture, Julien, s'il te plaît.
Julien posa le seau de peinture sur la caisse de Cécile, qui hissée sur la pointe des pieds, essayait de poursuivre le travail commencé par Catherine.
- Cécile! Descends tout de suite de là, hurla Catherine lorsqu'elle revint les bras chargés de journaux.
Cécile sursauta, vacilla un peu, se raccrocha au seau de peinture qui bascula à son tour, et roula sur le sol dans un flot de peinture rose.
La grand-mère se retourna triomphante:
- J'ai fini le plafond, certes ce n'est peut-être pas du travail de professionnel mais...
Elle aperçut Cécile rose et gluante comme une grosse sucette à la framboise:
- Cécile, t'es-tu fait mal, ma chérie?
- Non, mais je suis toute rose, pleurnicha Cécile.
- Le plancher aussi, dit aigrement Catherine.
- Tu n' aurais pas dû me faire peur, c'est bien de ta faute.
Julien attrapa Cécile à; bras le corps pour l'aider à se relever.
- Bravo! dit Catherine, vous êtes aussi rose l'un que l'autre à présent, et naturellement ce doit être de ma faute aussi.
- la peinture est très mauvaise pour la peau, dit la grand-mère, vas vite chercher des serviettes de toilette à la maison, Catherine, et vous venez avec moi à la fontaine, pour vous laver tout de suite.
Elle prit la main de Cécile d'un côté, celle de Julien de l'autre et ils galopèrent vers la fontaine.
Lorsque Catherine les rejoignit avec les serviettes, elle fut indignée de les trouver tous trois riant aux éclats et s'aspergeant l'un l'autre à l'aide de vieilles boîtes de conserves vides.
- Pendant que vous jouez comme des bébés, la peinture sèche.Tu n'as pas honte Mémé?
- Oh non! pas du tout. Le plancher ce nettoiera facilement, ce n'est qu'une petite peinture à l'eau.
Enfin ils regagnèrent le fourgon;
- Oh là là ! hurla Catherine.
Le plancher disparaissait maintenant sous une épaisse couche de peinture rose et poisseuse. Au beau milieu Bonheur faisait des glissades sur ses trois pattes.
- Ce n'est rien, dit la grand-mère, mais il faut tout de suite laver le chien.
Elle repartit vers la fontaine traînant Bonheur derrière elle, Julien l'escorta.
Catherine se laissa choir prés du camion, découragée:
- Le temps passe, la peinture sèche, nous ne pourrons plus l'enlever.
- Commençons tout de suite, proposa Cécile.
- Avec quoi espères-tu éponger toute cette saleté de peinture?
- Avec les serviettes.
Elles étalèrent les serviettes sur le sol, Cécile les piétinait de long en large pensant qu'ainsi elles absorberaient mieux la peinture.
- Non, cria Catherine, ça ne va pas, frotte, frotte.
Elles frottèrent avec tant d'énergie que les serviettes déjà très usées s'effilochèrent complètement. Bientôt elles n'eurent plus dans les mains que quelques lambeaux de tissus éponge.
- C'est encore pire, dit tristement Catherine, le plancher est toujours aussi rose et en plus il y a pleins de fils et de bouts de tissus collés. Il...
Elle s'interrompit car elle venait d'apercevoir Rémi au bout du terrain vague.
- Le camion est à nous, hurla Rémi.
Catherine et Cécile se précipitèrent à sa rencontre. La grand-mère, Julien et Bonheur s'élancèrent aussi vers lui. Tous le questionnaient:
- Alors, es-tu bien sûr de ce que tu dis?
- Dis-nous comment tu as fait.
- Personne ne nous le reprendra?
- Comment as-tu trouvé le propriétaire?
Rémi tentait de répondre à tous:
- Oui je suis certain qu'il est à nous. J'ai trouvé son propriétaire par hasard après toute une journée de marche inutile. Je buvais un café pour me redonner du courage lorsque j'ai entendu prés de moi un homme qui racontait en riant à ses amis comment il avait carrément abandonné son "char à boeufs" dans une décharge. Je l'ai aussitôt abordé. Il a été très aimable et m'a expliqué qu'il était transporteur et que ce camion jaune était si vieux qu'il était devenu la risée de ses concurrents et de ses clients. Personne ne voulait le lui racheter, il ne servait plus à rien et prenait beaucoup de place, c'est pourquoi il l'a jeté.
- C'est donc une vraie cochonnerie qui tombera en panne tous les cinquante kilomètres, dit Catherine.
- Non il parait que le moteur est inusable et la carcasse très solide, avec une bonne révision il roulera très bien et très longtemps.
- Tu l'as acheté? demanda la grand-mère.
- Pas du tout, lorsque j'ai dit à cet homme pourquoi ce camion nous intéressait tant, il a été heureux de nous en faire cadeau. Je le ferai immatriculer lundi.
-Hioupi! hurla Julien.
- Un camion jaune pour l'Australie, chanta la grand-mère.
- Un camion jaune et rose, rectifia Cécile.
- Jaune et rose? répéta Rémi étonné.
- Oui, nous avons apporté une petite note d'originalité au fourgon, dit la grand-mère.
Rémi s'approcha de la grande porte:
- Voyons.
Il poussa un cri d'admiration.
- Oh! c'est très réussi, magnifique, le plancher assorti aux cloisons, quel raffinement! Comment avez-vous fait pour donner cet aspect au sol? On croirait une moquette en toile de jute.
- Nous nous sommes débrouillés, dit la grand-mère en riant.
- C'est pourtant vrai, murmura Catherine comme à regret, que ce sol est joli ainsi.
Puis de nouveau elle s'inquiéta:
- Mais nous ne pourrons pas dormir sur une moquette de peinture ce soir.
- Tu sais bien, ma chérie, que cette peinture sèche en moins d'une heure. De plus ce soir nous aurons terminé les hamacs. Après dîner chacun confectionnera le sien, je ferai moi-même celui de Bonheur, dit la grand-mère.
Rémi avait rapporté un peu de charcuterie de la ville. Ils avalèrent un petit repas froid sans s'éloigner du camion.
- Il me tarde d'avoir une vraie cuisine pour manger de bons petits plats chauds, soupirait Catherine en engloutissant une tranche de jambon.
- Dans la vraie cuisine, il y aura le même camping-gaz que dans la baraque, ricana Cécile.
- Oui, mais la pluie ne tombera plus dans les ragoûts.
Ils tressèrent des ficelles de toutes couleurs jusqu'à la tombée de la nuit en bavardant.
- Demain je remonterai le moteur, j'espère qu'il ne me causera pas d'ennui, disait Rémi.
Julien hochait la tête:
- Ce ne sera pas facile, nous mettrons au moins deux jours.
- Mais alors quand partirons-nous, gémissait Catherine.
- Lorsque nous serons prêts, répondait tranquillement la Grand-mère.
Et le silence revenait, chacun pensait au grand départ.
- Nous partirons mardi, déclara soudain Cécile.
- Non, dit la grand-mère. L'Australie ce n'est pas le bout du monde, le monde n'a pas de bout, mais c'est tout de même un long voyage que nous ne pouvons entreprendre sans un minimum de confort et de sécurité. Catherine veut une vraie cuisine, moi j'aimerai une douche et une machine à laver, Rémi a besoin d'être sûr de son moteur, Bonheur doit être vacciné contre la rage, nous aussi...
- Quoi? hurla Catherine, tu veux nous faire vacciner contre la rage?
- Non, la rage c'est pour Bonheur, mais pour nous il doit bien y avoir quelques petites rigolades obligatoires, la fièvre jaune, le choléra, que sais-je?
- Et pourquoi pas la peste? dit Catherine, tu fais tout pour nous retarder.
- Pas du tout. Souviens-toi, tes parents ont subi une ribambelle de vaccins avant de partir.
- Oh oui je me souviens! dit amèrement Catherine, ils en étaient tout retournés, papa a eu une cloque sur le bras comme si une mauvaise guêpe s'était acharnée sur lui, et maman était toute jaune.
- Nous devons donc être malades avant de partir? s'inquiéta Julien.
- Et ne pas envisager le voyage avant la fin de l'été? hurla Cécile.
- Mais pourquoi tant de protestations? Vous n'êtes guère agréables ce soir mes enfants. Vous devriez pourtant sauter de joie. J'essaye simplement de vous éviter des déceptions. Vous seriez contents de vous faire refouler à une frontière par manque de vaccinations obligatoires? Ou parce que vous n'avez pas de passeport? Lorsque Rémi fera immatriculer le camion à la préfecture, il se renseignera sur toutes les formalités nécessaires à effectuer avant le voyage. Nous ferons faire les vaccins tout doucement tout au long de notre parcours en Europe, et tout ce passera très bien.
- Et les passeports?
- Ce n'est rien, vos cartes d'identités plus deux photos et une demande de passeport, dit Rémi, en ce moment ils arrivent très vite, je m'occupe de tout dés lundi.
- Nous n'avons pas de photos.
- Ne soyez pas idiots mes petits, soupira la grand-mère, nous prendrons l'autobus demain et nous irons dans un quelconque "photo minute" .
Elle regarda tour à tour les visages déçus de ses petits enfants, puis annonça gaiement:
- Nous partirons la semaine prochaine.
Tous retrouvèrent le sourire et se turent quelques minutes pour mieux rêver à L'Australie.
Cécile se voyait déjà dans les bras de sa mère parmi une centaine de moutons gris avec des yeux verts, car elle était bien certaine qu'en Australie les moutons ne pouvaient être bêtement blancs avec des yeux noisettes comme en France.
Julien s'imaginait debout sur un tracteur plat et rond comme une soucoupe volante, dans un champ immense, dont la limite se confondait avec l'horizon d'un bleu outremer.
Catherine espérait que la maison de ses parents serait très claire avec des murs en verre qui la rendrait transparente. Elle aurait une grande chambre pour elle toute seule qui se terminerait par une terrasse remplie de fleurs et d'oiseaux.
Les rêves de Rémi et de la grand-mère étaient moins sereins. Comment retrouverons-nous nos parents, se demandait Rémi, peut-être l'un d'eux est malade, peut-être ce sont-ils trompés dans le choix de leur semence, et les récoltes sont fichues. Et notre camion ? pourra-t-il rouler si longtemps, si loin...
La grand-mère regardait la petite frimousse ronde et rose de Cécile, les yeux noirs et brillants de Julien, la bouche naïve au sourire tendre de Catherine, le visage trop grave de Rémi. Dans chacun de ses "petits" elle retrouvait ses "grands", sa fille et son gendre. L'Australie, le Canada, la Perse ou ce terrain vague quelle importance, songeait-elle, pourvu qu'ils soient réunis et heureux.
- J'ai fini mon hamac, annonça soudain Julien en agitant une longue résille rose et verte.
- C'est très bien, dit la grand-mère, aide un peu ta petite soeur qui à l'air de faire de drôles d'amalgames avec ces ficelles.
- Pas du tout! protesta Cécile, je fais le mien de toutes les couleurs ce sera le plus joli.
- Tu as peut-être raison. J'ai choisi un bleu foncé discret et je n'y vois plus rien. Approche-moi la lampe à pétrole, Julien, s'il te plaît et passe moi la ficelle rouge, ce sera sûrement moins sobre mais plus gai. Surtout n'oubliez pas de laisser deux grandes cordes à chaque extrémité de vos hamacs pour pouvoir les pendre.
- Demain nous installerons la cuisine, dit Catherine, je ne veux plus manger de sandwichs ça me donne des boutons.
- Demain est un autre jour, ce soir tresse ma fille, conseilla la grand-mère.
A minuit les six hamacs étaient accrochés aux petites traverses métalliques qui barraient le toit du fourgon. Un bleu et rouge pour la grand-mère, un multicolore pour Cécile, un jaune pour Bonheur, un violet pour Catherine, un rose et vert pour Julien et un jaune et orange pour Rémi.
- Que c'est beau! dit Catherine.
Cécile était perplexe:
- Comment grimper là-haut?
- Pour ce soir nous nous contenterons de la caisse qui nous a aidés à les pendre, mais dés demain nous pendrons une corde lisse, ou à noeuds, au centre de la chambre, dit la grand-mère.
Et elle donna aussitôt l'exemple, elle se hissa sur la caisse attrapa son hamac et s'étendit dedans en poussant des soupirs de satisfaction:
- Oh que c'est agréable! comme je suis bien. J'ai envie de me balancer.
- C'est facile, dit Cécile.
Elle sauta sur la caisse, empoigna le hamac de la grand-mère et le lança de toutes ses forces. La grand-mère fit un petit vol plané dans le fourgon et atterrit dans le hamac de Rémi.
- Oh Mémé! cria Catherine.
- Merveilleux! dit la grand-mère en riant, nous pourrons même monter un numéro de cirque. Balance-moi encore, Cécile, pour que je regagne mon hamac.
- A la la une, à la la deux, à la la trois.
A "la la trois" la grand-mère tomba lourdement sur le plancher rose.
- Il faudra répéter plus longtemps votre numéro de cirque, dit Julien.
- Mémé, tu aurais pu te casser quelque chose, gronda Rémi.
- Et nous n'emmènerons pas en Australie une grand-mère cassée en petits morceaux, assura Catherine.
- Vous avez raison, dit la grand-mère, mais c'est déjà ennuyeux de vieillir, alors si on ne peut même plus jouer...
Elle remonta dans son hamac et ne dit plus un mot.
Catherine installa Bonheur dans son petit hamac jaune. Julien aida Cécile à se blottir au milieu de ses ficelles bariolées.
- Les enfants sont couchés, annonça Catherine, bonne nuit Mémé.
La grand-mère ne répondit pas.
- Tu es fâchée Mémé? demanda Rémi.
- Chut! dit la grand-mère, taisez-vous, écoutez.
Des voix d 'hommes s'élevaient autour du camion:
- Il n'est pas en mauvais état ce camion, disait une voix, je me demande s'il appartient vraiment à cette vieille et à ces gamins. La première nuit il n'y avait personne dedans.
- Oui, mais maintenant ils ne le quittent plus. Nous pouvons peut-être leur chiper quelques pièces dans le moteur quand même, répondit l'autre voix, ils ont même eu la gentillesse de nous le démonter, nous n'avons qu'à nous servir.
- Nous avons déjà un carburateur, mais avec deux je serai plus rassuré. Oh! eh puis ce ne sont que des gosses! ils ne peuvent pas nous faire grand-chose.
Un rire grinçant grésilla dans la nuit:
- Avec ce camion non plus ils ne peuvent pas faire grand-chose. ha! ha! ha!
- Le moteur! hurla Rémi.
Et il s'élança dehors, Bonheur sur les talons.
- Je vais avec lui, dit la grand-mère en sautant de son hamac.
Les aboiements furieux de Bonheur couvraient les voix des hommes et de Rémi.
En sortant du fourgon, la grand-mère aperçu Rémi en conversation avec deux inconnus. L'un était grand et gros, l'autre petit et maigre.
Tous trois entouraient le moteur qui gisait toujours en morceaux près du capot.
- Ce qui est ici appartient à tout le monde, et moi je veux un carburateur, disait le petit maigre.
- C'est impossible, j'en ai besoin, et ce camion est à moi, rétorquait Rémi.
Bonheur, le regard menaçant aboyait de plus en plus fort.
La grand-mère s'avança vers le petit groupe:
- Messieurs soyez raisonnables. Nous ne pouvons vous laisser emporter notre carburateur, nous réparons ce camion pour aller en Australie.
Le plus gros des hommes, regarda la grand-mère avec insolence:
-Eh bien nous ma petite dame! nous réparons un car pour aller à Honolulu.
- Ah! Dans ce cas évidemment, dit la grand-mère nous devrions partager. Voyons Rémi ne peux-tu te passer de carburateur? ou le diviser en deux?
- Mais non Mémé.
- Bon alors je le prends entier, dit le petit homme.
- Et moi je prends deux ou trois pistons, dit le gros homme.
- Non! Non! hurla Rémi, rendez-moi tout, ce camion est à moi, on me l'a donné.
Mais les deux hommes se sauvaient déjà avec leur butin.
- Va Bonheur, attrape-les, dit Rémi.
Le chien bondit sur les deux hommes trop lourdement chargés. Ils s'affalèrent tous les deux dans une flaque d'eau, Bonheur les harcelait de ses crocs pointus.
Affolés les deux hommes s'enfuirent à toutes jambes, en abandonnant pistons et carburateurs. Avant de disparaître, ils menacèrent:
- Nous le mangerons ce sale chien et nous nous vengerons.
- Grâce à Bonheur nous avons repris notre bien, dit Rémi, mais nous pouvons le surveiller maintenant le pauvre chien. Je vais aussi rentrer le moteur dans la cabine ce sera plus sûr.
La grand-mère appela:
- Julien, Catherine, Cécile, venez aider Rémi.
L'opération fut longue et difficile. La portière de la cabine s'ouvrait mal à cause de ses charnières rouillées. Pour gagner du temps Cécile tentait de soulever des pièces trop lourdes pour elle, et elle n'arrivait qu'à les déséquilibrer. Pistons, culbuteurs, cylindres, bielles roulaient par terre; les petits ressorts, les vis et les joints s'éparpillaient alentour. Catherine rampait sur le sol avec une petite lampe de poche pour les retrouver. Ainsi elle gênait Rémi et Julien qui ne pouvaient plus atteindre le camion sans l'enjamber. Chacun avait le visage crispé, on entendait des exclamations de mauvaise humeur, même la grand-mère perdait son sourire légendaire.
Ils regagnèrent le fourgon au petit matin . Epuisés, ils se jetèrent dans leurs hamacs et s'endormirent aussitôt. Catherine ne s'aperçut même pas que le sien était envahi par une famille de mulots. Elle rêva de l'Australie tandis que les petits rongeurs grignotaient sournoisement les cordes de son hamac.
 
 
 
 

 
 
 
l'auteur? Iris, interne en pédiatrie, elle aime la mer, les bateaux... et espère avoir plusieurs enfants.
 
iris04@infonie.fr