CHAPITRE IV
Après cette courte nuit, le réveil fut brutal. Catherine se retrouva à terre, toute ficelée comme une momie dans son hamac, et hurla de terreur. En quelques secondes toute la famille l'entoura:
- Mais que t'arrive-t-il ma pauvre Catherine?
Catherine ne savait pas. Elle ne comprenait pas comment son hamac avait pu se détacher de la poutrelle métallique, ni comment elle se trouvait ainsi entortillée. Elle sentait des petites pattes courir le long de ses jambes, elle croyait faire un cauchemar. Rémi et Julien démêlaient les cordes enchevêtrées de son hamac. Sa grand-mère lui caressait les cheveux en disant:
- Calme-toi ma chérie, ce n'est rien.
Cécile lui souriait tendrement.
Ce n'était pas un cauchemar.
Catherine regarda encore autour d'elle, elle était bien dans le ventre rose du camion jaune, elle se mit à trembler et cria:
- Je suis folle.
- Pourquoi dis-tu une telle bêtise? gronda la grand-mère.
- Je ne sais pas, je suis tombée, j'ai des ficelles partout, et je sens des petites bestioles courir sous mon pantalon.
- Ah oui! je les vois, dit Cécile.
Et ils découvrirent les mulots. Ce n'était que cinq inoffensifs petits rats des champs tout doré, aux museaux pointus, aux regards brillants de malice, mais Catherine poussa un nouveau cri de terreur. La grand-mère tenta encore de l'apaiser, tandis que Rémi, Julien et Cécile éclataient de rire. Indifférents à ce tumulte, les petits mulots poursuivaient leur course folle sur les jambes de Catherine.
- Je ne veux plus vivres dans un camion, pleurnichait Catherine, ni dans une baraque pourrie, je veux dormir comme tout le monde dans un lit douillet, sans pluie et sans sales bêtes.
Rémi attrapa trois mulots, Julien coinça les deux autres. Les petits captifs dressaient leurs minuscules oreilles et roulaient leurs yeux ronds soudain inquiets.
- Ils sont vraiment mignons, dit Cécile, j'aimerais bien que nous les emmenions en Australie.
- Alors moi je ne pars plus en Australie, affirma Catherine en reniflant, ce sera ces sales rats ou moi.
- Ce ne sont pas des rats, mais de jolis petits mulots.
- Ca m'est égal, ils ne me plaisent pas, voilà.
La grand-mère souriait:
- Je crois qu'ils ont faim ces pauvres petits, les ficelles de ton hamac ne devaient pas être très nourrissantes. Tu n'as rien à leur donner Catherine?
Catherine se leva en soupirant, fouilla dans un sac et tendit un morceau de pain à Julien:
- Qu'ils mangent et qu'ils partent.
Les mulots mangèrent de bon appétit mais ne quittèrent pas le fourgon. Ils déambulaient sur le tapis rose, grimpaient sur Bonheur ahuri, et montraient bien leur intention de ne pas s'éloigner d'un aussi confortable camion.
Cécile battait des mains:
- Ils sont adorables! Ils ne demandent qu'à se laisser apprivoiser.
Catherine horrifiée hurla de nouveau:
-Apprivoiser des rats? mais pourquoi pas des serpents à sonnettes aussi? ils doivent disparaître c'est tout.
- Tu veux que je les écrase ? demanda doucement Julien.
- Ah non! tu es abominable! Ils doivent sortir, allez oust! dehors.
- Ils ne sont pas bien gênant.
- Chaque nuit ils boulotteront un hamac, tu riras moins lorsque ce sera le tien.
- Eh bien! la nuit nous les enfermerons, dit Julien, je leur fabriquerai une petite maison avec les planches du premier plancher.
Rémi fronça les sourcils:
- Tu t'occuperas des mulots plus tard. Le plus urgent ce n'est pas la maison des rats. Nous devons remonter le moteur avant ce soir.
- Et installer une belle cuisine pour faire plaisir à Catherine, ajouta la grand-mère, tu es contente Catherine?
Non, Catherine n'était pas contente, elle regardait tour à tour les mulots, qui maintenant jouaient avec Cécile, et sa grand-mère souriante:
- Tu cherches encore à détourner mon attention, Mémé, avoue que tu es d'accord avec Cécile pour garder les rats? Je n' y crois plus non plus à la belle cuisine, d'abord comment feras-tu pour monter un évier dans un camion?
La grand-mère répondit seulement à la deuxième question de Catherine:
- Il n'y a rien de plus facile à installer qu'un évier. Mais d'abord nous devons délimiter les zones de notre fourgon. Nous pendrons de grands rideaux pour faire les cloisons. Au fond du fourgon un rideau bleu, ce sera la chambre avec les cinq hamacs.
- Pourquoi cinq? que fais-tu du sixième, de celui de Bonheur?
- Bonheur dormira au-dessus de la porte, c'est un chien de garde.
- Moi je vais prendre un chat de garde, dit Catherine, et il bouffera les mulots qui oseront pointer leurs vilains nez dans ce camion.
- Ah non! hurla Cécile.
- Calme-toi Cécile, dit la grand-mère, si ta soeur à envie d'un chat, elle aura un chat. Les chats bien élevés et bien nourris ne mangent personne.
-Ils dormiront où mes mulots? demanda Cécile.
- A droite de la porte, derrière un rideau jaune, ce sera la chambre des animaux.
- Comment? tu veux faire une chambre pour ces sales rats? cria Catherine.
-Oui, pour ton chat aussi et pour tous les autres animaux que nous accueillerons.
Catherine regarda sa grand-mère avec étonnement:
- Tous les autres animaux? tu veux faire un élevage?
-Pas du tout, mais je ne refuserai pas l'asile à un animal qui demandera ma protection, qu'il soit rat, chat, chien, singe ou canari, et dans le long voyage que nous allons entreprendre nous rencontrerons sûrement de pauvres animaux affamés.
- Nous arriverons en Australie avec un zoo ambulant alors!
- Mais non. Cessez de m'interrompre. Je continue: à gauche de la porte un rideau rouge cachera la cuisine, à côté un rideau vert pour dissimuler la salle d'eau, au centre du fourgon la salle de séjour. Allez mes filles, courez, apporte-moi tous les vieux rideaux de la baraque et aussi ceux que j'ai conservés dans une malle, ceux de ma jeunesse, j'ai vraiment bien fait de ne jamais les jeter. Moi je vais emprunter une perceuse manuelle à l'épicière.
Pendant que la grand-mère, Catherine et Cécile pendaient des rideaux de toutes couleurs dans le fourgon, Rémi et Julien s'efforçaient de remonter le moteur:
- Nous n'y arriverons jamais, dit soudain Julien en s'épongeant le front.
- Si, avec beaucoup de patience, je connais bien les moteurs.
- Tu n'es mécanicien que depuis trois ans, et ce moteur il est énorme.
- Puisque nous avons su le démonter nous saurons le remonter.
- Je me souviens d'avoir démonté deux ou trois réveils et après ils n'ont plus jamais fait "tic-tac".
- Le moteur ne fera pas "tic-tac" il fera "broum-broum" crois-moi.
Pourtant Julien n'était pas très sûr de la réussite de son frère. Il ne comprenait pas bien quel était l'intérêt de démonter un moteur pour le remonter après. Il était couvert d'écorchures et de cambouis, il aurait préféré jouer avec Cécile. Il la voyait passer dans le terrain vague enveloppée dans de grands rideaux comme un fantôme.
- A quoi joues-tu Cécile?
- Je ne joue pas, dit Cécile gravement, je travaille.
- Il servira à quoi ce rideau rouge?
- Ce sera la cloison de la cuisine.
"La cloison de la cuisine " pensa Julien avec enchantement. Enfin ils auraient une maison toute gaie, une maison roulante, pour partir à la recherche de leurs parents. Ils ne seraient certainement pas de retour pour la rentrée scolaire, ils iraient à l'école en Australie. Julien fermait les yeux pour mieux imaginer un collège Australien.
- Julien! cria Rémi, passe-moi un piston.
Julien sursauta et tendit une bougie à son frère.
- Non Julien, je ne t'ai pas demandé une bougie.
Cécile passait flottant dans un rideau vert cette fois:
- Une bougie? dit-elle en regardant le morceau d'acier qui brillait dans la main de Julien
- Oui, expliqua Julien, une bougie c'est aussi une pièce de moteur. C'est pourquoi faire ce rideau vert?
- Pour la salle d'eau évidemment. Tu me prêtes ta bougie?
- Oui, nous en avons une demi-douzaine.
Cécile retourna dans le fourgon avec le rideau vert et la bougie. Elle pensait qu'une bougie allumée dans un coin du fourgon serait très jolie, et cette drôle de bougie ne fondait certainement pas rapidement. Elle la planta dans une bouteille et craqua une allumette. La bougie répandit une affreuse odeur de graisse brûlée, mais ne s'enflamma pas. Par contre le rideau rouge prit feu très facilement.
-Cécile! hurla Catherine en apercevant la fumée, que fais-tu?
Elle jeta à la volée un seau d'eau sur le rideau rouge. Le feu s'éteignit immédiatement, mais laissa un grand trou au beau milieu du rideau.
- Regarde-moi ce trou! mais pourquoi ne fais-tu que des bêtises?
Cécile était désolée:
- Je voulais juste allumer une bougie.
- Ce n'est pas une bougie, dit Catherine.
Elle lança la bougie dans le terrain vague et ajouta:
- Tu sais bien que les bougies sont en cire, de toute façon tu ne dois pas tripoter les allumettes. Vois le résultat, nous n'avons plus de rideau pour la cuisine et tu aurais pu mettre le feu au camion.
Cécile très malheureuse, elle savait que sa soeur avait raison, s'assit sur le tapis rose et baissa la tête. Bonheur vint lui lécher les joues. Un petit mulot escalada son mollet et courut sur sa jambe à toute vitesse, comme un petit jouet mécanique.
- Vous êtes adorables, lui murmura Cécile, Catherine ne vous aime pas mais elle ne vous fera pas de mal, elle crie c'est tout. Elle est malheureuse parce que nous n'avons plus de parents, enfin on ne sait pas vraiment où ils sont. Nous partons en Australie pour les retrouver, vous partez avec nous. Vous rencontrerez des mulots Australien, vous êtes heureux? A moins qu'il n'y ait pas de mulot en Australie.
-Mémé, hurla-t-elle, il y a des mulots en Australie.
La grand-mère perchée sur deux caisses posées l'une sur l'autre perçait des trous dans le haut du camion. Elle arrêta sa perceuse:
- Je n'entends pas ce que tu dis, passe- moi le rideau rouge s'il te plaît.
Cécile tendit le rideau à sa grand-mère en rougissant.
- Oh! qui a eu la bonne idée de percer ce rideau en plein milieu pour faire un passe-plat? Je n'y avais pas pensé, ce sera très pratique.
- Oh oui! c'est vraiment le luxe, grommela Catherine.
A cet instant Julien sauta dans le fourgon:
- Cécile, où est la bougie que je t'ai prêtée tout à l'heure? Rémi dit que le moteur a besoin de toutes ces bougies.
- Dans le terrain.
- Dans le terrain, mais où?
- Je ne sais pas, dit Cécile, Catherine l'a jetée.
- Elle l'a jetée? nous devons la retrouver.
Ils cherchèrent en vain durant de longues minutes.
Rémi s'impatienta:
- Alors julien, elle arrive cette bougie?
- Je ne sais pas où elle est, je la cherche, répondit Julien.
- Quoi, hurla Rémi, tu as perdu la bougie?
Au cri de Rémi la grand-mère et Catherine dégringolèrent du fourgon.
- Que ce passe-t-il?
- Le moteur est prêt à tourner, et Julien a perdu une bougie.
- Elle ne doit pas être loin, dit la grand- mère.
Trois secondes après, tous les cinq à quatre pattes dans le terrain vague fouillaient chaque touffe d'herbe, regardaient derrière chaque caillou et ne trouvaient rien.
Finalement ce fut le chien qui retrouva la bougie dans une flaque d'eau.
- Elle est inutilisable, dit tristement Rémi, et les garages sont fermés le dimanche. Le camion ne démarrera pas ce soir.
Ils étaient tous très déçus.
- Ne faites pas cette tête, dit la grand-mère, de toute façon nous n'aurions pas pu partir ce soir. Le camion n'est pas immatriculé, la baraque n'est pas déménagée, le chien n'est pas vacciné, nous n'avons pas de passeport.
- La baraque peut-être déménagée en un clin d'oeil, le chien sera bien vacciné en route comme nous, nous aurons nos passeports dans n'importe quelle ville, et le camion sera aussi immatriculé n'importe où puisque nous n'avons pas d'autre domicile que lui.
- Le camion n'est pas encore aménagé et en route nous aurons moins de facilité pour trouver ce qu'il nous faut qu'ici à côté de cette providentielle décharge.
- Des tas d'ordures il y en a partout Mémé, dit Catherine d'un ton bourru. on croirait vraiment que tu ne veux pas partir. Moi en tout cas je n'accepte pas ce retard. Je vais sur la route faire de l'auto-stop et je trouverai une bougie.
La grand-mère s'énerva:
- Nous avions décidé de partir la semaine prochaine. Il n'y a donc pas de retard. Je t'interdis formellement Catherine de faire de l 'auto-stop et de monter dans la voiture de quelqu'un que tu ne connais pas, qui conduit peut-être très mal et qui peut t'entraîner dans un accident.
- Mais Mémé, je ne veux monter dans aucune voiture, je veux juste en arrêter une pour lui demander une bougie.
Elle se tourna vers Rémi:
- Les gens avisés, genre bison futé, ont toujours des bougies de secours, n'est-ce pas Rémi?
- Oui, peut-être, c'est plus prudent.
Catherine s'élança en direction de la route, Rémi la suivit.
- Attendez, cria la grand-mère, prenez de l'argent pour payer cette bougie.
- Donne-moi les sous, Mémé, je vais avec eux, dit Cécile.
La grand-mère sortit un billet de la poche de son pantalon, Cécile l'attrapa et courut derrière son frère et sa soeur. Bonheur regarda la grand-mère, hésita un instant, puis rattrapa Cécile en deux bonds.
- Les voilà tous sur la route les pauvres petits, soupira la grand-mère.
- Non, je suis là moi, Mémé, dit Julien avec une toute petite voix.
Elle lui caressa la tête:
- Ne t'inquiète pas mon poussin, même s'ils ne ramènent pas de bougie, tout va bien, ce n'est qu'un tout petit contre temps.
- Parfois je pense que nous ne partirons jamais, murmura Julien, et que nous ne reverrons jamais nos parents, que tout cela n'est qu' un rêve.
La grand-mère le serra dans ses bras:
- Mais la vie est faite de rêves mon garçon.
- Nous reverrons nos parents tu crois Mémé?
- Que tu es niais! oui je suis absolument sûre que vous reverrez vos parents, en Australie ou ailleurs, ajouta -t-elle tout bas.
- Mais toi, Mémé, tu crois aux miracles.
- Heureusement! il faut toujours croire aux miracles pour qu'ils arrivent. Tiens justement en voilà un, regarde ta soeur.
Cécile toute essoufflée s'approchait d'eux en riant aux éclats:
- J'en ai une, j'ai une bougie et Bonheur aussi.
Le chien gambadait autour d'elle une bougie bien coincée entre ses crocs. Le pauvre Bonheur avait renoncé à son désir de comprendre ces curieux humains qui dormaient suspendus dans les airs comme des singes. Il ne s'étonnait donc ni de les voir tous à terre pour chercher le bout de ferraille que l'un d'eux venait de lancer, ni de courir haletant sur la route pour demander le même morceau de ferraille à d'autres humains. Il était très fier de rapporter à la grand-mère ce petit objet brillant et était prêt à repérer où elle le lancerait pour pouvoir le lui rapporter aussitôt.
Catherine et Rémi riaient aussi:
- Quelle chance elle a cette chipie, moi je n'ai arrêté que des vieux ronchons, dit Catherine, ils n'avaient pas de bougies et s'ils en avaient eu une ils l'auraient gardée pour eux.
- Et moi qu'une seule personne ahurie, qui ne savait pas ce qu'était une bougie, dit joyeusement Rémi. L'important est d'en avoir une bien sèche, parce que celle de Bonheur doit être pleine de bave. Dans un quart d'heure le moteur démarrera, vous pouvez monter dans la cabine.
La grand-mère grimpa dans la cabine et s'assit à droite du volant. Catherine se blottit contre elle, Bonheur sauta sur ses genoux, sa bougie toujours serrée entre ses dents, dame! un jouet si précieux!
- Cécile, Julien, dépêchez-vous cria Catherine.
Cécile et Julien s'entassèrent à leur tour dans la cabine avec les mulots dans une petite boîte à chaussures. Devant eux le capot du moteur était relevé. Ils entendaient les cliquetis des pinces de Rémi.
- Comme c'est long un quart d'heure, soupira Cécile.
Ils attendirent.
Une demi-heure passa.
- Julien, va voir ce que fait ton frère, dit la grand-mère.
Une autre demi-heure passa.
- Cécile, va demander à tes frères si nous devons encore attendre.
Mais avant que Cécile ne descende de la cabine, le capot du moteur se referma.
- On y va, cria Rémi.
Il se glissa derrière le volant:
- Contact... Démarreur.
- Broum, fit le camion.
Et une fumée noire s'échappa du capot.
- Il brûle, hurla Catherine.
Rémi bondit hors de la cabine, ouvrit le capot:
- Non, ce n'est rien, cria-t-il, j'ai renversé un peu d'huile sur le carburateur, voilà d'où vient la fumée.
Il remonta dans la cabine:
- Contact...Démarreur.
Un bruit d'explosion déchira l'air, maintenant la fumée sortait en tourbillon du moteur, envahissait la cabine.
La grand-mère poussa tout le monde dehors:
- Il est préférable de s'éloigner un instant.
Catherine se précipita sur un seau d'eau et, avant que Rémi n'ait pu l'en empêcher, elle inonda le moteur.
- Malheureuse! cria Rémi, on ne doit jamais arroser un moteur.
- Mais il brûle, tout le camion va brûler.
- Non, ce n'est que le pot d'échappement, je l'ai monté à l'envers. Rémi se cachait la figure dans les mains et répétait tragiquement:
- Ce n'était rien, ce n'était rien.
- Et maintenant?
- Maintenant nous attendrons que le moteur sèche, dit Rémi désespéré.
La grand-mère, Catherine, Cécile et Julien se regardèrent consternés.
- Ne nous affolons pas, dit la grand-mère, pendant que le moteur sèche, installons la cuisine. Au travail! Rémi et Julien vont explorer le tas de ferraille, j'ai besoin d'un grand récipient pour faire l'évier. Catherine et Cécile me dénicheront un long morceau de tuyau de caoutchouc. Moi je fais l'écoulement direct.
La grand-mère perça un trou dans le bas du fourgon, derrière le rideau rouge.
Rémi et Julien ramenèrent bientôt la cuve en acier d'une vieille machine à laver. ils la posèrent sur une caisse. La grand-mère enfila le tuyau de caoutchouc d'un côté dans la vidange de la cuve, de l'autre dans le trou du fourgon.
- Voilà, dit-elle, un évier qui ne se bouchera jamais, nous ne perdrons pas nos petites cuillères non plus, nous retrouverons tout ce qui tombera dans le trou de l'évier de l'autre côté du camion. C'est ça le vrai progrès.
- Le confort même! s'exclama Catherine émerveillée.
- Maintenant nous emménageons, dit la grand-mère.
Ils coururent de la baraque au camion dans un joyeux va-et-vient. en passant près du tas de ferraille ils ramassaient des petites bricoles pour décorer leur fourgon. En les voyant ainsi fureter dans les ordures la grand-mère s'impatienta:
- Laissez ces cochonneries, que voulez-vous faire de ce casque de pompier?
- Un vase pour les fleurs coupées, dit Catherine.
- Une baignoire pour les mulots, dit Cécile.
- Un tam-tam, dit Julien.
La grand-mère leva les bras au ciel:
- Avec tous vos enfantillages le déménagement ne sera jamais terminé.
Pourtant Rémi annonça bientôt:
- La maison est complètement vidée, nous n'avons plus qu'à organiser le fourgon.
- Ce sera vite fait, dit la grand-mère.
Elle se coiffa du casque de pompier, grimpa sur deux caisses superposées et dirigea les opérations:
- Ouvrez tous les rideaux. Commençons par la cuisine. A droite de l'évier la lessiveuse retournée, sur la lessiveuse le camping-gaz. A gauche de l'évier l'échelle, elle servira d'étagère. Devant le trou du rideau une caisse pour poser les plats avant de les passer par le trou. Au plafond le parapluie ouvert, nous accrocherons une casserole au bout de chaque baleine. Au plafond encore des poulies et des cordes pour suspendre des paniers remplis de victuailles nous les descendrons en un tour de main à la demande. Es-tu satisfaite Catherine?
Catherine était ravie, elle regardait cette cuisine de rêve avec des yeux extasiés:
- Cette cuisine n'existe dans aucun magazine, on ne peut pas non plus la gagner à la télé, ni dans un quelconque concours, elle est unique, parce que personne n'a pensé à pendre ses casseroles à un parapluie et ses provisions au plafond. je vais ranger tout de suite la vaisselle sur l'échelle-étagère. Les sales mulots pourront toujours essayer de nous chiper du fromage tiens! au plafond le fromage.
-Demain je fabriquerai un garde-manger avec du grillage anti-mulots, promis Julien.
- Maintenant passons à la chambre, poursuivit la grand-mère. Les hamacs sont bien nous n'y touchons plus. Les garçons vont nous tendre une grosse corde entre les deux poutrelles les plus éloignées, nous pendrons nos vêtements sur cette corde. Les tricots et les sous-vêtements seront dans des paniers accrochés à des cordes montées sur poulies, au plafond naturellement.
-Comment trouver toutes ces poulies?
- Dans le tas de ferraille, n'importe quelle roue de poussette ou de landau deviendra poulie si on le lui demande gentiment. Il suffit de mettre une corde à la place du pneu.
N'oubliez pas d'accrocher aussi une corde au centre de la chambre, pour pouvoir monter et descendre plus aisément de nos hamacs. Pour la salle de séjour nous ne ferons rien de spécial,
Nous nous contenterons de la table et des chaises de la maison, plus tard chacun organisera son petit coin comme il l'entend.
- Et la salle d'eau? comment espères-tu installer une salle d'eau Mémé?
- Oh! je vous le dirai demain, aujourd'hui nous avons assez travaillé.
- Le moteur est sans doute sec maintenant, dit Rémi.
Le moteur était sec en effet, mais Rémi tira plusieurs fois le démarreur sans résultat.
-La batterie est à plat, je l'emmènerai au garage demain pour la faire recharger.
Catherine et Julien préparèrent un petit ragoût de mouton avec des pommes de terre sautées, et ce dîner fut pour tous un festin après les sandwichs de ces derniers jours.
- Le passe-plat est vraiment pratique, dit Cécile d'un air mutin, le camping gaz ne s'éteint pas sans cesse comme dans la baraque, ici il n'y a pas de courant d'air.
- Tu as raison, dit la grand-mère, ce n'est pas sain, demain je percerai des fenêtres. Demain encore, si nous avons le temps, pour nous détendre, nous pourrions nous faire photographier, pour nos futurs passeports.
- Alors je me lave les cheveux, dit Catherine, ils sont pleins de peinture.
- Moi aussi, moi aussi, cria Cécile.
- Soyez gentils, Rémi et Julien, courez chercher de l'eau pour vos soeurs, je crois qu'elles vont vraiment bien inaugurer l'évier.
Catherine et Cécile firent tiédir une grande casserole d'eau sur le camping gaz et se lavèrent les cheveux en éclaboussant généreusement toute la cuisine.
Julien était maussade.
- Tu as vraiment eu une mauvaise idée, Mémé, nous sommes tous fatigués, nous devrions déjà être couchés, et voilà que les filles mouillent tout, le rideau rouge est trempé.
- Il séchera, dit la grand-mère en souriant.
Enfin Catherine et Cécile sortirent de la cuisine en s'ébrouant comme des petits chiens. La cuisine était inondée. Julien passa la serpillière en maugréant:
- Encore de l'eau, toujours de l'eau, je rêve de sécheresse.
Cécile tressait ses longs cheveux roux tandis que Catherine, armée de la boîte de mouchoirs multicolores entortillait ses cheveux châtains en de joyeuses papillotes rose, vertes, mauves, jaunes, bleues.
- Oh là ! Catherine, cria Julien, nous ne nous préparons pas à l'attaque de fort apache, et ce n'est pas Noël non plus, tu n'as pas besoin de t'enguirlander comme un sapin.
Puis soudain il éclata de rire.
Catherine atteignait le fond de la boîte de mouchoirs, et là, bien lovés les uns contre les autres, les petits mulots dormaient sagement.
Catherine poussa un cri, et vexée grimpa dans son hamac dans un bruissement de papiers froissés.
- Julien, va embrasser ta soeur, exigea la grand-mère.
Quelques minutes après, tous dormaient dans un silence pourtant entrecoupé du crissement des bouclettes en papier de Catherine, et des grondements de Bonheur.
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