CHAPITRE V
- J'ai très mal dormi, Bonheur a grondé toute la nuit, dit Rémi en sautant de son hamac.
Catherine secoua toutes les petites boulettes de papier qui ornaient sa tête:
- Evidemment, les mulots n'ont pas cessé de se balader. Ce pauvre chien grondait parce que lui aussi ne pouvait dormir. Il est temps que Julien fabrique une maison pour ces sales rats, peut-être alors se tiendront-ils un peu tranquilles.
Pour l'instant les mulots circulaient sur le rideau de la cuisine, ils stoppèrent bientôt leurs allées et venues pour considérer Catherine et ses bigoudis de papier d'un air effronté.
- Ils sont sur le passe-plat annonça Cécile.
- Alors je ne ferai pas le café, cria Catherine, et je ne ferai pas chauffer le lait non plus.
La grand-mère se balança un peu dans son hamac pour attraper la grosse corde qui pendait au centre de la chambre:
- Eh bien! je vais le faire ce café, dit-elle en se laissant glisser, plus vite qu'elle ne l'aurait souhaité, le long de la corde.
Elle murmura:
- Je me croyais plus leste. Au cirque tout semble facile pourtant.
- Tu n'as peut-être plus l'âge de jouer les acrobates Mémé, dit Catherine.
- Hélas! Par contre ma petite fille, tu vas découvrir dés aujourd'hui mes qualités de plombier. répondit la grand-mère un peu froissée.
Rémi ouvrit la porte du fourgon à deux battants. Bonheur, les oreilles dressées reniflait l'air.
- Sors Bonheur, va faire pipi.
Bonheur descendit comme à regret du camion, il se dirigea vers la cabine en boitillant. Il regardait de tout côté avec inquiétude.
- Il est bizarre ce chien, dit Julien, j'espère qu'il n'est pas malade.
- Laisse Bonheur vaquer comme il l'entend à ses occupations de chien et viens beurrer les tartines, dit la grand-mère;
Elle passa un pot de lait et un pot de café par le trou du rideau rouge et cria :
- A table.
Rémi avala rapidement son petit déjeuner:
- Je pars un peu plus tôt pour avoir le temps de mettre la batterie en charge avant mon travail. A ce soir.
Il embrassa sa grand-mère, ses soeurs, Julien et quitta le camion.
Il reparut quelques instants plus tard le visage défait:
- La batterie a disparu.
- Comment?
- Je l'avais posée à côté du capot, elle n'y est plus, on nous l'a volée.
- C'est sans doute les hommes de l'autre jour, dit Julien, voilà pourquoi Bonheur grognait cette nuit.
Catherine fondit en larmes:
- Nous ne partirons jamais.
- Ne nous désespérons pas, dit la grand-mère, cette batterie était certainement très vieille. Achète en une neuve mon petit Rémi.
- Mémé, si nous dépensons nos économies ainsi, nous n'aurons plus assez d'argent pour le voyage.
- Nous mourons de faim, hurla Catherine en pleurant de plus en plus fort.
- L'important, est de partir, nous ne sommes tout de même pas à quelques heures prés, dit la grand-mère. Rémi va acheter une batterie neuve, va mon petit, va.
- Pourquoi ne pas tenter de récupérer la nôtre? demanda Julien.
- Tu veux vraiment te battre avec ces deux hommes?
- Ils ressemblent à Laurel et Hardy, ils ne me font pas peur, ce sont des guignols, dit Julien en serrant les poings.
- Et nous avons Bonheur pour nous aider, dit Cécile. Il peut leur boulotter les mollets pendant que Rémi leur tape sur la tête, que Julien leur arrache les cheveux, que Catherine les morde au sang, que je les griffe et que toi...
- Je leur extirpe les yeux peut-être? coupa la grand-mère.
Elle jeta sur Cécile un regard stupéfait:
- En voilà des projets! mais quelle sauvage! je ne te savais pas aussi belliqueuse ma petite fille, et heureusement nous n'avons pas la télévision, sans quoi tu me proposerais peut-être de leur éclater la tête ou de leur ouvrir le ventre. Comment peux-tu envisager d'être aussi méchante avec des êtres vivants, toi qui pleurniche à la moindre égratignure, et tout cela pour un morceau de ferraille? Je leur en fais cadeau de cette batterie voilà.
- Mémé! protesta Rémi.
- Mais c'est la dernière fois, ajouta la grand-mère, dorénavant nous surveillerons notre moteur, jour et nuit.
Catherine dénoua rageusement les mouchoirs qui folâtraient encore dans ses cheveux, puis elle traversa la salle de séjour en reniflant et attrapa son sac pendu au bout d'une ficelle dans la chambre:
- Il me reste quatre sous, je vais acheter des poules, nous aurons au moins des oeufs à manger. tant pis pour les photos, nous les ferons en route.
Elle secoua sa tête toute crêpelée:
- Si Mémé nous laisse partir un jour.
- C'est une très bonne idée ma chérie, rien n'est joyeux comme le chant de la poule qui vient de faire un oeuf, dit la grand-mère. Emmène Bonheur, pour le faire vacciner, il doit l'être dès la première frontière.
- Et notre départ et imminent, ajouta-t-elle en souriant.
Rémi leva la main, et l'agita:
- Je suis en retard, je vous embrasse tous, je me sauve, je rapporterai la batterie neuve ce soir.
- Attends-moi, cria Catherine.
La grand-mère les regarda s'éloigner avec Bonheur, elle hocha la tête:
- Pauvre Catherine, elle est trop sensible, la voilà de nouveau désolée. Je voudrai que ce soir elle ait une bonne surprise. Installons la salle d'eau, à son retour elle prendra la première douche.
- Mais comment faire une douche dans un camion?
- J'ai mon idée.
L'idée de la grand-mère était fort simple. Elle perça un trou dans le bas d'une grande poubelle en plastique et un deuxième trou dans la paroi du camion; puis, comme pour l'évier, elle relia les deux trous avec un tuyau d'arrosage.
- Et voilà le bac à douche, annonça-t-elle.
- Ca c'est facile, dit Julien, maintenant j'attends la suite.
- La suite est tout aussi simple. Nous prendrons la chasse d'eau en fonte qui trône sur le tas d'ordures, je l'ai vérifiée hier elle est complète. Nous l'attacherons solidement au-dessus du bac avec deux grosses cordes. Nous coincerons une pomme d'arrosoir dans l'orifice d'écoulement. Pour prendre une douche nous tirerons sur la chaîne. C'est tout bête.
- Il n'y a pas d'eau dans le camion.
- Eh bien! nous irons en chercher à la fontaine. Nous la ferons chauffer sur le camping gaz et nous la verserons dans la chasse. Nous serons les seuls habitants de la ville, peut-être de la France, à posséder une douche à bonne température. Il n'y aura ni robinet, ni réglage et nous n'aurons donc pas à redouter les jets d'eau glacés ou brûlants qui vous tombent sur le crâne sans prévenir dans les douches les plus luxueuses.
La chasse, composée d'une cuve en fonte, d'une boule flottante pour retenir l'eau et d'une chaînette, était fort lourde. Julien la traîna jusqu'au camion à grand-peine.
- Pousse-toi mon petit, je vais la hisser.
- Mais, Mémé, c'est impossible.
- N'oublie pas mon enfant, que malgré mes soixante ans je suis musclée comme un lutteur de foire, dit la grand-mère.
Elle empoigna la chasse d'eau, l'éleva d'un mètre et s'écroula sous le poids.
- Attendons le retour de Rémi, dit Julien déçu.
- Non, ta bicyclette va nous servir de treuil.
En quelques minutes le pneu arrière du vélo de Julien fut démonté et remplacé par une corde, et la chasse d'eau attachée au bout de la corde. Julien plaça le vélo sur une cale dans le fourgon, et la grand-mère l' enfourcha. Elle pédalait en danseuse et criait:
- Ho hisse! Ho hisse!
Julien et Cécile l'aidaient en soutenant la chasse qui montait tout doucement, très doucement, trop doucement. La grand-mère s'essoufflait.
- Je n'en peux plus, avoua-t-elle enfin.
Son visage était rouge, ses yeux pleins de larmes.
Julien tendit ses muscles et de toutes ses forces poussa la chasse qui finalement bascula dans le fourgon.
- Victoire, dit faiblement la grand-mère en s'affalant sur le sol.
Julien et Cécile sautèrent dans le fourgon.
- Tu es malade, Mémé, crièrent-ils ensemble.
- Non, je suis seulement déconcertée. Ma tête et mon coeur ont vingt-ans et mon corps en a soixante, vous comprenez?
Les enfants l'embrassèrent.
- Je ne peux pas faire tout ce que je souhaite, reprit la grand-mère, pourtant, pour vous, pour que vous soyez heureux, je voudrais démonter les montagnes.
- Et nous, nous préférons te garder entière, parce que nous n'avons que toi, dit Julien.
- Les mémés raisonnables ne montent pas sur un vélo, ajouta Cécile.
la grand-mère recommença à sourire:
- Les mémés font ce qu'elles veulent, et vous n'avez pas que moi. Vous avez des parents qui vous aiment et vous attendent en Australie.
Elle se redressa:
- Je suis bien maintenant. reprenons le travail. Nous devons accrocher cette saleté de chasse d'eau au-dessus du bac à douche. Nous nouerons deux cordes autour de la chasse, nous les passerons entre le toit et les poutrelles, puis nous nous pendrons chacun à un bout. Il faudra bien qu'elle se mette où nous voulons, elle n'est tout de même pas plus lourde que nous.
Lorsque la chasse fut en place, la grand-mère et Julien étaient ruisselants de sueur mais satisfaits.
- Je prendrai bien une douche tout de suite pour me rafraîchir, dit Julien.
- Non, laisse le plaisir de la première douche à cette pauvre Catherine, elle en sera tellement heureuse. Aide moi plutôt à percer les fenêtres, si tu as encore un peu de force.
- Comment mettras- tu des vitres? demanda Cécile.
- Je n'en mettrai pas, voilà tout, il faut faire simple tout de même. Je percerai seulement de grands trous ronds, comme des hublots de bateau, mais sans vitres.
- Elles resteront toujours ouvertes ces fenêtres, fit remarquer Julien, n'importe qui pourra rentrer chez nous, le froid et le vent aussi rentrerons sans se gêner.
la grand-mère se gratta la tête.
- Oui en effet c'est assez ennuyeux, pourtant nous devons avoir au moins une aération, c'est indispensable.
Elle réfléchit un instant.
- Eh bien! dit-elle enfin, je crois que mon idée de fenêtres est carrément idiote. Je n'insiste pas. Je creuserai seulement un trou dans le toit.
Ils empilèrent plusieurs caisses les unes sur les autres prés du fourgon et la grand-mère, armée de sa perceuse manuelle, grimpa sur le toit.
Elle y était encore lorsque Rémi, Catherine et Bonheur revinrent de la ville. Catherine ramenait deux poules, une blanche et une rousse.
- Ma poule rousse s'appelle Brigitte et la blanche Géraldine, cria-t-elle joyeusement. Bonheur a eu un premier vaccin, mais il lui en faudra un deuxième avant de passer la frontière. Et de plus j'ai la liste de toutes les formalités nécessaires pour nous, médicales et autres.
Rémi portait fièrement une batterie toute neuve:
- Cette fois le camion démarrera, c'est sûr.
- Vite! tous en cabine, cria Julien.
- Attendez-moi, je descends, dit la grand-mère.
Dans sa précipitation elle oublia le trou qu'elle venait de percer dans le toit, juste au-dessus de la salle de séjour. Elle glissa dedans et resta coincée au niveau des hanches.
- Mémé! Mémé! cria Cécile.
Sur le toit du camion il n'y avait plus que le buste de la grand-mère.
- Ne bouge pas, je viens te sortir de là, dit Rémi.
Il monta sur le toit et la tira doucement par les bras.
- Les jambes de Mémé sont déjà dans le fourgon, au plafond, hurla Catherine, elle va tomber.
- Non, elle est complètement bloquée, dit Rémi en tirant de plus en plus fort.
- Je ne veux pas qu'elle tombe, gémit Catherine, elle peut se tuer.
Pour amortir la chute de sa grand-mère Catherine grimpa sur une caisse et se suspendit aux jambes de la vieille dame qui se tordait de rire, ce qui ne facilitait pas son sauvetage.
- Vous tirez, vous poussez n'importe comment, dit Julien, il faut coordonner vos efforts. A mon commandement: tire Rémi, pousse Catherine.
Enfin libérée la grand-mère pleurait de rire mais Rémi et Catherine étaient très mécontents.
- Comment es-tu si imprudente Mémé? grondait Catherine.
- Pourquoi as-tu fait un trou dans le toit? demandait Rémi, maintenant la pluie dégringolera dans le camion comme dans la baraque.
- Mais non, j'ai prévu un couvercle.
- Qu'as-tu prévu contre les voleurs?
La grand-mère haussa les épaules:
- Un voleur ne passera pas, il ne saura pas qu'il y a un trou, du sol on ne soupçonne rien. Si pourtant un petit malin s'avise à vouloir s'infiltrer par là, il restera coincé comme moi. C'est un piège à voleurs. Complètement inutile d'ailleurs, parce que je ne crois pas aux voleurs.
- Et les hommes de l'autre jour, l'un d'eux est tout maigre, il passera lui.
- Ton petit frère te l'a dit, ce ne sont pas des voleurs, ce sont des guignols.
- Des guignols qui nous ont tout de même "emprunter" notre batterie.
- Qu'importe puisque maintenant nous en avons une neuve? qu'attends-tu pour faire démarrer le camion?
- Oui, oui, fais tourner le moteur, cria gaiement Cécile.
La grand-mère, Catherine, Julien, Cécile, s'empilèrent dans la cabine avec Bonheur, Brigitte, Géraldine, et les mulots entassés dans leur boîte de mouchoirs.
Cécile battait des mains:
-Dans cinq minutes Rémi dira " contacte, démarreur " et le camion démarrera. Quel bonheur!
- Oui cette fois c'est vrai, dit Catherine en souriant.
Rémi monta dans la cabine le visage rayonnant de joie.
Tous en choeur ils crièrent:
- Contact! démarreur!
Seul un petit bruit de crécelle leur répondit, puis ce fut le silence.
- L'as-tu bien branchée cette batterie, mon petit Rémi, demanda doucement la grand-mère.
- Mais bien sûr, dit Rémi.
- Vérifie, tu sais bien qu'il y a souvent une toute petite vis mal serrée dans un petit coin discret.
Rémi descendit, souleva le capot.
- Alors?
- Alors la batterie est bien branchée et le moteur ne démarre pas, dit Rémi accablé.
- Ce n'est pas possible, murmura Catherine, le sort s'acharne sur nous.
- Sortons tous, ne laissons pas ce pauvre Rémi seul face à cette mécanique insupportable, dit la grand-mère.
Rémi regardait le moteur tristement.
- Voyons un peu, dit la grand-mère, ne te laisse pas abattre, essayons de comprendre, explique- moi ce que sont, et à quoi servent, toutes ces petites pièces en métal.
- Ce sont les pièces du moteur, Mémé, et il y en a au moins une qui ne vaut rien.
Cécile tripotait le delco:
- C'est drôle tous ces fils en vrac. Oh! et cette petite cocotte minute elle sert à quoi?
Elle tira sur l'un des clips de la "cocotte minute"
- Tiens, dit-elle, il n'y a qu'un trou plein de gros fils sous ce couvercle.
- Rémi! hurla Julien, le delco n'a plus de tête.
- Ce n'est pas possible.
Mais Rémi du se rendre à l'évidence.
- Qui a pu nous enlever la tête du delco?
- Sûrement les guignols, dit Catherine d'un ton amer, pourtant Mémé ne croit pas aux voleurs.
- Ah! cette fois je les retrouverai, ils vont me la rendre ma tête de delco, dit Rémi.
La grand-mère tenta de l'apaiser:
- Ne nous énervons pas, est-ce très cher une tête de delco? Ne peux-tu en acheter une demain?
- Ah non! Après le delco ils nous prendront autre chose, ils nous dépouilleront, nous devons nous défendre.
- Oui, allons-y, dit Julien.
- Savez-vous où sont ces guignols?
- Oui, de l'autre côté du terrain vague, ils habitent dans un autocar.
- Alors laissez -moi faire, dit la grand-mère.
- Toute seule?
- Oui, attendez-moi ici.
-Emmène au moins Bonheur;
Et la grand-mère s'en alla à grands pas, Bonheur clopinant derrière elle.
Rémi, Catherine, Julien et Cécile étaient inquiets. Ils tournaient en rond bêtement autour du camion. Cécile tenta même de se ronger les ongles, mais un retentissant " Cécile arrête tout de suite" interrompit ce tique nerveux avant qu'elle n'ait attaqué l'index.
- Si dans cinq minutes elle n'est pas de retour, je vais la chercher, dit soudain Rémi.
Mais la grand-mère apparaissait déjà au bout du terrain vague. Elle criait:
- Rémi, à quoi ressemble une tête de delco?
Elle courait cheveux dans le vent en tenant le bas de sa jupe relevé. A ses côtés Bonheur gambadait du mieux qu'il le pouvait sur ses trois pattes.
En quelques secondes elle atteint le camion et lâcha le bas de sa jupe. Alors une multitude de boulons, de vis, de rondelles , de petites pièces, de grandes pièces, de tournevis et de clef de toutes dimensions dégringolèrent en pluie sur l'herbe.
- Il y a sûrement une tête de delco dans tout ce fatras, dit-elle triomphante.
- Mémé, mais où as-tu pris tout cela?
- Chez les guignols. Il y a au moins quinze moteurs en petits morceaux autour de leur car, je ne savais que choisir. Comme ils semblaient se reposer, je n'ai pas voulu les déranger pour une babiole.
- Alors tu les as volés toi aussi? dit Catherine atterrée.
- Non voyons! Nous reprenons seulement la tête de delco qui est à nous et je leur rapporterai tout le reste.
- La voilà, cria Rémi, c'est bien ma tête de delco.
-C'est bien, ramassons, dit la grand-mère.
A grands coups de pieds ils rassemblèrent toutes les pièces éparpillées, la grand-mère, aidée de Cécile, les remit dans sa jupe:
- Je reviens tout de suite.
Et elle parti au galop.
A l'autre bout du terrain, les guignols arrivaient eux aussi au galop:
- Voleuse, sale voleuse, à cet âge là! si ce n'est malheureux de donner un exemple pareil à des gosses.
La grand-mère s'arrêta, montra le contenu de sa jupe:
- Ces pièces vous intéressent-elles messieurs?
- Evidemment, puisqu'elles sont à nous, dit le gros.
- Alors je vous en prie servez-vous, dit la grand-mère.
De nouveau elle laissa tomber le bord de sa jupe, les pièces roulèrent à droite et à gauche, certaines vis se noyèrent dans la boue, quelques boulons emportés par leur élan disparurent à jamais dans le lointain.
- Bonsoir, messieurs, dit calmement la grand-mère.
Et elle fit demi-tour.
A quatre pattes, les deux hommes ramassaient les petites pièces et en bourraient leurs poches en maugréant:
- Elle est diabolique cette vieille, on ne croirait pas à la voir.
- Si elle veut jouer avec nous, elle va bien s'amuser, et ses drôles aussi, je vais m'en occuper, moi, de leur moteur.
Curieuses, comme toutes les poules, Brigitte et Géraldine s'approchèrent, afin de voir si ces petits objets brillants n'étaient pas bons à picorer.
Le maigre se redressa, tenta d'attraper Brigitte, puis lui donna un coup de pied. Outrée la cocotte passa derrière lui pour lui piquer le derrière tout en poussant des "cococo" arrogants. Le gros empoigna Géraldine, la poulette lui piqua le nez et se sauva. Il ne put que lui arracher une plume toute blanche.
- Je vais leur tordre le coup à ces vilaines bestioles, hurla le gros.
- Laisse tomber les poules, dit le maigre, de toute façon nous les mangerons, mais le plus intéressant c'est le moteur.
- Ah oui! dit le gros.
Il se tourna vers la grand-mère:
- Dites-vous bien, ma petite dame, que notre travail consiste à récupérer des vieux moteurs pour en faire des neufs, alors le votre...
- Comment, dit la grand-mère, vous ne réparez pas votre car pour aller à Honolulu?
- Pour aller à Honolulu, il vaut mieux avoir un bateau, ma petite dame.
Et les deux hommes s'éloignèrent en ricanant.
- Bon, dit la grand-mère, à partir de cette minute nous surveillerons notre moteur jour et nuit. Chacun de nous prendra un tour de garde de trois heures. Je prends le premier tour, apportez- moi un sandwich?
Avec difficulté elle se hissa sur le capot du moteur et s'assit à califourchon.
- Nous pourrions tous dîner dehors, prés du moteur, dit Catherine.
La grand-mère se laissa glisser à regret de sa position élevée:
-Excellente idée.
- Je voudrais bien remonter mon delco avant le dîner, dit Rémi, mais il fait presque nuit, j'ai peur de ne pas voir grand-chose sous le capot.
- Je te tiendrai une lampe à pétrole au-dessus du crâne, dit la grand-mère.
Catherine, Julien et Cécile préparaient le repas, sortaient elles chaises et la table. Bonheur lapait sa soupe à grands coups de langue. Brigitte et Géraldine étaient très affairées, picorant une saleté de-çi de-là. Rémi, la tête sous le capot essayait vainement de replacer son delco.
- Je n'y vois rien, tiens la lampe plus haut, s'il te plaît Mémé.
- Voilà.
- Un peu plus à droite.
- Voilà.
- Non Mémé, tu n'éclaires que mes cheveux.
La grand-mère s'impatienta:
- Julien va chercher ton vélo. Pose le sur la cale et pédale pour éclairer ton frère. Ton phare est certainement plus puissant que cette lampe. Moi je vais remplir un seau d'eau à la fontaine.
- Un seau d'eau?
- Oui, je n'oublie pas la surprise que je veux faire à Catherine. Bientôt votre soeur inaugurera notre douche.
Catherine était tout émue lorsqu'un quart d'heure plus tard elle sauta dans la poubelle qui servait de bac à douche.
- Oh Mémé, quel luxe! que je suis heureuse. Que dois-je faire?
- Eh bien! tu tires sur la chaînette, ma chérie, et l'eau coulera tout doucement par la pomme d'arrosoir.
Catherine tira sur la chaînette.
Les dix litres d'eau se vidèrent sur sa tête d'un seul coup: plouf!
Catherine hurlait à demi asphyxiée:
- Mémé! Mémé! Au secours je me noie.
- Mais non, grosse bête tu ne te noies pas, tu es mouillée, c'est tout.
Les cris de Catherine avaient alerté Rémi et Julien.
- Catherine s'est blessée?
- Mais non! dit la grand-mère, la douche n'est pas très bien réglée, le débit est un tout petit peu trop rapide.
- Un petit peu trop rapide, hurla Catherine, je suis à moitié assommée, noyée, et tu trouves seulement la douche mal réglée? c'est un torrent, ce n'est pas une douche.
- Ce n'est pas grave, ma chérie, demain je rectifierai la position de la boule flottante.
- Et tu essayeras ta douche toi-même, avec une bouée au tour du ventre, je ne voudrai pas perdre une Mémé inventive comme toi.
- C'est promis.
Ils commençaient tous à rire de bon coeur de l'incident, lorsque les aboiements furieux de Bonheur les firent sursauter.
- Nous avons abandonné la garde du moteur.
Ils se précipitèrent dehors. Deux ombres s'enfuyaient poursuivies par le chien.
- Ils n'ont peut-être pas eu le temps de nous voler quelque chose, dit Julien.
Rémi fixa un instant le moteur, secoua tristement la tête:
- Cette fois ils ont pris l'alternateur.
- Ce n'est peut-être pas grave, ne pourrions-nous pas nous en passer de cet alternateur, mon petit Rémi.
- Non Mémé, dans un moteur tout est utile, tout, tout.
La grand-mère fronça un instant les sourcils:
- Gardons notre sang froid, mangeons tranquillement, puis vous vous coucherez. Moi je passerai la nuit dans la cabine avec Bonheur. De là je surveillerai le moteur. Je crierai à ameuter toute la ville en cas de danger.
- Je reste avec toi, dis Catherine.
- Non ma chérie, j'ai besoin d'être seule pour dresser notre plan de contre attaque, et crois-moi il sera musclé.
l'auteur? iris04@infonie.fr
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