CHAPITRE VI
La grand-mère exposa ses projets le lendemain, au petit déjeuner:
- Je pense, sans méchanceté, que les guignols ne sont guère futés, et pour lutter avec eux je préfère la ruse à la force. Notre premier objectif est évidemment de reprendre notre alternateur. Eh bien! Nous allons l'échanger.
- L'échanger, mais contre quoi Mémé?
- Contre une douche. Je sais que Catherine n'aime pas beaucoup celle que j'ai installée dans ce fourgon, pourtant je crois que mon invention séduira les guignols, parce qu'ils n'ont aucune imagination. Ils sont incapables d'aménager eux même leur car. J'ai entrevu hier leur petit intérieur à travers la vitre, c'est lamentable.
- Tu veux donner notre douche aux guignols?
- Non, je leur expliquerai comment en fabriquer une, et je leur donnerai aussi d'autres petites idées, toutes aussi ingénieuses. A condition bien sûr qu'ils nous restituent notre alternateur et qu'ils s'engagent à ne plus nous piller à l'avenir. Après tout ce sont nos seuls voisins et il serait préférable que nous nous entendions bien.
- Ils vont se moquer de toi et de tes idées.
- Non, je saurai les convaincre.
- Ah ça alors! C'est ce que tu appelles une attaque musclée, dit Cécile déçue?
La grand-mère ne répondit pas à Cécile, mais poursuivit son exposé:
- Notre deuxième objectif et de protéger notre camion, au cas ou les Guignols continueraient sournoisement à nous dérober quelques pièces indispensables. Premièrement, Rémi le fera immatriculer aujourd'hui même, ainsi ce camion sera légalement à nous et personne ne pourra l'ignorer. Deuxièmement, nous monterons la garde jour et nuit comme je vous l'ai dit hier. Troisièmement, nous établirons un moyen de communication entre la cabine et le fourgon. Quatrièmement, le capot sera muni d'un dispositif d'alarme.
Rémi secoua la tête:
- Le troisièmement et le quatrièmement sont irréalisables, ma pauvre Mémé. Aucun son ne passe de la cabine dans le fourgon, tu le sais bien, et nous ne pouvons pas monter une sirène d'alarme sur le capot.
la grand-mère éclata de rire:
- Si, Rémi, tout est possible. Pour la cabine nous percerons deux petits trous, l'un dans le haut de la cabine, l'autre dans le haut du fourgon.
- Encore des trous, soupira Catherine.
- Ne m'interrompez pas. Dans ces trous nous passerons une ficelle, et à chaque bout de la ficelle nous attacherons une boîte de conserve contenant quelques clous. Il suffira de tirer l'une de ces boîtes de conserve pour que l'autre s'agite et que les clous tintent. En cas de danger, celui qui montera la garde pourra ainsi prévenir les autres sans éveiller la méfiance des rôdeurs.
- Tu accrocheras aussi une boîte de conserve dans le moteur pour faire peur aux voleurs?
- Non, pour le moteur j'ai une autre idée. Vous ramasserez dans le tas de ferraille un long ressort. Nous l'entourerons complètement d'un papier collant très épais. Au bout de ce ressort nous fixerons un sifflet. Nous coincerons ce sifflet à ressort sous le loquet du capot. Lorsque quelqu'un soulèvera le capot, le ressort se détendra et se remplira d'air, l'air ressortira par le sifflet. Vous comprenez?
- Rien du tout, dit Cécile.
- Tant pis, je n'ai pas le temps de vous donner d'autres explications. Rémi va tout de suite faire immatriculer notre camion. Cécile, trouve les boîtes, le ressort, le sifflet. Julien je compte sur toi pour installer le tout. Moi je cours chez les guignols pour marchander notre alternateur.
- Et moi, Mémé, qu'est-ce que je fais? Demanda Catherine.
- Tu prends le premier tour de garde. Tu veilles.
Et la grand-mère partit d'un pas décidé, un sourire engageant sur les lèvres.
A midi la grand-mère n'était pas encore revenue et n'avait pas donné de nouvelle. Les enfants avaient seulement aperçu les guignols courant du tas de ferraille au car, pliants sous le poids d'une chasse d'eau ou d'une vieille machine à laver. Julien avait pris la relève de Catherine. Il montait la garde dans la cabine. Une boîte de conserve pendait au bout d'une ficelle à portée de sa main. Il s'était donné beaucoup de mal pour réaliser sa tâche, mais maintenant il était satisfait. Il eut soudain envie de tirer sur la ficelle pour s'assurer que Catherine, qui était dans le fourgon, entendrait son signal.
Elle l'entendit et accourut affolée avec un rouleau à pâtisserie dans une main, un seau plein d'eau sale dans l'autre.
- Où sont-ils? Cria-t-elle.
Julien bondit hors de la cabine.
Catherine sursauta et lui jeta le contenu du seau à la figure.
Elle levait déjà le rouleau à pâtisserie au-dessus de son frère, lorsqu'elle découvrit de sa méprise.
- Julien!
Julien essuyait sa figure toute dégoulinante d'un liquide visqueux et jaunâtre, ses cheveux s'agglutinaient en mèches grasses sur son front. Il dit piteusement:
- Je voulais seulement voir si le système fonctionnait bien. Qu'avais-tu mis dans le seau? Je suis tout gluant.
- De la colle en dilution, un peu de farine, quelques gouttes de vinaigre, et un peu de moutarde. Je suis désolée. Tu aurais du m'avertir. Tu n'as plus qu'à utiliser la merveilleuse douche de Mémé.
Bonheur, croyant qu'ils inventaient un nouveau jeu, gambadait près de Julien en lapant un peu la mixture qui gouttait autour de lui et en aboyant gaiement.
- Oui, soupira Julien, je suis bon pour la belle douche.
A cet instant il sentit deux petites mains s'agripper à ses chevilles, tandis que la voix de Cécile menaçante annonçait:
- Ah! Je vous tiens mon gaillard.
Cécile, toute poussiéreuse, sortit de sous le camion en rampant.
- Ah! C'est toi Julien, dit-elle un peu désappointée en lui lâchant les chevilles.
Julien haussa les épaules:
- Qui veux-tu que ce soit? On ne nous volera pas en plein jour.
- Pourquoi pas? Dit Cécile. Les guignols courent comme des fous sur le terrain depuis ce matin. Ils sont venus dix fois fouiller dans le tas de ferraille, ils prennent des cochonneries incroyables.
Catherine éclata de rire:
- Mémé doit les faire travailler comme des chiens avec ses bonnes idées.
- Je ne comprends pas pourquoi elle n'est pas encore rentrée, dit Cécile.
- Elle ne tardera pas, répondit Julien. Il faut que j'installe le sifflet à ressort sous le capot avant son retour.
- Débarbouille-toi d'abord, conseilla Catherine.
- C'est vrai Julien tu es affreux, tout poisseux, ricana Cécile.
- Lorsque le sifflet sera en place, n'ouvre pas le capot sans nous prévenir, dit Catherine en riant.
La grand-mère ne revint qu'en fin d'après midi, un sourire victorieux illuminait son visage. Les deux guignols marchaient derrière elle. Le maigre portait l'alternateur, le gros une clef anglaise.
- Nous voilà au terme de notre journée, messieurs, il ne vous reste plus qu'à remonter l'alternateur.
La grand-mère d'un geste large souleva le capot du moteur.
Le ressort se détendit aussitôt. Un sifflement strident retentit et déclencha la panique générale.
La grand-mère fit un bond en arrière et glissa dans la flaque d'eau gluante laissée par la première intervention de Catherine. Cécile surgit de sous le camion avec un œuf dans chaque main. Elle les jeta au hasard, l'un tomba sur la grand-mère, l'autre s'écrasa sur le visage de Catherine qui arrivait avec son rouleau à pâtisserie et son seau rempli d'une nouvelle préparation écœurante. Bonheur fit une brillante démonstration de toute la gamme de ses aboiements furieux, on aurait cru entendre une meute déchaînée. Les guignols détalèrent à toutes jambes. Julien, debout sur le toit du camion, lança une longue corde terminée par un nœud coulant en direction des fuyards, et attrapa le petit maigre. Le gros épouvanté continua sa course sans se retourner.
- Pitié, je n'ai rien fait, gémissait le maigrichon en se tordant comme un ver de terre.
La grand-mère s'esclaffa:
- Bravo! Notre dispositif d'alarme est vraiment efficace.
- Madame, sauvez-moi, implora le petit guignol.
- Oui, tu peux le lâcher, Julien, il s'agit d'une erreur. Ces messieurs venaient juste remettre l'alternateur, et ils m'ont promis de ne plus rien nous barboter à l'avenir.
Julien laissa tomber sa corde à terre, mais le guignol restait coincé dans le nœud coulant et gémissait de plus belle.
Julien descendit du toit et s'approcha du guignol, le pauvre s'était trop débattu, le nœud était indénouable.
- Je ne peux plus défaire le nœud, constata calmement Julien.
- Alors coupe la corde, petit, je t'en prie, supplia le guignol.
- Couper mon lasso? Jamais, cria Julien !
- Sois gentil, Julien, coupe la corde, tu feras un autre lasso, dit la grand-mère.
Enfin libéré, le petit homme s'enfuit en titubant, la tête basse.
- Ouf! Cette fois je crois que nous n'aurons plus jamais leur visite, dit la grand-mère.
Pourtant, cinq minutes après, le gros guignol était de nouveau devant le fourgon:
- Madame s'il vous plaît, vous ne pourriez pas nous prêter la batterie de votre camion? Parce que celle que nous vous avons chipée la semaine dernière ne vaut vraiment plus rien.
- Quelle audace! Hurla Catherine, nous ne vous prêterons rien du tout.
- Comprenez, monsieur, dit la grand-mère, nous voudrions bien vous rendre service, mais nous avons vraiment besoin de notre batterie. Nous partons en Australie le plus tôt possible, sans doute demain.
Le gros guignol soupira à fendre l'âme:
- Tant pis! Merci quand même.
- Pourquoi vouliez-vous cette batterie? Demanda la grand-mère.
- Pour faire démarrer notre car. Nous avons plusieurs moteurs, mais aucune batterie. Depuis longtemps nous rêvons de faire un petit tour au bord de la mer. Mon frère a eu une grosse émotion tout à l'heure, lorsque vous l'avez ligoté comme un saucisson, maintenant il est désespéré. Il dit " Notre car ne roulera jamais, nous ne verrons jamais la mer." Alors j'avais pensé qu'avec votre batterie... Puisque c'est impossible n'en parlons plus.
- Vous seriez absents pendant combien de jours?
- Trois ou quatre au plus, nous voulions rentrer samedi.
- Alors prenez notre batterie, dit la grand-mère, nous partirons dimanche.
- Mémé! Hurla Catherine. Tu es entrain de te faire battre par tes propres armes. Ils ne sont pas aussi bêtes que tu le crois ces guignols. Ils se servent aussi de la ruse, ils t'attendrissent et toi tu tombes dans le piège, avec notre batterie en plus.
- Mais, ma chérie, je ne la prête que pour trois ou quatre jours. Monsieur nous dit qu'il nous la ramènera samedi au plus tard.
- Je vous le jure, dit le gros d'une voix solennelle.
Deux heures plus tard Rémi revint rayonnant de la ville:
- J'ai tous les papiers, du camion, la carte grise, l'assurance, la carte verte. J'ai prévenu mon employeur de mon départ. Il m'a réglé mon mois et même les congés payer.
- C'est très bien mon petit, dit la grand-mère.
- Et toi, Mémé, as-tu récupéré l'alternateur?
- Oui, oui.
- Ces sauvages te l'ont rendu sans difficultés?
- Tout c'est très bien passé, ils ont été charmants. J'ai dirigé les travaux d'aménagement de leur car de mon fauteuil, ce qui m'a reposé après les efforts de ces derniers jours. Ils étaient éblouis par mon esprit inventif. Ils ne soupçonnaient même pas tout ce que l'on peut faire avec des boîtes, des cordes et des petits morceaux de bois. Ah! Vraiment ils ont tout le confort dans leur car maintenant. Ils peuvent envisager sereinement un petit voyage.
- Tu es certaine qu'ils ne viendront pas nous ennuyer?
- Oh! Tout à fait certaine.
- Bon, je vais remonter tout de suite l'alternateur.
Une minute après un sifflement aigu s'éleva dans l'indifférence complète. Rémi surgit devant la porte du fourgon:
- Que se passe-t-il? A peine ai-je touché au capot qu'un sifflement affreux m'a fait bondir.
- C'est l'alarme, dit Catherine, mais elle ne sert pas à grand chose.
- Si, si, elle me semble très bien, dit Rémi en riant.
Et il retourna à son moteur.
La grand-mère tortillait nerveusement le bas de sa jupe. Cécile et Julien jouaient avec les mulots. Catherine brossait Géraldine qui s'était roulée dans la boue. Bonheur, allongé la tête entre les pattes, fixait un point indéterminé de ses yeux jaunes et inquiets.
L'appel de Rémi retentit dans le silence:
- Venez tous, montez dans la cabine, nous allons faire un petit tour, et cette fois c'est vrai.
Personne ne bougea.
Rémi s'approcha de la porte du fourgon:
- Eh bien! Que faites-vous? Vous n'avez pas entendu? Le moteur va démarrer.
- Ca m'étonnerait, dit Catherine.
Et elle disparut derrière le rideau rouge de la cuisine.
- Je suis fatigué, dit Julien.
Et il se réfugia derrière le rideau bleu de la chambre.
- Je vais faire un petit brin de toilette, murmura Cécile.
Elle se cacha derrière le rideau vert de la salle d'eau.
Bonheur regagna prestement la chambre des animaux, derrière le rideau jaune.
Rémi sauta dans le fourgon:
- Mémé, qu'est-ce que tu fais?
l'auteur? iris04@infonie.fr
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