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CLE EN MAIN - Première partie - Antoine était rentré chez lui épuisé, comme chaque soir. Il avait passé sa journée au cabinet à tenter de soigner des douleurs morales autant que physiques puis, au moment où il aurait pu s'échapper, l'hôpital l'avait appelé pour passer voir trois malades de chirurgie. Ajouté à cela, les vingt bornes qu'il devait parcourir pour regagner son domicile et il était vingt et une heures lorsqu'il tourna sa clé. Ce putain de métier était impossible. C'était d'autant plus vrai qu'il n'avait pas la vocation et le pratiquait sans déplaisir mais sans joie. Il fonça droit sur le réfrigérateur pour dévorer n'importe quoi et remplir le gouffre qu'était devenu son estomac. Comme presque chaque jour, il n'avait rien avalé à midi. Il attrapa des rillettes, du jambon cru, un bout de fromage, une bière en boîte et balança le tout sur la table de la cuisine. Depuis qu'Isabelle l'avait quitté, on pouvait parier que son taux de cholestérol atteignait des sommets. Il s'en foutait, bien résolu à ne pas faire d'analyse et à continuer de vivre dans l'ignorance. Il mit de l'eau à bouillir pour cuire des nouilles qu'il allait ensevelir sous une montagne d'Emmenthal et s'attabla. Il avait oublié le pain. Pour le jambon et le fromage, passait, mais pour les rillettes, c'était râpé. De lassitude, il lança le pot directement dans la poubelle. Il savait qu'il oublierait le pain le lendemain et les jours suivants et que, du coup, il hébergerait une saloperie avariée. Antoine mangea à toute vitesse, engloutit sa bière d'un trait et, un lourd pavé sur l'abdomen, alla se vautrer sur le canapé du salon. Une cigarette à la main, il alluma la télévision et fit défiler les chaînes sans rien trouver pour le distraire. Il éteignit et alla se chercher un livre. Il opta pour "Cent ans de solitude". Il l'avait déjà lu mais ne s'en souvenait plus bien. Ce dont il se rappelait, c'est qu'il avait adoré ça. Les soirées d'Antoine n'étaient plus faites que de lectures depuis le départ d'Isabelle. Ils étaient venus s'établir dans ce patelin six ans plus tôt et, immédiatement, les affaires d'Antoine avaient été florissantes. Il s'était bien intégré et bossait comme un fou. Isabelle s'occupait de la maison qu'ils avaient louée et du jardin, se baladait et fréquentait la majorité des associations culturelles, y insufflant son énergie. Et cette conne était partie. L'été précédent, elle avait rencontré un prof de philo en vadrouille et, à la rentrée, il l'avait emporté dans ses bagages. Antoine n'avait rien vu venir. Il n'avait rien dit et l'avait laissée s'en aller sans cri ni violence. Il était inutile de s'acharner, sans parler de l'humiliation que cela entraînait. Il avait pleuré quinze jours, ne conservant sa mine habituellement réjouie que pour ses patients. Bien sûr, toute la ville était au courant mais il avait su préserver les apparences et décliner toutes les invitations suspectes d'attendrissement et de compassion. Il en avait gagné une réputation de personnage hautain dont il se foutait éperdument. Il était presque minuit et c'était son heure. Il commençait à s'assoupir sur sa lecture qui glissait doucement de ses genoux. Il s'ébroua, posa le livre à l'envers près de lui et se leva pour gagner la salle de bain. Il allait en franchir le seuil lorsque le téléphone sonna. Antoine sursauta. C'était monstrueux, ce truc. Il haussait cette saloperie hurlante et inesthétique qui d'habitude avait au moins la décence de lui foutre la paix la nuit. Qui pouvait bien oser l'emmerder à une heure pareille ? Sûrement une suspicion de vérole prise d'angoisse à l'approche du changement de date ou un prurit incoercible déclenché par la pleine lune. Un sale con ! Un irrespectueux ! Un égoïste ! Antoine se força à ne pas être absent et se traîna vers l'appareil qu'il avait caché dans l'angle de la bibliothèque, contre le mur, pour ne pas être tenté de shooter dedans un jour de cafard. Il décrocha en râlant un "Allo" désagréable. A l'autre bout, il ne perçut que des sanglots entrecoupés de reprises douloureuses. Il eut l'intuition immédiate que c'était grave, d'autant qu'il était certain, à travers les pleurs, de reconnaître la voix. Il tenta d'apaiser le chagrin par quelques phrases convenues. Dans le doute, il vouvoyait le correspondant, bien qu'il fut convaincu qu'il ne s'agissait pas d'un de ses patients mais de quelqu'un qui le touchait de près. Son interlocuteur n'arrivait pas à articuler. Il fut soudain certain qu'il s'agissait d'une femme et son identité lui sauta au cerveau. Annabelle ! C'était Annabelle. Et si Annabelle appelait en pleine nuit, ça ne pouvait être que gravissime. Il y avait cinq cent cinquante kilomètres entre eux ! Antoine répéta plusieurs fois son prénom et la conjura de se calmer et de s'expliquer. Il n'y avait rien à faire. Alors, il hurla un grand coup dans le combiné. -"Stop !!" Les lamentations cessèrent net et firent place à des reniflements écœurants. - "Que se passe-il ?" Annabelle balbutia : - "Jérôme est mort. Il faut que tu viennes." - "Quoi !! J'arrive !" Il n'y avait pas eu un centième de seconde d'hésitation entre les deux exclamations. - "Surtout, ne t'inquiète pas. Ne fais rien. Couche-toi. Je serais là très vite... ça va aller ?" -"Ou... oui..." - "Je raccroche. Je viens... ne t'affole pas." Antoine sentait bien la nullité de ses propos mais il ne savait pas quoi dire d'autre. Il reposa l'appareil. Il sentit les larmes monter à ses yeux puis ruisseler sur ses joues. Il n'arrivait pas à y croire. Il fallait qu'il laisse son émotion se déverser sinon, il serait dans l'incapacité de bouger. Il eut deux ou trois hoquets et fonça se passer la tête sous le robinet. Il crevait d'envie de vomir mais ça ne venait pas. Le crâne toujours sous l'eau froide, il réussit à dominer le tremblement qui l'agitait. Il se dégagea et se secoua de droite à gauche à la manière d'un chien mouillé. Il attrapa ses affaires de toilette, remplit un sac de vêtements propres et réalisa de justesse qu'il ne pouvait pas partir comme cela. Il appela sa secrétaire qui mit cinq bonnes minutes à répondre et qui comprit dans un demi coma qu'elle devait annuler tous les rendez-vous jusqu'à nouvel ordre et prévenir l'hôpital de son absence indéterminée. Il lui laissa le soin d'inventer un prétexte et la laissa se recoucher abasourdie, sans une explication. Il prit ses clés de voiture et sortit de la maison après s'être muni de ses carnets de chèques et de tout l'argent liquide qu'il put trouver. Il s'installa au volant de sa Ford et démarra le véhicule avec fébrilité. Il était une heure du matin. Il s'accorda quelques minutes pour recouvrer sa lucidité. Ce n'était pas le moment d'aller se scratcher bêtement. Il ne ressentait plus aucune fatigue mais il savait que ce n'était qu'une illusion et qu'il risquait de s'endormir brutalement pendant le trajet s'il n'y prenait pas garde. Il alluma la radio dont il força le son et il ouvrit sa vitre en grand. Il faisait froid mais son bouillonnement intérieur compensait. Sur la route, Antoine réfléchit. Jérôme était son meilleur ami. Sans doute son seul ami. Ils se connaissaient depuis le lycée et ils ne s'étaient jamais perdus de vue. Chaque fois qu'Antoine évoquait le visage de Jérôme, il était obligé de se presser les yeux pour en chasser l'humidité. Jérôme était un garçon élégant, brillant, charmeur, féru de musique et de poésie et, en plus de cela, beau comme un dieu. L'archétype de l'homme auquel rien de néfaste ne pouvait arriver, que l'on pouvait croire immortel. Il travaillait comme conseiller financier d'une très grosse entreprise et ramenait un salaire scandaleusement disproportionné avec son temps de travail effectif. Il vivait avec Annabelle depuis huit ans et il avait probablement trouvé la plus belle fille qu'Antoine avait jamais rencontrée. Antoine avait toujours été un peu amoureux d'Annabelle bien qu'il n'ait jamais été jaloux de son ami. Annabelle était indescriptible. Les mots n'y suffisaient pas. Elle était grande, mince, un visage d'enfant toujours étonné, des yeux bleus gigantesques, une énorme chevelure blonde dégoulinant jusqu'à ses reins. Affolante... mais cela ne suffisait pas à en donner une idée... Il fallait la voir. Elle était tout simplement belle avec plein de défauts invisibles mais indispensables. Elle était peintre. Antoine se laissa divaguer un instant sur l'image de la jeune femme mais il revint très vite à Jérôme. Qu'avait-il pu arriver ? Un accident ? Une rupture organique ? Une maladie infectieuse foudroyante ? C'était inconcevable. Pas à Jérôme. Antoine se dit que de toute façon, il se contrefoutait de la cause. C'était une injustice flagrante ! Il arriva sur Paris à six heures. Il avait roulé comme un cinglé, avait grillé les trois quarts d'un paquet de Camel et ne s'était même pas arrêté pour pisser. Il râla contre les feux qui entravaient sa progression mais, à six heures vingt, il se gara sur un passage piéton, juste en face de l'immeuble. Il aspira amplement. Il était épuisé, l'esprit clair mais les muscles tétanisés. Il se déplia avec peine et regarda la façade. C'était un immeuble bourgeois du onzième arrondissement. Jérôme y avait acheté un immense appartement cinq ans auparavant et Antoine y était venu plusieurs fois avec, puis sans, Isabelle à l'occasion de fêtes ou lorsqu'il devait se rendre dans la capitale pour un congrès. Il se décida à pénétrer, la peur au ventre. Il attendit l'ascenseur, incapable de grimper les quatre étages à pied comme il en avait l'habitude. Pendant la montée, il tenta de ramener son cœur à un rythme normal sans y parvenir tout à fait. Il frappa doucement à la porte qui s'ouvrit aussitôt. Il réprima un mouvement de recul. Annabelle lui faisait face, voûtée, verte les yeux bouffis et l'haleine aigre au point d'en être intolérable. Antoine la saisit par les épaules et l'obligea à entrer tout en lui en lui embrassant les cheveux. Elle était devenue affreuse et Antoine en eut le cœur un peu plus serré. Il la plaqua contre lui, referma la porte d'un coup de talon et la berça tandis qu'elle pleurait bruyamment sur son épaule. Il restèrent longtemps dans le couloir, oscillants jusqu'à ce qu'Annabelle se tarisse un moment. -"Raconte-moi." Elle se dégagea mais se contenta de hocher la tête. Elle resta muette, l'attrapa par le bras et le tira au fond du logement. Ils passèrent devant le gigantesque salon, avec verrière et plantes omniprésentes, laissèrent plusieurs portes closes qui abritaient les chambres, la bibliothèque et un atelier d'artiste et arrivèrent, après un coude, sur la cuisine dont la porte était également fermée. Annabelle lui fit signe de la pousser. Il fut pris d'un léger malaise qui l'obligea à s'appuyer sur le mur. Annabelle dégageait une odeur douceâtre. Le silence entre eux était oppressant. Il aurait voulu discuter avec elle. Il voulait, sinon des explications, du moins des éclaircissements. Il voulait partager son chagrin. Ils étaient les deux êtres les plus proches de Jérôme et elle avait sans doute besoin de sentir auprès d'elle quelqu'un dont la douleur serait à l'unisson de la sienne. Antoine ouvrit la cuisine et ses jambes le lâchèrent un instant. Il se rattrapa à la poignée et contempla le plus formidable désastre auquel il pouvait être confronté. Jérôme gisait, le corps à moitié glissé sous la table, un bras tordu sur une chaise renversée et un immonde petit magma noir à la place de la tête. Il avait giclé partout et Antoine n'osait spéculer sur les morceaux éparpillés au sol ou sur les murs. Une flaque de sang noir s'était écoulée du cadavre. Antoine remarqua le pistolet à proximité et l'odeur écœurante le reprit à la gorge. Ça faisait un moment que Jérôme était là ! Il se retourna pour découvrir le dos d'Annabelle, détournée de l'horrible vision. Il la poussa en la soutenant et la conduisit dans le salon. Il était au bord de l'hystérie. Il avait vu nombre de morts au cours de son exercice mais jamais rien d'aussi barbare et, bien sûr, rien qui le toucha d'aussi près. Il déposa Annabelle au creux d'un canapé luxueux et s'assit par terre, à ses pieds. Il débordait de questions qu'il ne pouvait plus garder. Avait-elle prévenu la police ? Non. Avait-elle prévenu des parents ? Non. Avait-elle touché à quoi que ce soit ? Non. Quand était-ce arrivé ? Sais pas. Comment était-ce arrivé ? Sais pas. Pourquoi était-ce arrivé ? Sais pas ! Antoine ravalait la question qui lui vrillait le crâne. Etait-elle impliquée ? Etait-elle pour quoi que ce soit dans cette tragédie ? Etait-elle... coupable ? ! Antoine était tellement imbibé de romans policiers, genre qu'il ne lisait plus qu'épisodiquement mais qui avait baigné toute une période de sa vie, qu'il lui était à cet instant évident qu'il se trouvait plongé dans une histoire sordide à multiples ramifications. Il ne se décida pas à lâcher crûment ses fantasmes douteux. Annabelle était trop secouée pour supporter une attaque frontale. Elle avait dû vomir un bon nombre de fois, cette nuit. C'était la meilleure explication de l'odeur qu'elle dégageait. Il lui fallait la ménager. Il tourna la difficulté. -"Pourquoi m'as-tu appelé, moi ?" -"Pour la lettre." -"Pardon ?" -"Celle de la table." Antoine jeta un regard sur tout ce qui pouvait légitimement passer pour une table sans découvrir le moindre morceau de papier. L'appartement était impeccablement ordonné. - "Dans la cuisine." Antoine jura. Il ne se sentait pas le courage d'y retourner et, pourtant, il n'avait pas le choix. Il se leva, les jambes flageolantes, et abandonna Annabelle sur ses coussins. Il re-parcourut le labyrinthe et hésita devant la porte. Il lança sa tête sur le bois à s'en faire mal et entra. La deuxième fois était pire que la première. La surprise n'était plus là pour effacer les détails. Il y avait effectivement une lettre sur la table et elle avait miraculeusement échappé aux éclaboussures. Il remarqua que Jérôme était vêtu d'un superbe costume croisé gris et qu'une cravate de soie bleue ceignait l'ignominie qu'était devenu son cou. Il portait des chaussures noires de prix, avec les lacets défaits. Antoine était stupéfait de noter ces détails. C'était à son corps défendant. Il n'y pouvait rien. Il enregistrait sans le vouloir. Il vit aussi que, si l'on exceptait la viande qui avait tout maculé, la cuisine devait être impeccable, d'une propreté irréelle, neuve, comme si elle n'avait jamais été utilisée. Il prit la lettre. Sur l'enveloppe, Jérôme avait écrit "Pour Antoine. Exclusivement !", souligné trois fois. Il reconnut l'écriture. Il ne put se résoudre à rester dans la pièce avec le cadavre et se posa dans le couloir, le dos contre un mur, les genoux repliés, les pieds calés sur le mur opposé. Il décacheta soigneusement l'enveloppe, attentif à ne pas déchirer la missive qu'il déplia. -"Salut mon grand, J'ai décidé de partir et, si tu lis ces mots, c'est que je suis déjà parti. Je sais que je te fais une peine immense et que je laisse Annabelle dans le désarroi mais c'est irrévocable. Inévitable. Ne cherche pas à comprendre. Il n'y a rien à comprendre. Même moi, je ne saurais expliquer mon geste. J'ai une vie heureuse, une femme merveilleuse, une position sociale enviée et aucun grief à faire valoir. Pourtant je ne peux pas faire autrement. Il faut que tu acceptes. Que tu acceptes sans te poser de questions, parce que tu m'aimes et que tu es le seul à qui je puisse laisser une chose bizarre mais qui me tient à cœur. Je crois également que tu es le seul à avoir les nerfs suffisamment solides pour ne pas céder à la panique. J'ai toujours été plus compliqué qu'il n'y paraissait. J'ai passé ma vie à masquer cette nature mais, aujourd'hui, elle me conduit là où je suis. Ne crois pas qu'il s'agisse de désespoir. Il ne s'agit que de complexité, que d'une mécanique cérébrale pas tout à fait conforme, pas complètement adéquate. Ne crois pas non plus que je sois fou. Je pense plutôt bénéficier d'une lucidité supérieure à la normale ou à côté de la normale. Cela ne m'empêche pas de vivre mais la logique me conduit sans rémission à une mort volontaire. Je t'avais prévenu que toute tentative d'explication serait vaine, trop abstraite. Je m'en vais donc mais j'ai quelque chose à te confier. Une mission. Pas vraiment une mission, plutôt une quête. Je sais que tu l'accepteras malgré les sacrifices qu'elle te demandera. A la fin de cette lettre, je vais scotcher une clé et en dessous, noter une adresse. La clé ouvre une porte, tu t'en doutes. Tu n'auras plus qu'à la franchir et là, tu pourras faire ce que tu veux. Tu seras libre de tes choix. C'est d'un témoignage dont j'ai besoin. Du témoignage de ma réalité. Tu vas être le témoin mais tu n'auras pas à déposer. Tu sauras et c'est suffisant. Je te demande également de prendre soin d'Annabelle. Elle le mérite et elle en aura besoin. Mon geste n'est absolument pas dirigé contre elle et ne la concerne en rien mais sa présence n'est pas suffisante pour me retenir. Après un temps d'abattement, que j'espère court, elle trouvera une nouvelle épaule pour se reposer. J'aimerais croire que ce ne sera pas la tienne mais je n'ai aucun droit de disposer de vos avenirs. Je sais que de toute façon, elle pourra compter sur toi. J'espère que c'est bien toi qui es en train de me lire. Connaissant Annabelle, je suis convaincu qu'elle t'aura appelé dès qu'elle aura lu l'injonction. Elle est trop intègre pour avoir cédé à la tentation. Je sais également qu'elle voudra que tu lui en divulgue le contenu. J'espère simplement qu'elle n'est pas penchée sur ton épaule. Je ne voudrais certainement pas lui faire plus de mal que je ne lui en fait déjà. Comme, en outre, vous allez devoir alerter la police, j'ai prévu une autre lettre que tu trouveras sous le réfrigérateur. Fais en sorte que chacun pense qu'il s'agit de mon message initial. Garde précieusement ce que tu viens de lire pour t'assurer qu'il ne s'agit pas d'un fantasme lié à mon décès. Je vais être obligé de te quitter définitivement. J'ai l'index qui me chatouille et qui commence à presser sur l'acier. Contrairement à l'idée reçue, ce n'est pas froid du tout. A plus tard. Jérôme. PS : si mon lecteur n'est pas Antoine, qu'il sache que je le conchie dans l'instant même où je lui tire ma révérence." Antoine se précipita à quatre pattes vers le frigo et trouva l'enveloppe annoncée. Ebahi, il reprit sa position et sa lecture. L'avertissement était le même. "Pour Antoine exclusivement." -"Salut, mon grand, J'ai décidé de mettre fin à mes jours. Je ne peux pas t'expliquer pourquoi mais je ne peux plus supporter de vivre. J'ai préféré t'adresser ce message pour ne pas ajouter à la douleur d'Annabelle et pour être sûr que tu serais à ses côtés. Prend bien soin d'elle et occupe-toi de toutes les formalités. Je ne te demande rien d'autre mais je crois qu'ainsi, elle sera soulagée. Assure-la de toute ma tendresse et surtout déculpabilise-la. Elle n'est pour rien dans ma décision. Je l'embrasse et je t'embrasse aussi . Adieu. Jérôme." Antoine relut plusieurs fois les deux feuilles. La seconde était classique, anodine, la lettre d'un candidat au suicide. Mais la première... Antoine jeta un regard sur l'être pulvérisé. Il devait avoir été complètement fou. Il regarda la clé. C'était une bête clé, banale, stupide, qui trouvait le moyen d'inspirer la frayeur. Qu'avait bien pu dissimuler Jérôme de suffisamment insoutenable pour que cela le conduise à la mort ? Et pourquoi l'en avait-il rendu dépositaire. Et s'était-il tué pour cela ou pour une autre raison ? Ca ressemblait à un canular. Et un canular ne ressemblait pas à Jérôme. Antoine était trop bouleversé pour réfléchir aux implications de cette révélation. Jérôme avait raison. Il fallait qu'il garde précieusement la lettre pour se convaincre de ne pas avoir rêver. Il la plia et la glissa dans sa poche de poitrine. Il s'ébroua. Il fallait agir, prévenir la police, prendre des dispositions. L'odeur devenait intolérable. Jérôme était déjà en train de pourrir et plus le temps passait, plus le recel de cadavre allait devenir suspect. Antoine rejoignit Annabelle. Elle n'avait pas bougé. Elle oscillait doucement. Il lui prit les mains et les embrassa. Elle leva les yeux. Elle était perdue au fond d'elle-même. Il lui dit qu'il allait s'occuper de tout et lui tendit le papier qui lui était destiné. Annabelle lut mécaniquement et des larmes silencieuses inondèrent son visage. Antoine chercha le téléphone qu'il découvrit près d'une chaîne stéréo dont le maniement aurait nécessité trois mois de stage assidu pour être clair. C'était un sans-fil et, après avoir ramassé un annuaire, il sortit et alla s'enfermer dans une des chambres voisines. Il appela la police puis les parents de Jérôme dont il connaissait le numéro. Ce fut, bien entendu, extrêmement pénible et il ne put que bredouiller de vagues consolations. Ils voulaient venir immédiatement et il ne sut pas les en dissuader. Il avertit ensuite les parents d'Annabelle, les priant, eux, de se presser pour soutenir leur fille. Annabelle avait un frère qui travaillait dans la publicité et, après quelques essais infructueux, il réussit à le joindre également. Il lui serait d'un plus grand secours que ses parents. Enfin, il appela son cabinet où Martine, sa secrétaire, lui annonça qu'elle avait fait le nécessaire, faisant front aux protestations de tout poil. Il l'incita à les envoyer se faire foutre et lui demanda de lui adresser des formulaires de procuration pour qu'il les signe à son nom. Il était certain qu'elle rougissait de plaisir pour cette marque de confiance. Elle trouverait un carnet de chèque dans ses tiroirs et, dès les formalités accomplies, elle pourrait faire face aux factures et aux dépenses imprévues. Martine se récria, investie de responsabilités qui l'effrayaient. Il lui intima l'ordre de la fermer. Il ne savait pas quand il rentrerait mais ça risquait d'être long. Il lui vota une augmentation et l'autorisa à se régler, elle-même son salaire. Il lui donna l'adresse de l'appartement. La pauvre était abasourdie et tenta quelques questions. Il lui cloua le bec sèchement et raccrocha. Après l'inhibition qu'avait occasionnée la tragédie, la colère gagnait Antoine. Il commençait à en vouloir sauvagement à Jérôme. Il avait agi comme un crétin égoïste. Il savait que ces réflexions n'étaient qu'un classique moyen de défense mais il ne pouvait s'empêcher de les laisser affluer. On sonna et Antoine bondit pour aller ouvrir. Il s'était promis d'épargner Annabelle et il allait le faire. Il expliqua la situation aux flics, insistant sur la prostration d'Annabelle pour justifier de la rigidité du mort, et leur remit la lettre d'adieu. Ses craintes s'envolèrent. C'était la routine et il n'y aurait pas d'enquête poussée. Ils ramassèrent l'arme et la placèrent dans un sac plastique puis déménagèrent Jérôme aux fins d'autopsie. Les familles débarquèrent au milieu de l'agitation générale. Antoine s'occupa de les canaliser et compatit avec tact à toutes les douleurs. Une fois le corps évacué, les lamentations baissèrent graduellement d'intensité. Annabelle et Antoine étaient convoqués au commissariat pour le lendemain. Les parents de Jérôme assurèrent qu'ils s'occuperaient des obsèques dès que le corps leur serait restitué. Annabelle s'écroula dans les bras de sa mère comme une petite vieille ratatinée. Antoine en fut retourné. Il se fit remettre un trousseau de clés et précisa qu'il serait joignable à l'hôtel du square qui se situait deux rues plus loin. Ils partirent tous ensemble et Antoine ferma soigneusement la porte derrière eux. Ils formaient un groupe lamentable. Ils se séparèrent sur des effusions appuyées et des soubresauts de chagrin. l'auteur? Jean-Louis Larose - colin08@infonie.fr |