Clef en main.
 
CLE EN MAIN [2]
l'auteur -
 
 
CLE EN MAIN - Deuxième partie -
Antoine gagna sa voiture et balança la contravention qu'un enfoiré avait placée sur son pare-brise. Il se présenta à l'hôtel et s'installa dans une chambre minable mais pourvue d'une douche. Il était vidé. Il se dévêtit et fit couler l'eau brûlante sur sa peau. Il s'assit dans le bac et se laissa frapper par le jet à la pression intermittente. Il se mit à somnoler. Cela faisait plus de trente-deux heures qu'il n'avait pas dormi. Il fut tiré de sa demi inconscience par l'eau glacée qui le fouetta soudain. Il avait dû consommer toute l'eau chaude de l'hôtel, à moins que celui-ci ne soit pourvu d'un système économique qui rappelait à l'ordre le client dispendieux. Il s'évacua à toute allure et se frictionna. Il avait les muscles douloureux et il se traîna jusqu'au lit dans lequel il s'enfouit profondément. Il se tourna cinq ou six fois et s'endormit, assommé.

Antoine s'enfonça dans des cauchemars apocalyptiques. Il était poursuivi par des hordes de décapités, on lui bouffait le cerveau, il était massacré à coups de clé géante et toujours Jérôme apparaissait dans un recoin de son rêve et souriait goguenard. Il revit vingt fois sa découverte du cadavre et la scène se bloquait avant de se répéter. Il ouvrait la porte de la cuisine, apercevait le corps déchiqueté et les souillures dispersées puis... il ouvrait la porte de la cuisine... C'est lorsqu'il fut précipité d'un toit et que la sensation de chute infinie devint trop aiguë qu'il se réveilla en sursaut. Ce dernier rêve lui était habituel. Il le faisait depuis l'enfance et s'éveillait rempli d'angoisse et de terreur.
Cette fois, il se remit rapidement. Il était encore douloureux mais il avait l'esprit clair. Il était trois heures du matin. Il se remémora les événements de la veille et la lettre énigmatique qui lui était adressée. Jérôme lui avait joué un sale tour. Il était accroché. Il allait devenir obsédé par le mystère qui lui était offert. Antoine n'avait aucune idée préconçue quant à ce qu'il devait trouver mais il se sentait excité malgré la situation tragique. Il reprit une nouvelle fois la feuille et tripota nerveusement la clé. Il ne pouvait pas rester jusqu'à l'aube à se torturer, alors il décida de retourner à l'appartement. La nuit était fraîche mais supportable et il s'y rendit à pied. Le fait de bouger lui fut salutaire. Le poids qui pesait sur ses épaules s'allégea. Cette fois, il grimpa l'escalier. Il s'engagea dans l'appartement et faillit vomir. Personne n'avait songé à ouvrir les fenêtres. Le silence était impressionnant ; Il ne savait pas pourquoi il était revenu en ce lieu. Il lui avait paru étrange. Le hall était immense avec juste un grand tapis et une commode. Il ouvrit un des tiroirs qui était vide. Il inspecta les chambres. Chacune avait son style. La première était rustique chargée de meubles bretons lourds et foncés, la seconde était Louis XV, précieuse, trop ostentatoire et la troisième était moderne, froide, sans courbe pour en modérer la sécheresse. Antoine trouvait ces trois pièces plutôt laides. Il n'en avait pas le souvenir. Il fut frappé de l'absence totale de poussière et d'objets personnels. Il trouvait anormal de ne pas tomber sur un petit fouillis de temps en temps. Annabelle lui apprit par la suite qu'elle avait trouvé le logement ainsi récuré de fond en comble et maniaquement rangé. Il semblait que Jérôme y avait mis un point d'honneur avant de se tirer une balle dans la tête.

Antoine passa dans le salon. C'était une pièce magnifique avec une verrière qui occupait tout le fond et faisait saillie à l'extérieur sur un jardin clos. Il ne devait plus y avoir beaucoup de jardins dans Paris. A l'intérieur de la verrière, Antoine se perdit dans les plantes. Dans la salle proprement dite, un grand espace était occupé par un piano à queue. A l'opposé, une bibliothèque impressionnante tapissait les murs et entre les deux se trouvait le canapé où Annabelle avait pris place, d'énormes coussins à même le sol et une minuscule table hors d'âge. Le seul signe qu'il y avait eu un jour de la vie dans ce lieu était l'empreinte profonde qu'avait laissée le postérieur d'Annabelle dans le cuir. Antoine se laissa tomber sur le même emplacement afin de ne pas introduire de note étrangère à l'environnement. Il s'attendait presque à découvrir quelque chose, à avoir une révélation.
Il somnola un long moment jusqu'à ce qu'un spasme douloureux du côté de l'estomac lui rappelle qu'il était vide depuis trop longtemps. Antoine refit le tour de l'appartement pour vérifier qu'il n'avait pas laissé trace de sa visite puis ressortit. Il était six heures et le jour commençait à se lever. Il remarqua un bistrot ouvert et s'y installa. Il commanda un double café et six croissants. Antoine venait rarement à Paris autrement qu'en coup de vent et c'était peut-être la première fois qu'il pouvait observer la ville tranquillement et seul. Il laissa son regard s'attarder sur les premiers passants mais son esprit n'était pas libre. Il revenait inlassablement sur l'étrange situation dans laquelle il se trouvait. Il remarqua que le bruit était assourdissant dès les premières heures du matin. Il avait perdu l'habitude du tumulte et celui-ci entravait sa réflexion. Tout se bousculait sous son crâne. Jérôme lui avait laissé une missive incohérente qu'il avait dû dissimuler. Il n'y avait pas l'ombre d'une motivation solide qui put le pousser à continuer. Pourquoi devrait-il obéir ? Ce salaud s'était flingué et il avait des exigences ! Il laissait ceux qui l'aimaient dans la détresse et il fallait faire avec, tout abandonner et se lancer dans un voyage absurde. Et s'il n'y avait rien. Si Jérôme avait voulu se moquer de lui par delà la mort ? Antoine ressassa ainsi, tantôt hargneux, tantôt abattu, pendant les deux heures que dura son petit déjeuner.

Il regagna son hôtel, se doucha et songea à son emploi du temps de la journée. Il devait être au commissariat à quatorze heures et d'ici-là, il ne savait que faire. Il téléphona pour prendre des nouvelles d'Annabelle qui lui parut se remettre un peu.

Il se sentait pris au piège dans cette chambre sordide et il faillit foncer dans sa voiture et partir se cacher chez lui, dans sa province douce et rassurante. Il se retint de justesse. Dans l'immédiat, il ne pouvait rien projeter et il attendit, faisant le vide dans un esprit qui n'en avait pas l'habitude.

La visite à la police fut une simple formalité. On nota leurs dépositions anodines. On ne tiqua même pas sur le délai écoulé entre la découverte du mort et son signalement. Ce genre d'affaire était quotidien. L'autopsie devait être en cours et le corps leur serait rendu le lendemain. Annabelle tenait le coup. Elle était digne et avait corrigé sa pâleur d'un maquillage discret mais efficace. Elle était venue seule et Antoine admira son courage. Elle s'était redressée et, malgré son visage creusé, elle avait de nouveau, belle allure. Antoine lui proposa de déambuler dans le quartier, une promenade nostalgique, sensée évacuer le spectre de Jérôme. Ils marchèrent côte à côte, silencieux, soucieux de ne pas perturber la méditation de l'autre.
Annabelle se décida la première au bout d'une heure de mutisme obstiné. Elle lui demanda des nouvelles de son activité puis s'enquit d'Isabelle. Il lui rappela qu'elle avait disparue de sa vie depuis près d'un an. Annabelle rougit et s'embrouilla dans des excuses foireuses. Antoine la rassura. Il avait survécu et, Isabelle était, dans l'instant présent, très loin de ses préoccupations. Il l'interrogea, à son tour, sur sa production artistique. Il avait été étonné de ne voir aucune de ses œuvres sur les murs de l'appartement. En fait, il n'en avait pas été surpris, il l'avait à peine remarqué et c'était simplement en en parlant que ce détail lui paraissait incongru. Annabelle possédait un studio bien à elle et elle l'avait transformé en atelier. Elle refusait de voir ses tableaux ravalés au rang d'objets vaguement décoratifs, progressivement transparents. Elle ne concevait l'art que dans les musées, dans des lieux où la démarche forçait à l'attention. En attendant cette hypothétique consécration, elle exposait quelquefois et vendait rarement. Il lui était même arrivé de refuser une vente parce que l'acheteur ne lui revenait pas et elle était brouillée avec plusieurs directeurs de galerie. Elle s'en moquait. Elle n'avait jamais eu besoin d'argent, jamais eu à gagner sa vie. Cette vie lui avait été offerte et son premier coup dur datait de la veille. Pourtant, elle n'était pas antipathique. Loin de là, pensait Antoine !

Elle s'interrompit brutalement et riva ses yeux au sol. Elle prit la main d'Antoine et l'entraîna dans un labyrinthe de petites rues. Il était perdu. Il n'avait plus la moindre idée de l'endroit où ils étaient. Il la suivit sans chercher à s'orienter mais il ne put retenir le flot de questions qui débordait de ses lèvres. Jérôme avait-il montré des signes de dépression, des velléités de départ, des absences suspectes, un désintérêt subit pour des passions antérieures, avait-il eu des sautes d'humeur, des agacements inhabituels, était-il devenu insomniaque ou, au contraire, dormait-il trop, s'était-il mis à dépenser sans compter ? Il cherchait un symptôme prémonitoire du geste irrémédiable de son ami. Elle répondit franchement en étouffant parfois un hoquet et toutes ses réponses furent négatives.

Cela faisait des heures qu'ils marchaient lorsque Annabelle s'arrêta devant une petite bâtisse vétuste et lui confia que son atelier se trouvait au dernier étage de celui-ci. Antoine apprit qu'ils étaient parvenus au fin fond du dix-septième arrondissement, dans une courte impasse qui avait curieusement échappé au réaménagement et à l'embellissement métallo-verreux de la ville. Annabelle l'invita à monter. Elle n'avait pas l'habitude de dévoiler ses créations mais ce jour était particulier, bizarre, et elle éprouvait le besoin de se révéler, de laisser un regard profane découvrir son ultime refuge. Antoine accepta malgré le peu d'enthousiasme que la peinture lui inspirait en ce jour. Ils grimpèrent les six étages et il fut pris de vertige. Il était à la limite de la défaillance lorsque Annabelle ouvrit la porte. Antoine eut un choc en découvrant le studio. Il était vaste, clair, envahi d'une multitude de toiles horribles, cauchemardesque ou incohérentes. Pas un atome d'esthétisme ne se dégageait de l'œuvre d'Annabelle. Antoine caressa l'idée que c'était peut-être ces visions qui avaient poussé Jérôme au suicide. Si lui-même avait vécu entouré de telles choses, il aurait sérieusement envisagé la pendaison. La stupeur passée, il fut frappé par la créativité, la force, la puissance ésotérique du talent d'Annabelle. Il chercha d'autres qualificatifs mais se refusa à admettre que c'était beau. Estomaqué, il balbutia des éloges stupides. Annabelle n'attendait pas de critique intelligente. Elle était le seul exégète autorisé de sa peinture et elle le savait.

Antoine, à peu près remis de ses émotions, était tout de même mal à l'aise au milieu de ces abominations. Il s'assit dans un coin, prenant soin de ne rien déranger. Annabelle lui proposa un whisky qu'il s'empressa d'accepter. Elle dénicha une bouteille derrière des bidons de peinture. On n'utilisait pas de pot pour réaliser des chefs d'œuvres. Ils étaient dévolus au bâtiment. Annabelle attrapa deux verres sales qu'elle essuya d'un chiffon maculé mais qui devait être propre. Le premier verre réchauffa Antoine et l'euphorisa. Au deuxième, il était saoul. Au troisième...

Ils se retrouvèrent à poil, à même le sol, en train de copuler. Annabelle faisait l'amour comme une sauvage. Elle luttait contre le corps qui l'oppressait. Antoine se débattait comme un diable soucieux de conserver son intégrité physique. Leurs ébats furent calamiteux, inaboutis, poisseux. Pourtant, ils s'acharnèrent à prouver quelque chose, chacun pour soi, probablement pour s'assurer qu'ils étaient vivants. Il n'y avait pas trace d'amour dans cet amour là. Et pourtant, ils s'aimaient. Ils se firent mal puis ils s'écroulèrent, vidés, ivres et malheureux. Ils se réveillèrent le lendemain, hébétés et incrédules. Antoine mit quelques secondes à réaliser ce qui était arrivé. Il se recroquevilla d'abord devant les horreurs qui l'encerclaient et menaçaient de l'assaillir puis découvrit le corps d'Annabelle près de lui. Elle était sublime et il regrettait amèrement de ne pas avoir pu conserver un souvenir plus net des moments où il avait été en elle. Elle avait les yeux ouverts. Il posa une main sur sa hanche mais elle le repoussa doucement. C'était fini. Annabelle avait consommé sa vengeance contre Jérôme. Elle n'en voulait pas à Antoine mais les choses devaient être claires. Elle se leva et se rhabilla en lui tournant le dos. Antoine avait compris. Il n'insista pas. Il contempla pour la dernière fois sa nudité somptueuse. Il était honteux. Il avait le sentiment d'avoir trahi Jérôme qui avait pressenti une scène comme celle-ci mais l'épaule d'Antoine ne serait pas celle sur laquelle reposerait Annabelle. Il ne lui laisserait même pas un bon souvenir. Il espérait qu'ils allaient rester amis et mettre cette nuit entre parenthèse. Annabelle se retourna et lui sourit. Il était gêné, ridiculement obscène, allongé sur le dos, les jambes écartées. Il attrapa ses vêtements et s'en couvrit. Il était au moins sûr d'une chose, Annabelle n'était pas impliquée dans le plan insensé concocté par Jérôme.

Ils sortirent du studio et se séparèrent aussitôt après un chaste baiser sur la joue. Antoine découvrit une station de métro non loin de là et rentra directement à l'hôtel. Il s'allongea. Il avait la migraine et il ne savait pas s'il fallait incriminer l'alcool ou le gros sentiment de culpabilité qu'il traînait au fond de lui. L'excuse de l'ivresse n'était pas une bonne excuse. Annabelle était sacrée. Il pressentait qu'elle avait du talent. Sa vision avait été modifiée. Il ne voyait plus sa chambre comme avant. Elle était distordue, décalée, inquiétante dans sa médiocrité. Il ferma les yeux et, évidemment, le visage de Jérôme lui apparut. Pas le visage connu, aimé, mais le moignon déchiqueté, conçu par lui-même comme une ultime création. Cette caricature figée le regardait, mi-amusée, mi-réprobatrice. Ce qui étonnait Antoine, c'est qu'il ne repoussait pas cette image. Il s'en repaissait. La peinture d'Annabelle était perverse. Elle s'était insinuée en lui et déformait ses perceptions. Elles n'en semblaient que plus authentiques et Antoine subissait, malgré lui, l'influence fantasmatique d'Annabelle.

Il fit un effort pour se rappeler Jérôme en bon état. Il l'avait connu à quinze ans. Ils étaient en seconde et étaient devenus rapidement inséparables. Jérôme était incontestablement le dominant. Ils avaient ensuite bifurqué, Jérôme choisissant le droit, Antoine la médecine. Ils ne s'étaient pas pour autant perdus de vue et leur vie d'étudiant avait été joyeuse et déconnante. Jérôme collectionnait les filles et les prêtait volontiers à Antoine lorsqu'il s'en lassait. Le cursus d'Antoine qui s'était spécialisé, avait été plus long que celui de Jérôme qui, après sa maîtrise, avait été recruté et s'était taillé une réputation de tueur dans le domaine de la finance. Presque Immédiatement, et à la grande surprise d'Antoine, il avait rencontré Annabelle et s'était soudainement rangé. Antoine avait encore soulevé quelques filles jusqu'à l'obtention de son diplôme puis s'était converti à l'amour stable avec Isabelle. Stable mais violent, mal équilibré. Devant l'insistance d'Isabelle, ils avaient émigré en province dans l'espoir d'y découvrir la sérénité et, effectivement, ça avait marché pendant cinq ans.
Jérôme avait été très affecté par leur séparation et il avait pris quinze jours de congés pour venir soutenir Antoine dans une épreuve qu'il pensait insurmontable. Ils avaient passé deux semaines formidables, comme deux vieux célibataires qui refont le monde de chez eux et qui vont réussir. C'était un an plus tôt et depuis, il ne s'était pas passé une semaine sans un coup de fil ou une lettre.

Antoine se rendit compte que malgré cette proximité, il ne connaissait pas Jérôme, ce garçon qui avait à l'évidence quelque chose de caché et qui se faisait sauter la cervelle apparemment sans raison. Antoine passa la journée ainsi à se remémorer des anecdotes de leur jeunesse et à se laisser envahir par des bouffées de rage impuissante.

Son estomac le rappela à la réalité. Il alla casser la croûte dans un restaurant hors de prix dont la cuisine ne valait pas celle des gargotes de sa région. Il se saoula un peu avec un millésime ancestral. Il allait mieux mais ne put s'empêcher de retourner à l'appartement de Jérôme. La désinfection était passée. Il flottait une vague odeur de grésil qui était aussi écœurante que celle de la mort. Il n'avait pas sommeil alors qu'il était épuisé. Il alla à la bibliothèque. Un livre le sortirait peut-être de l'obsession morbide qu'avait déclenché sa relation avec Annabelle. Il détailla les titres qu'il n'avait que survolé deux nuits plus tôt. Il fut étonné que la quantité d'ouvrages philosophiques qu'il découvrit. Il ignorait le goût de Jérôme pour les lectures existentielles. Il ignorait décidément beaucoup de choses de Jérôme. Il fouilla du regard jusqu'à trouver quelque chose qui lui parut lisible. Cela se trouvait dans un angle, mis à l'écart, comme si l'œuvre romanesque et poétique n'était que quantité négligeable, qu'un avatar de la pensée. Pour Antoine, la bibliothèque de Jérôme était à chier. Heureusement qu'il y avait ce recoin de détresses humaines, d'amours enflammées et de poèmes déchirants. Il s'empara de l'intégrale des œuvres de Baudelaire, sûr qu'elles parviendraient à le consoler.

Il était paré pour la nuit. Il rentra.

Il se réveilla tout habillé sur le lit, désorienté. Il était tard dans la matinée. Son livre était par terre et il ne se souvenait pas l'avoir posé. Il ne se souvenait même pas l'avoir ouvert.

L'enterrement avait lieu à quatorze heures. Il y avait une cérémonie religieuse prévue. Les parents de Jérôme y tenaient. Ils avaient été obligés d'inventer un accident pour que leur fils ne rate pas le salut éternel.

Lorsque l'heure arriva, Antoine était tremblant. Il était allé s'acheter un costume de circonstance, bien noir, bien raide, cravate à l'unisson et chaussures meurtrissantes à souhait. Il pouvait passer pour le croque-mort mais au moins il avait mal dans sa chair.

Le curé, à l'écoute de son sermon, n'était pas dupe. Antoine ragea d'entendre cet illuminé disserter sur l'exclusivité de Dieu à disposer de ses créatures et à décider de leur pérennité. Le discours était indécent ! Comme toujours. Antoine serra les poings. On enfonçait le clou. Jérôme était mort, on le tuait à nouveau.

Antoine était en retrait par rapport à la famille et il voyait les dos courbés, accablés par les paroles du prêtre. Ces gens se faisaient mal et ils aimaient cela. Annabelle était présente, réapparue pour la circonstance et menaçait de s'écrouler. Antoine devait lutter pour ne pas se précipiter et la soutenir.
Il fit le vide pour se rendre sourd à la litanie qui le rendait agressif. Il fixa le cercueil dans lequel son ami charcuté gisait définitivement. Il tripotait la clé dans sa poche. Antoine sentit les larmes s'écouler sur ses joues. Quelqu'un lui serra l'avant-bras, ce qui le fit revenir à lui. La cérémonie était terminée. Le cortège suivit le corbillard dans lequel Annabelle refusa de monter. Le cercueil dégringola dans le trou et la journée n'en finit pas de se terminer. Personne n'osait partir le premier. Antoine coinça Annabelle et lui annonça son départ immédiat en lui faisant promettre de le contacter au moindre problème ou au moindre coup de cafard ou à la moindre interrogation. Elle le remercia sans croiser son regard et il la serra fort contre lui. Il s'esquiva tandis que les autres s'obstinaient à se renifler sur l'épaule.

Sa présence ne s'imposait plus. S'il avait une révélation, il pourrait toujours revenir. Il était déprimé. Il avait besoin de reprendre une activité pour se stimuler. Il se sentait idiot et inutile. Jérôme connaissait ce trait de caractère d'Antoine ! Il attrapa le Baudelaire et lut et relut les mêmes vers. Jérôme était en train de l'aspirer dans sa tombe. La clé lui brûlait la cuisse à lui en faire mal. Il se retrouva à quatre pattes dans sa chambre d'hôtel à rechercher un indice sur une énigme qui n'existait pas. Il devenait fou et il le réalisa. Il se mit à rire de dépit et se rallongea. Il fallait absolument qu'il s'en aille avant d'être pris au piège et de rester éternellement entre les quatre murs de cette petite pièce à chercher une solution à son problème.

Il ramassa ses affaires, régla l'hôtel et se précipita dans sa voiture comme on prend la fuite. Il fut libéré de son oppression lorsqu'il eut mis cinquante kilomètres entre lui et cette effroyable ville de son enfance.

Il roula doucement, attentif à faire durer ce retour le plus longtemps possible. Il s'intéressa au paysage, reprit contact avec le monde par l'intermédiaire de la radio, se préoccupa outrancièrement de sa consommation de carburant et s'obnubila sur une multitude de détails dérivatifs qui l'obligeaient à ne pas envisager la suite des événements. Il se demandait comment sa clientèle avait pris sa soudaine escapade. Il détestait avoir à se justifier. A près de cent kilomètres de chez lui, il se rangea brusquement et rejeta sa nuque en arrière. Il devait prendre une décision. Il s'endormit. Une demi-heure plus tard, il avait opté pour les emmerdes. Il repartit et mit moins d'une heure pour regagner sa maison isolée. Il ne voulait plus réfléchir. Il traversa le village en fin de soirée, priant pour qu'on ne le remarque pas. Il cacha la voiture à l'arrière de sa maison et ouvrit sa boîte aux lettres. Il avait oublié que Martine avait la charge du courrier. Il l'appela, contrarié d'avoir à dévoiler son retour. Il dut interrompre sèchement un accès de logorrhée. Elle était partie pour lui déballer tous les affres du département et il n'était pas prêt à les entendre. Il lui annonça qu'il passait chez elle immédiatement.
Le domicile de Martine était relié téléphoniquement au cabinet ce qui lui permettait de rester chez elle lorsque Antoine s'absentait, tout en effectuant, malgré tout, un secrétariat efficace. Elle habitait à quatre kilomètres de chez lui. Elle vivait avec un mari fonctionnaire des impôts et deux enfants dans une petite demeure simple qui respirait le bonheur partagé. Antoine avait souvent envié cette sérénité domestique dont il se savait incapable. Il aimait beaucoup Martine qu'il traitait avec beaucoup de bienveillance, ne manquant jamais une occasion de faire un cadeau aux gosses ou de lui voter une augmentation. Martine lui était toute dévouée au point que s'en était quelquefois gênant. C'était une petite femme boulotte, du genre appétissant qui laissait Antoine physiquement indifférent. Cela contribuait grandement à l'équilibre de leurs rapports. Elle lui proposa un apéritif mais il préféra un café. Elle plaça devant lui un monticule de lettres, de publicités et de revues. Elle n'avait rien jeté. Il écarta les factures qui avaient toutes été réglées ainsi que les documents. Sa poitrine se serra lorsque ses yeux accrochèrent une enveloppe banale dont l'écriture ne laissait aucun doute. Il l'empocha vivement avec les autres. Il prit la peine de bavarder gentiment avec Martine. Il dut lui dire qu'il ne reprendrait pas ses consultations et qu'il lui confiait la gestion du cabinet pour une période indéterminée. Elle s'affola. Elle ne concevait pas qu'Antoine put ainsi abandonner ses malades. Elle savait que cela ne pourrait pas durer sans conséquence grave. Il lui promit que ce ne serait pas trop long.

Il parvint à patienter jusqu'à son domicile et là, décacheta l'enveloppe. Il tremblait.

- "Mon ami.

Ca y est ! Je me demande depuis combien de temps je suis mort. Au moins plusieurs jours. Je suis très vraisemblablement sous terre, Je me demande depuis combien de temps je suis mort. Au moins plusieurs jours. Je suis très vraisemblablement sous terre, déjà liquide, ignominieusement attaqué de l'intérieur. J'espère que personne n'a eu l'idée stupide de l'incinération. Je n'ai pas envie d'échapper au compost universel et de savoir des myriades de saletés faire ceinture de mon festin.

Je suis sûr que tu tiens la clé entre tes mains et que tu es impatient de connaître le but de ta recherche. J'ai bien peur que tu sois déçu. Comme je te l'ai dit, la démarche ne concerne que moi. Elle m'est nécessaire mais ne te sera d'aucun secours. Il ne s'agit ni d'un cadeau, ni d'un testament, ni de rien de rationnellement intéressant. J'ai voulu piquer ta curiosité pour être sûr que tu irais au bout. J'ai conscience des difficultés que je t'occasionne et du caractère pleinement égocentrique de ce que je t'impose. Ne m'en veux pas, je n'ai pas le choix. Sans cette farce, mes traces s'évanouiront et je n'aurais jamais eu d'existence.

De la trace comme élément de substance !
J'arrête là mes salades. Va à l'endroit que je t'ai indiqué et vois

Vois et c'est tout. Ne réfléchis pas. Cette fois, c'est un adieu.

TON Jérôme."
Antoine sourit mollement. Jérôme avait soigné le ton de son ultime message. Les détails macabres étaient sensés désamorcer l'horreur. Antoine essaya d'évoquer l'image de Jérôme penché sur la feuille sans y parvenir.

Il se réveilla quatre heures plus tard avec un sentiment d'urgence alors que le temps n'avait plus d'importance et ne le concernait plus. Qu'il se précipite ou qu'il musarde ne changerait rien au futur. Jérôme avait prévenu : Ni conséquence. Ni conclusion.

Pourtant, il enfourna rapidement des vêtements propres dans son sac et reprit la route. Il relut l'adresse qui figurait sur la première missive et mit le cap sur une ville du sud. Il arriva à la fin de la nuit. Il n'y avait personne à qui demander son chemin et de toute façon, il n'en avait pas l'intention. Le temps avait changé et il faisait une chaleur moite. Il allait au hasard scrutant les plaques de rues dans l'espoir d'emprunter la bonne. Il roulait tout doucement dans la ville encore endormie. A l'aube, il s'octroya un sandwich et un demi avant de reprendre sa déambulation. Il croisa un véhicule de la gendarmerie à l'air désagrégé et il tourna brusquement comme un criminel en fuite. Il commençait à se décourager lorsqu'il trouva la rue. Au numéro indiqué, il y avait un immeuble sale et décrépi. Il s'était attendu à quelque chose de plus somptueux, quelque chose qui cadrait mieux avec la personnalité précieuse de Jérôme. Il se força à entrer, vaguement inquiet. Ce pas en avant lui semblait irréversible. Il monta au second et se retrouva sur un palier, devant deux portes contiguës. Il régnait une forte odeur d'urine. Antoine eut un vertige et une terrible nausée. Il se cramponna à la rambarde et serra les dents pour ne pas vomir. Les spasmes de son abdomen se calmèrent progressivement et il récupéra une vision sensiblement normale. Il s'assit, reprenant ses esprits et contempla les deux portes. Il n'avait pas la moindre idée de celle qu'il devait choisir. C'était encore une surprise de Jérôme, une "plaisanterie" supplémentaire ! Il opta pour celle de gauche, priant pour ne pas tomber sur une famille nombreuse, ronflante, abattue par la misère.

Il se redressa et introduisit sa clé le plus silencieusement possible. Celle-ci tourna sans effort déclenchant la serrure. Antoine, soulagé, pénétra dans le repaire de son ami.

Il appuya, en tâtonnant, sur un interrupteur et referma derrière lui. Il avait l'impression de s'emmurer volontairement. Il se trouvait dans un petit couloir qui desservait quatre pièces. La première à sa gauche était aveugle et contenait un lit pliant, un petit réchaud à gaz, une chaise paillée un peu défoncée et une caisse retournée. Sur la caisse, il restait une assiette sur laquelle collaient des rognures de viande séchées et racornies, une bouteille de vin au trois quarts vide et un verre à moutarde dont le fond était resté rouge-brun. Les couverts gisaient au sol. Dans un angle se trouvait un lavabo rempli de vaisselle sale. L'ambiance était sordide et désolante. Antoine passa à la pièce qui faisait face. Elle était également aveugle et les murs étaient intégralement tapissés de livres. Il n'y avait pas un centimètre carré de libre et pas un objet n'atténuait l'austérité de la bibliothèque. Antoine s'approcha, curieux, et fut sidéré de l'étrangeté de ce qu'il vit. Il fit le tour plusieurs fois. Il y avait en tout et pour tout cinq titres : Les infortunes de la vertu de Sade, le château de Kafka, les métamorphoses d'Ovide, mort à crédit de Céline et Alice de Lewis Carroll. Chacun de ces livres était présent à des centaines d'exemplaires, mêlés sans ordre. Antoine se dit qu'il était en présence d'une sorte de bibliothèque idéale. Où que la main se tendit, elle saisissait un morceau de génie. A part cette formidable tapisserie, la salle était vide. Il se rendit dans celle d'à côté. Elle renfermait une énorme armoire sur le mur du fond, une armoire rustique, disjointe dont une porte baillait et un lit ancien. Un tapis usé s'étalait devant l'armoire et c'était tout. Il ouvrit le meuble et l'inventoria. Il plongea ses mains dans un fouillis de chiffons et de pièces d'étoffe. Il n'y avait pas un seul vêtement correct mais des haillons, parfois littéralement déchiquetés, tous lavés et repassés comme s'il se fut agi de précieuses soieries. Antoine avait épuisé ses facultés d'étonnement et il considéra les frusques avec indifférence.

Il franchit à nouveau le couloir et entra dans la dernière pièce. Faisant face à une fenêtre, il trouva une plaque de verre posée sur deux tréteaux sur laquelle un grand cahier vert semblait l'attendre. Il se laissa tomber sur l'unique chaise et considéra le cahier fermé. A côté, il y avait un pot plein de crayons et sur le bord, une cafetière électrique branchée dans laquelle subsistait un fond de liquide. De jolis champignons bleus et gris étalaient leur voile sur ce qui avait été un breuvage. Il chercha, par leurs diamètres, à évaluer le temps depuis lequel l'appareil avait été abandonné. Il s'échappait de ce cloaque une odeur inqualifiable mais Antoine s'était fermé à la répugnance.

Il passa un doigt sur la diagonale de la couverture plastifiée. Il reculait le moment de l'ouvrir et pourtant, cette lecture le libérerait peut-être de cette histoire. Il feuilleta le cahier. Il était bien de la main de Jérôme avec des parties claires et des parties tremblées. Sur la première page, il avait dessiné une sorte de spirale.

Antoine entreprit le déchiffrage de l'écriture manuscrite.

****


"Je sors enfin dans la ville. Cela fait un an que je n'ai pas mis le nez dehors. Je me suis saoulé à la solitude et je n'ai émergé de cette hébétude qu'il y a deux jours. Je me suis secoué et j'ai décidé que je ne pouvais plus continuer. J'allais bientôt m'invaginer et disparaître.
Il fallait bien quarante-huit heures de plus pour m'habituer. Je suis sorti. Il pleut mais il ne fait pas froid. J'ai juste passé une chemise et je suis trempé. J'aime ça. Les hommes se pressent, le nez baissé, et moi je flâne, les yeux levés. Un an que je n'ai vu personne. Les femmes serrent leurs manteaux autour d'elles. Elles ont tort. Elles me modèrent le plaisir.

L'aventure est proche. Derrière une porte avec un couteau. Dans une impasse. Sur un toit. A travers une fenêtre. Elle est partout. Je la sens. Je marche sans but. Perdu.
Je suis dans un jardin public. Les fleurs pleurent sous les coups de la pluie et du vent, sans dignité, le pistil penché. Elles attendent que passe l'orage, lâchement.

Je m'assois sur un banc. En face, sur un autre banc, un homme en loque dort malgré les intempéries. Peut-être est-il mort. J'ai envie de le lui demander. Sa tête repose sur un paquet informe. Sa bouche est entrouverte et recueille quelques gouttes qui coulent de ses joues. Ses yeux sont clos. Je pourrais tenter de lui dérober son oreiller. S'il m'assaille, il vit. Si sa tête retombe, il est mort. Je me tâte. Je pourrais le rouer de coups. Pour voir.

Un oiseau s'est réfugié sous son banc. Je déteste les oiseaux et leurs petits yeux cruels. Celui-ci m'épie, me juge et plante son bec dans le sol pour rythmer sa vie avant de rebraquer son regard sur moi. Il me cherche.

Je choisis le vol. Je me lève et approche de l'homme. L'oiseau s'envole. Il a senti le danger. Je tire le sac d'un coup sec. L'homme ouvre les yeux, se retourne et se rendort. Il est mort quand même.

Je pars tranquillement, mon butin sous le bras. Je sors du parc et reprends mon errance. La pluie redouble. Je franchis un porche au hasard et me retrouve dans une cour pavée. Les quatre façades qui la cernent sont murées. Je m'installe dans un coin tel un roi acculé au bord de l'échiquier. Je me plaque le dos au mur et dénoue les liens de mon larcin. L'eau les a resserrés et je me meurtris les doigts. J'ai tout mon temps. Ne pas s'énerver. Tout lâche d'un coup et le paquet révèle son contenu. C'est un trésor. Des billets s'éparpillent que je retiens maladroitement. Malgré moi, je lève les yeux pour m'assurer que nulle arme ne me braque. Les façades sourient. Les pions adverses me harcèlent. Je remballe mon bien. Personne ne pourra me l'arracher. La cour me recrache à l'extérieur. Heureux."

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"Je hais les insectes

Ceux qui vrombissent

Ceux qui volent ou qui rampent

Ceux qui observent dans le noir et bougent quand on dort

Qui t'investissent quand tu es mort

Ces horreurs me rongent"


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"Vive les reptiles"

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"Je reprends mon parcours aléatoire. Je pressens un destin. J'ai caché mon trésor. J'ai juste prélevé quelques billets. Pour les frais. Je suis retourné au jardin pour achever l'homme. Il a disparu. L'oiseau, par contre, est revenu.

L'homme m'a peut-être suivi. Je me retourne fréquemment mais je ne vois rien. Je l'ai peut-être débarrassé d'un fardeau trop lourd et lui ai ainsi rendu la vie. J'ai ressuscité un être. Je suis fier.

La pluie a cessé mais je ne sèche pas. Je suis gorgé d'eau pour le reste de mes jours. J'aimerais m'enraciner dans le bitume.

La pluie n'est plus là mais la luminosité est toujours aussi faible. Je suis sûr que l'homme me suit. Ou son ombre. Qui était cet homme avant d'être dépossédé ? Un être vil, une épave. Il est à présent libre et il m'en est reconnaissant. Alors, il me suit. J'aime sentir cette présence derrière mon dos. Il ne m'abordera pas mais il est toujours attaché à mes pas. Il me protège.

Je croise un enfant. Moyennement petit. Dix, douze ans. Un gamin qui déjà ne regarde que ses pieds. Un bout d'homme à l'œil baissé. Je fais demi-tour et lui emboîte le pas. Il est trempé lui aussi. Il marche depuis longtemps. Il a l'air pauvre. Je le rattrape et le salue. Il m'ignore. Il a sans doute peur. Je me plante devant lui et il me rentre dedans. Il lève le front et me shoote dans le tibia. J'ai mal mais pas au point de pousser le hurlement que j'expulse. Je hurle pour l'amadouer et ça marche. Il sourit. Je lui réponds. Il n'est pas beau ce garçon. Plutôt quelconque. Un enfant banal, juste comme je les aimerais si j'aimais les enfants. Il n'a pas du tout l'air d'un voyou. Il est habillé de pas grand chose mais propre, soigné. Un brave petit gars promis à pas d'avenir. Un type comme moi. Je lui saisis délicatement l'épaule et je le pousse vers une marche qui nous attend."

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Part.3
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l'auteur? Jean-Louis Larose -
 
colin08@infonie.fr