Alan.. .  .   .
 
Alan  -  1
l'auteur
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
"Grand
jour et ténèbres, apparences et secret : voilà tout l'art"
 Sun Tse
 
 
Les grandes décisions se prennent, le plus souvent, sur un coup de tête... Ce n'est qu'après qu'on justifie son acte. Je le sais bien... Les bonnes raisons ne sont pas toujours les meilleures! Confusion des causes, des faits, et de la logique... Il faut bien que tout cela explose un jour si l'on veut éviter la paralysie.
 
C'est dans cet état d'aveuglement voulu que je signais un chèque à une agence immobilière du Sud-Ouest, pour une fermette, 4 murs perdus à l'orée d'un bois, quelque part entre Brives et Cahors. Mélange de faux et de vrai, voilà qui mettait ce trésor à ma portée. Je venais de m'endetter pour 15 ans, en toute lucidité inconsciente, persuadé comme on l'est quand on atteint l'âge biblique de 33 ans. Les chiffres rassurent: 4 murs... c'est carré, y a pas d'impair, c'est du solide. En revanche, 33, c'est impair, bancal, et 15 aussi, alors il faut bien faire avec. Voyons voir : 33 + 15 = 48, rouge pair et passe! Arithmétique artificielle qui écarte provisoirement le doute. Cette malhonnêteté intellectuelle rassure tout joueur normalement constitué. Voilà comment on apprécie, à sa juste valeur, le confort sucré qu'offrent, réunies, la superstition et la mauvaise foi. Le plus difficile fut de garder le secret vis à vis de mon épouse durant 15 ans, jusqu'au jour où, la dernière échéance, (qui rime si bien avec déchéance), arriva. C'était hier, c'était le 7 Juin 1994. Aujourd'hui, j'ai décidé de tout lui raconter. Le plus difficile ne sera pas de lui expliquer pourquoi, durant toutes ces années, je l'ai tenue à l'écart de cet achat, et tout ce que cela a impliqué de dissimulations, de silences et de mensonges, non, le plus dur à admettre, sera, paradoxalement, et comme toujours, la vérité.
 
Un camping, au bord de la Garonne, été 1979... Pour tout le monde je passe mes journées à la pêche, un peu à l'écart du reste de la famille qui, de piscines en court de tennis et de balades en excursions, explore les environs. J'ai beaucoup mieux à faire, j'ai rendez-vous avec une tout autre espèce d'excursion... ou de pêche miraculeuse.
 
J'ai signé. J'ai la clé. Je suis seul. Le linteau en granit de la porte affiche la date respectable de 1881, dans une symétrie parfaite. Cette symétrie, tant décriée par Cocteau (au point qu'il la qualifiait de "pléonasme visuel"), me rassure, tout comme elle rassura longtemps Versailles par le calme lourd qu'elle inspire.
 
1881 : fascination de l'équilibre et fascination des chiffres. Dureté de la pierre, dureté des deux "1", si masculins, si raides, droits comme des "i", sentinelles immobiles et gardes du corps de ces deux 8, aux rondeurs féminines, aux courbes adoucies par la lumière du soleil d'été
 
J'entre sur une pièce, mi cuisine mi vestibule, aux murs ocres, en pierres du pays, flanquée sur la gauche d'un escalier de marronnier. Face à l'entrée, m'accueille un drôle d'évier en pierre ronde, comme boursouflé du mur, creusé dans la même pierre douce et chaude, la belle pierre dorée du Périgord.
 
C'est en m'approchant de cette sculpture rustique, vouée à la vaisselle, que mon pied heurte sur le sol un carreau de grès descellé. En voulant le remettre en place, je découvre, dans tous les sens du terme, un petit bout de papier jauni. Difficile de savoir s'il s'agit d'un message codé ou plus prosaïquement d'un pense-bête : une sorte de logo, un triangle frappé à ses 3 sommets des lettres... A, T, E. Au centre de cette figure cabalistique... un fruit... On dirait une prune, une pêche? Peut-être une cerise? Qui sait? Et puis, comme si le secret manquait d'épaisseur, un nombre figure au bas du dessin : 19540607 ou 19 Millions 540 Mille 607... Etrange, ou plutôt étranger comme le 19, comme un numéro de téléphone international... 19, 540.607? Mais non, il y aurait beaucoup plus de chiffres, à moins qu'il ne s'agisse d'une date, mais oui bien sûr 1954, le 6 juillet. Sauf que personne n'a jamais écrit les dates de cette manière : 19540607. Et s'il s'agissait d'une date écrite à l'envers, 06/07/1954, ou encore 07/06/1954, d'ailleurs cela pourrait tout aussi bien signifier le 6 juillet que le 7 Juin, June the seventh, comme disent les Anglais! Réfléchissons calmement... Les Anglais ont quitté les lieux depuis la guerre de cent ans, et ce message est écrit au stylo bille... Alors, un touriste ? Je pourrais décider d'attendre patiemment le retour des vacances, puis attaquer ce mystère comme il le mérite, avec de plus gros moyens que ceux de ma réflexion ou de mon intuition, avec méthode. A l'aide de mon ordinateur, je trouverai! Sauf qu'ici, comme dirait ce brave Monsieur de La Palisse, je suis sur place. Les lieux (du crime ?) pourraient bien me proposer, qui sait, un ou plusieurs indices. Je cherche d'abord un fruit, puis un triangle. Le rêve: un triangle frappé des lettres A.T.E., je veux dire un triangle matériel, palpable, concret, en vrai, avec une cerise sur ce gâteau imaginaire... Je le cherche, j'y crois déjà... Je cherche un triangle solide, et une cerise, aussi rouge que tendre. Mais où sont-ils ? Rien dans cette maison vide, aussi vide que celle de Polnareff, inhabitée depuis je ne sais combien de temps ? Rien au rez-de-chaussée, rien à l'étage, seulement 3 vieux lits abandonnés, qui semblent attendre 3 ours sortis d'un conte pour enfant. J'examine les sommiers à la recherche d'un numéro de série hypothétique... rien, ni chiffres, ni triangle, ni cerise ... que des moutons. La poussière m'empêche soudain de respirer. Je dégringole l'escalier pour aller prendre l'air à l'extérieur, réalisant du même coup le grand chelem des pléonasmes. Toujours pas d'ours, ni de triangle, et encore moins de fruit. Je n'ai pas vu de prunier, ni de cerisier, ni de pêcher... Comment ça?... pas de triangle, pas de fruit Mais, suis-je bête, mais oui! 3 pommiers, là, devant moi, au beau milieu du pré, qui, d'une certaine façon, constituent, à eux trois, les sommets d'un triangle tout à fait acceptable! Ils me crèvent les yeux depuis que j'ai compris que l'un pourrait s'appeler "A", l'autre "T", et le dernier ...pourquoi pas "E"... Il va me falloir une pelle pour aller dénicher la "cerise", certainement enterrée au milieu de ces 3 arbres, oui au centre exact de ce triangle magique! Hélas je dois rentrer, il fait déjà presque nuit... Je reviendrai demain.
 
J'ai creusé toute la matinée à l'ombre des pommiers, apparemment sans être observé, tant cette maison semble isolée. Je comprends mieux, à cet instant, pourquoi mon épouse refusait qu'on l'achète, même si "sa peur des loups" m'avait paru si puérile, pour ne pas dire autre chose. N'ayant pas réussi à la persuader, j'avais, pour la convaincre, bien essayé de m'allier le reste de la famille. Hélas, le jour de cette seconde visite, celle de la dernière chance, un orage brutal s'abattit sur tout le monde, et principalement sur mon rêve. Comme pour mieux renforcer l'angoisse de mon épouse, ciel noir et éclairs terrifiants s'associèrent contre moi, justifiant définitivement l'ancestrale peur du loup, et cette fois, aux yeux de tous! J'ai toujours préféré les remords aux regrets, voilà pourquoi je suis retourné seul à l'agence, me disant qu'avec le temps, je parviendrai bien à lui expliquer cette trahison provisoire. J'ignorais alors que mon embarras allait durer 15 ans. En attendant, j'avais bien eu raison: j'y étais. Maintenant, j'allais savoir... tout ... jusqu'à cette date au linteau. Alors pourquoi avoir dérogé à cette règle sacro-sainte, en plantant ces arbres... en dehors de l'axe dicté par cette symétrie ? Qui osa désobéir à cette tyrannie qui de tout temps, pourtant, réussit à dicter sa loi aux plus grands, de Versailles à Paris, du Louvre à l'Arc de Triomphe, en passant par le jardin des Tuileries, l'Obélisque de la Concorde, le Carrousel, pour terminer provisoirement sa course historique jusqu'à la Grande Arche de la Défense... Qui oserait briser cette symétrie sacrée? Quand on se met dos à la maison, les 3 pommiers n'apparaissent pas juste en face de la porte, ils cassent la symétrie générale, ils ne sont pas dans l’axe, mais décalés sur la droite, de combien? 45° ? Non, moins que ça... disons, 30°. Par conséquent, la ligne "pommiers-porte" doit faire, avec la ligne de la façade, un angle d'environ 60°. A vue de nez, c'est vraisemblable. Or la particularité des triangles d'Alice, c'est qu'ils sont équilatéraux, ce qui ne veut pas seulement dire qu'ils ont leurs 3 côtés égaux, mais aussi et surtout leurs 3 angles égaux... Justement... 3 angles de 60°! D'où l'égalité magique: 3 x 60 = 180°.
 
Quand on cherche à construire un triangle, on peut toujours commencer par tracer un segment de droite, un joli petit segment de droite, balisé par 2 points remarquables. Et si l'on vous donne en prime 3 angles de 60°, il ne vous reste plus grand chose à faire...
 
Voilà comment j'ai pu repérer le groupe des 3 chênes à la lisière du petit bois, demeurant pour quiconque "inscrits" naturellement dans le décor, mais devenant pour moi le troisième sommet d'un tout nouveau triangle: le végétal et équilatéral trio "porte-pommiers-chênes". Encore merci, 3 fois merci ... mon cher Euclide!
 
Je n'ai jamais pris la peine de mesurer avec précision, pourtant, je ne serais pas étonné si l'on m'apprenait que chacun des côtés du triangle "pommiers-maison-chênes" mesure environ 19 m, et plus précisément 18,81 m, soit 1881 cm. J'imagine bien Alice avec sa boîte et sa malice, en train de sourire devant cette date, inscrite sur le linteau de la porte: 1881... et prendre tout son temps pour construire un triangle de plus, en rapport avec ce nombre. D'une certaine manière, par innocence ou par pure provocation, la clé était restée sur la porte! 1881. C'était simple et efficace, mais pour combien de temps encore?
 
Pourquoi ce jeu de piste interminable?... piste interminable ou inachevée, comme cette symphonie qui m'accompagne sous la neige, à la sortie de Paris.
 
Il est plus de minuit quand je quitte l'autoroute A6 pour la Nationale 20. Douceur de l'harmonie des arbres, mouvement glissé du faisceau des phares, pinceaux chinois dessinant ce décor silencieux, en noir et blanc...
 
 
A moins d'un mètre de profondeur, mes efforts furent récompensés par la découverte d'une boîte métallique d'environ 30cm sur 30, haute d'une douzaine, enfin la boîte à biscuits classique... Ce qui l'était moins, classique, c'était son contenu: un vieux cahier rouge, d'une centaine de pages, accompagné d'une petite fiole étiquetée d'une tête de mort jaunie sur laquelle on déchiffrait, sans difficulté aucune, mais avec tout l'effroi qui lui sied, le mot... "POISON".
 
Vrai ou faux? Il me suffirait de porter ce flacon à la pharmacie du village...
 
 
 
 
l'auteur? Daniel Lefèbvre, écrivain, informaticien, grand amateur de pain et de chasse à la bêtise.
 
nietzsche@infonie.fr