| Soudain, l'envie de connaître la réponse laisse la place à celle, encore plus excitante, d'ouvrir le cahier. Décidément l'auteur adore les triangles, la première page en est toute recouverte. Il s'agit de triangles équilatéraux, comme ce triangle des 3 pommiers, ou celui des 3 lettres A.T.E. Simple au départ, la figure se complique par le dessin d'un triangle plus petit à l'intérieur: 3 traits reliant le milieu de chacun des côtés. Ces derniers sont naïvement numérotés, 1,2,3 ou bien x, y, z... Mais les sommets portent des noms bien de chez nous: BEAU, VRAI, BON... FAUX, LAID, CRUEL... BLEU, ROUGE, VERT... D'un triangle à l'autre, l'auteur change de sujets, et de vocabulaire. Tantôt idéologique, esthétique, ou philosophique, il devient soudain franchement théâtral: COMEDIE, DRAME, FARCE ! A quoi joue-t-il? De qui se moque-t-on? Tout cela n'a pas l'air très profond, ou, au contraire: trop, beaucoup trop... Alors? Trop sérieux pour l'être vraiment? FARCE, COMEDIE, DRAME ! J'hésite... Je passe d'une conviction à son inverse, d'une quasi certitude à une méfiance grandissante. Le doute écarte peu à peu l'intérêt, qui revient à son tour chasser mon scepticisme. C'est à devenir fou... Non, j'exagère, en fait, je ne sais plus trop bien s'il s'agit d'une farce ou d'une comédie. Ma pensée se refuse à rester sur le troisième mot que mes yeux ne quittent plus : DRAME, pour tout naturellement, et j'aurais dû m'en douter, retourner sur le mot COMEDIE! En souriant, je réalise subitement que mes idées se sont mises, comment dire? "en triangle". En tout cas, je me surprends à opposer des sentiments, des adjectifs, non pas 2 à 2, de façon plus ou moins manichéenne, mais par 3, tout comme les sommets ou les côtés de ces triangles! Etrange sensation que celle du lecteur qui sourit intérieurement à l'auteur qu'il est en train de lire, et qui l'imagine souriant, lui aussi. Revenons sur terre... Entre nous, le coup de la petite fiole de poison n'était franchement pas des plus sympathiques! Un des innombrables (j'allais dire innommables) triangles, porte à ses 3 sommets des noms propres: AGLAEE, THALIE, EUPHROSYNE... C'est tout de même plus joli que T, E et A, moins inquiétant que l'E.T.A (bien que le pays basque ne soit pas très éloigné du Périgord) ou plus explicite que ces trois lettres écrites sur le message trouvé dans la cuisine: A.T.E. Mais... bien sûr! A ...comme Aglaée, T comme Thalie, et E... comme Euphrosyne! Cette fois je tiens une première piste. Je décide donc sur le champ, disons sur le pré, de rebaptiser mes 3 pommiers. Le plus beau sera Aglaée, le plus drôle Thalie et le dernier... Euphrosyne. Ce n'est qu'au retour des vacances, que j'apprendrai, aidé du dictionnaire, que ces 3 noms désuets sont ceux de 3 grâces antiques. J'apprendrai beaucoup d'autres choses par la suite. Mais ce jour là, la pêche avait été suffisante. Alors je décidais de différer la lecture du cahier rouge pour le lendemain, après avoir constaté avec satisfaction, qu'on n'y retrouvait plus ces satanés triangles, mais des textes étranges. A demain Euphrosyne... Tiens, voilà que je parle aux arbres, moi! Dangereux ce cahier... Rouge! "Dangereux, ce flacon !". Le pharmacien me demanda d'où il provenait. Je ne sais quelle intuition me poussa à lui cacher la vérité. Ma réponse était déjà toute prête: - C'est en vidant le débarras d'une vieille cave encombrée de détritus... S'il n'avait porté cette étiquette, il serait parti à la poubelle, avec tout le reste! - Acide cyanhydrique, coupa-t-il. - Mais encore ? - C2N2 - Produit toxique. - ... ? - C'est du poison ! - C'est marqué dessus, fis-je remarquer, histoire de me donner, à l'instar du flacon, une certaine contenance. - Vous devriez en parler aux gendarmes, le cyanure n'est guère utilisé à notre époque, d'ailleurs ce produit a plus de 20 ans. - Moi aussi... - Pardon ? fit le pharmacien. - Non, rien... je plaisantais. (Comme si l'on pouvait plaisanter devant du cyanure!). Doutant de leur sens de l'humour, je ne suis pas passé voir les gendarmes... Une vieille chanson revint à ma mémoire: "Quand un gendarme rit, dans la gendarmerie, tous les gendarmes rient, dans la gendarmerie". J'étais à la fois soulagé de ne plus avoir cette fiole, mais aussi ennuyé de perdre, qui sait, l'une des pièces du puzzle. Enfin, surtout, et c'était, à cet instant, mon sentiment le plus fort, j'étais -définitivement- convaincu qu'il ne s'agissait plus, comme j'avais pu l'imaginer au début, d'un jeu de piste innocent. J’aurais pu, dès cet instant avouer à mon épouse que je m’étais honteusement passé de son consentement. Mais j’ai craint qu’elle ne me comprenne pas, qu’elle exige de faire annuler la vente, et qu’elle demande le divorce pour haute trahison. Dans le doute, je me suis abstenu. Il m’a donc fallu lui mentir chaque fois que l’envie de comprendre, de chercher, de fouiller, me tenaillait. Par chance, un de mes amis possédait lui aussi une maison à une dizaine de kilomètres de cette fermette. Il ne m’a pas été trop difficile de le mettre dans la confidence. L’alibi mutuel tout trouvé fut que je devais "officiellement" venir lui rendre "un coup de main" de temps en temps. De fait, durant plusieurs années, notre famille se sépara au moment des vacances. Eux voulaient voyager loin, très loin... et moi, ils le savaient bien, je détestais, je déteste, j’ai toujours détesté l’avion. J'ai retapé intégralement les textes du cahier sur le clavier gris et mal commode d'un Micral, machine française d'autant plus historique qu'elle fut, je crois, la première à porter le nom aujourd'hui si commun de "micro-ordinateur". Mais à l'époque, quel privilège de posséder une machine à écrire capable de faire des additions! Il m'a fallu par la suite, des années, et surtout des machines beaucoup plus puissantes pour parvenir à reconstituer, ou plutôt à "comprendre" le sens de tout cela, tant la matière de ce cahier me paraissait... étrange. Cette page, par exemple: PETIT LEXIQUE esprit=pays idées=soldats préjugés=mercenaires phrases=armes mots=projectiles relation=guerre discussion=bataille secret=argent enthousiasme=cavalerie raisonnement=infanterie sang froid=défense passive bourde=explosion humour=sape vérité=artillerie intuition=radar non-dit=réserves convaincre=conquérir Cette liste incomplète constitue une espèce de dictionnaire bilingue, un outil de travail pour l'auteur du cahier. Je devrais lui donner un Nom à ce monsieur. A comme Auteur, C comme Cahier et... Mais je ne trouve aucun prénom commençant par AC... D'ailleurs qui nous dit qu'il s'agit d'un homme? Pourquoi pas, mais oui, cela commence par un A, le C n'est pas loin non plus, et surtout, je suis déjà séduit, et forcément "émerveillé" par le prénom... ALICE. C'est décidé... ALICE a rédigé ce cahier, il lui ressemble trop. Les triangles, les listes étranges, la candeur énigmatique, Lewis Caroll n'est sûrement pas très loin. En revanche c'est moi qui m'éloigne, qui perd le fil. Reprenons: ALICE a inventé ce petit dictionnaire guerrier à l'usage du coeur, ou de l'esprit. Grâce à lui, elle a pu écrire, je devrais dire: traduire, un véritable manuel de stratégie amoureuse. L'idée la plus originale n'est certainement pas d'y avoir comparé l’amour à la guerre, tant d'autres s'y sont déjà risqué, non, Alice a osé autre chose. Elle a procédé sans complexe à la traduction littérale, voire mot à mot, d'un livre comme Le Prince, de Machiavel! Son cahier en contient de très larges extraits: sur les pages de gauche la version française du texte original, et en correspondance sur la page de droite, la traduction "amoureuse" d’Alice. On y trouve aussi des citations de Lao Tseu et des pages entières de Clausewitz, ainsi réécrites. Cela ressemble plus à une expérience de laboratoire qu'à de la littérature. C'est évident, Alice a poussé l'analogie au-delà du simple plaisir que procure la comparaison, l'image ou la parabole. On dirait qu'elle a voulu, en mettant côte à côte deux activités humaines, aussi étrangères que la discussion et la guerre, les rapprocher, les mettre en parallèle - mais au sens strict du mot, comme les montants d'une échelle. Chacun des barreaux de toute échelle reliant un montant à l'autre, les mots de son lexique sont autant de barreaux, placés à des hauteurs, des niveaux différents. Ils constituent des ponts, des passages pour qui désire rêver, passer d'un montant, ou plutôt d'un monde à l'autre... Sacrée Alice! Aujourd'hui l'informatique permet de remplacer, à l'intérieur d'un texte, un mot par un autre, et autant de fois qu'il apparaît. On peut, par exemple, en une seule manipulation, remplacer le prénom Alice par le prénom Jacques, sans se préoccuper du nombre de fois, ni même des emplacements où il se situe. Mon traitement de texte de 1982 ne possédait pas alors cette fonction "chercher-remplacer" et encore moins son propre "dictionnaire utilisateur" c'est à dire une liste de mots interchangeables, comme ceux de l'index d'Alice. Un beau jour de l'histoire radieuse de la micro-informatique, de nouveaux outils sont apparus. Je me souviens de cette inscription A.T. qui s'est mise à fleurir sur les tous les micros. Bien finis les X.T. terminés! Désormais, les PC s'appelleront A.T. : A comme Aglaée, T comme Thalie... Mais alors? Que pouvait bien devenir le joli E d'Euphrosyne? Qui pourrait bien m'aider? Peut-être allais-je obtenir la réponse dans une encyclopédie? Analogies, correspondances, permutations... dire que tout cela je l’ai rencontré dans le livre que mon épouse m’avait offert au Noël dernier! Je l’avais parcouru alors, survolé plutôt... grappillant de ci de là quelques images. Mais aurai-je, cette fois, le courage, la persévérance de gravir une telle montagne, cet énorme bouquin, intitulé: "Gödel Escher Bach", le très gros livre, le véritable grimoire, de Douglas Hofstadter? Il me fallait attaquer cet immense gâteau, j'en avais si souvent savouré le titre, et dégusté par avance, avec toute la délicatesse qu'il mérite, le sous-titre, aussi évocateur qu'une belle étiquette en pâte d'amande, sur fond de nougatine: "Les Brins d'une Guirlande Eternelle"... B.G.E Alice vient de se trouver un camarade de jeu. Pendant qu'elle fait tourner sur la pointe de ses triangles les lettres A.T.E., lui, Douglas retourne le G de Gödel ou celui de Guirlande, détache le B de Bach, puis le E de Escher, et G.E.B devient aussitôt B.G.E, comme un triangle qui aurait pu se transformer, par simple permutation, en E.G.B. ou G.B.E. STOP!!! Merci Douglas! Merci Alice, vous me prenez la tête, vous me faites tourner en bourrique! STOP! Je suis injuste, ils ont raison tous les deux: en fait de bourrique, je ne suis qu'un âne! Toutes ces permutations n'ont jamais eu pour objet de faire tourner quoi que ce soit. Elles ont un sens, à force -justement- de ne pas en avoir! Traduction: ces triangles n'ont pas d'orientation particulière: il n'y a strictement aucune raison de mettre le B devant le G, ou l'inverse. Aucune des 3 lettres ne possède une quelconque priorité face aux 2 autres. Aglaée en premier, ou bien Thalie... Pourquoi la Beauté devrait-elle précéder la Comédie? Les 3 Grâces dansent une valse éternelle, circulaire parce que sans début, sans fin, sans départ, sans arrivée, à "égalité", et là, se situe le sens, la signification profonde du message. Merci Douglas! Merci Alice! Vous dansez la valse idéale, celle qui court au rythme des 3 temps du Beau, du Vrai et du Bon. J'aurais dû trouver plus vite, normal, c'était évident, logique. Tiens, amusons-nous: "Ce qui est normal est toujours évident... pour celui qui trouve cela ... logique" "Ce qui est logique est... normal pour celui qui trouve cela évident" "Ce qui est évident... C'est qu'on pourrait continuer comme ça aussi longtemps que... 6 fois en tout, et pas plus! Les mathématiques sont redoutables: 3 x 2 = 6. Effectivement, il n'existe que 6, et seulement 6 façons de combiner 3 choses entre elles. En effet, et tous les turfistes le savent, pour 3 chevaux, il n'existe que 6 tiercés possibles. Cet exercice n'est hélas qu'un très mauvais exemple, car il manipule des adjectifs que l'usage voudrait synonymes, alors que Douglas et Alice, eux, n’utilisent jamais de concepts interchangeables. Et surtout, oui surtout! Ils ne cherchent pas le gagnant: ils ne jouent pas au P.M.U. Tout au contraire, ils cherchent, et trouvent l'équivalence cachée, on devrait écrire, presque chimiquement, l'équi-valence, de 3 noms, 3 concepts. Leur pari à eux, c'est d'arriver à placer derrière les mêmes élastiques le Bon, le Vrai, et le Beau... ou bien Gödel, Escher et Bach. Et de nous faire admettre qu'ils sont bien de la même catégorie, de la même famille. Ils organisent des courses à l'envers, c'est insensé. Leur travail est un décryptage fabuleux, et leur véritable clé, à tous deux, est l'Analogie (qui, pour le coup, mérite bien sa majuscule). Quand on dit : "Le Beau, le Vrai et le Beau" l'ombre hollywoodienne de Sergio Leone s'interpose aussitôt, sortie de la mémoire collective, elle nous revient, accompagnée des trilles sifflées d'Ennio Morricone annonçant en musique l'arrivée des 3 Grâces westerniennes: "Le BON, la BRUTE et le TRUAND". Musique... En vérité, je vous le dis... Clint Eastwood, assez cynique dans ce film, campe le rôle du BEAU, de l'élégant "Blondin", plutôt que celui du Bon. Elie Wallack (alias le Truand, The UGLY, c'est à dire l'affreux) anime un personnage bien plus humain, plus bonhomme pour ne pas dire un homme plus "bon" que les 2 autres. Il est "Tuco"... la bonne pâte, la bonne poire même! C'est lui, le BON! Quant à Lee Van Cleef, "Sentenza"... La Brute, il reste paradoxalement le plus VRAI. Vêtu de noir, sa cruauté ne cherche ni l'esthétique, ni l'amitié ou une quelconque vengeance. La Brute est monstrueuse, mais elle l'est, sans ambiguïté, elle est authentique, elle l'est vraiment! "Le Bon, la Brute et le Truand" aurait donc pu s'appeler, tout aussi bien: "Le Beau, le Bon et le Vrai", seulement, voilà... Ce titre beaucoup plus Vrai, aurait finalement été beaucoup moins Bon... Pourquoi moins Bon? Mais, parce que moins Beau, tout simplement! A toi de jouer Ennio! Musique, Maestro! Dans sa conquête de l'Ouest, Alice ne s'est pas arrêtée en si bon chemin... Tel un insecte, elle a grimpé sur ses échelles, traversé ses barreaux-lexiques, s'arrêtant parfois pour y tisser des toiles parfaitement géométriques. 1,2,3... J'irai dans les bois 4, 5, 6... Cueillir des cerises 7,8,9... Dans mon panier neuf 10,11,12... Elles seront toutes rouges! Je me souviens de m'être déjà trompé de fruit en observant le premier dessin d'Alice, je l'avais pris pour une cerise alors qu'il s'agissait d'une pomme, sans doute une simple question d'échelle. Mais rien n'est simple avec Alice, et surtout pas les échelles! C'est un peu comme le vocabulaire informatique. Regardez tous ces mots: mémoire, logique, transparent... Rien de plus clair... tout comme: lire, écrire, sauver, effacer, fenêtre, souris, ascenseur. Les petits mots simples, tels que "et", et "ou", recèlent pourtant des pièges redoutables derrière leur flagrante simplicité. Supposons que vous désiriez extraire d'un fichier de noms, la liste des femmes habitant le Val de Marne. Aux questions indiscrètes du programme vous répondrez F à sexe, "et" 94 à département. Soit... Si maintenant vous voulez que le programme vous fournisse la liste des Hommes ET des Femmes, réfléchissez 2 fois à l'usage de ce simple ET... C'est avec mille questions, ah! Le joli mot de "requêtes", que j'ai interrogé au fil des années, le cahier d'Alice transformé par mes soins en base de données. Contrairement à mon impression de départ, j'ai fini par comprendre pourquoi Alice n'avait pas cherché à crypter ses messages, bien au contraire. Elle nous livrait directement les clés des mystères auxquels elle s'était attaquée. Mais quoi de plus mystérieux qu'une clé? Les petits malins répondront: 2 clés. Le cahier d'Alice en était rempli. C'étaient des clés bizarres, en forme de triangles. La plus grosse des clés d'Alice c'est l'Analogie. Qu'est-ce qu'un triangle? 3 sommets, 3 angles, 3 côtés... Eh bien... Allons-y: 1,2,3 j'irai dans les bois... Derrière chez-moi, Devinez quoi qu'il y a ? Il y a un bois, un joli petit bois... Et à côté du bois...Il y a ? La fermette du Périgord. Réfléchissons: je suis parti de la maison pour arriver aux pommiers. J'ai parcouru ainsi une vingtaine de mètres, distance séparant la cuisine de la boîte à biscuits, ou plus exactement distance séparant le premier message A.T.E, du cahier d'Alice. Pourquoi se trouvait-il enterré là-bas, et pas ailleurs? Cet emplacement n'est sans doute pas le fruit... (c'est amusant)... du hasard? Je réalise soudain que les pommiers n'ont pas été plantés exactement dans l'axe de la porte. C'est étonnant. Pourquoi étonnant? Mais parce qu'ici tout respire la symétrie naïve, la maison, sa toiture, ses trois fenêtres, sa porte au beau milieu, ces arrangements délicats semblent signés par le plus grand, le plus célèbre de tous les chefs d'orchestre, j'ai nommé le Hasard! Lui qui enchaîne, avec grâce et volupté, les lignes droites, les montées chromatiques, la neige et les soupirs, le paysage, la musique, mes sentiments... en évidence, le plus naturellement du monde, comme si ma pensée et la route devaient toutes les deux me conduire, guidées par sa baguette. Musique !... Un peu avant 2 heures du matin, je m'arrête pour boire un café. Je ne sais pas combien ils sont, ni ce qu'ils disent... La salle est bruyante mais je n'entends rien... Le goût et la chaleur du café me rattachent encore à ce lieu, à cette nuit, au présent? au passé? Je repars dans l'obscurité. Il fait soudain très froid. Tout à l'heure la musique me portait, elle m'est progressivement devenue étrangère, absente... Je n'y prête plus la même attention... Non... Je suis tout entier à la logique d'Alice, à son raisonnement. A force d'étudier son cahier, j'ai fini par découvrir, ou plutôt par reconstruire, le cheminement qui fut le sien: Alice a dû l'écrire au gré de ses inspirations. Puis, un beau jour, après avoir bien réfléchi à la géométrie des lieux, elle planta 3 jeunes pommiers, et continua -gentiment- ses recherches. Enfin, sans doute parvenue à sa conclusion, elle alla cacher son secret, en l'enterrant au beau milieu de ces 3 arbustes. Si je n'avais trouvé cette fiole de cyanure, serais-je allé aussi loin dans mes recherches? Aurais-je pu deviner, plusieurs années plus tard, le dernier triangle de 1881cm de côté? La maison, les pommiers... J'ai trouvé le troisième sommet à la lisière du bois. J'y suis enfin! Il fait froid, mais il faut creuser maintenant. Quelle idée de vouloir remuer la terre en plein mois de Février? Cela devenait complètement insupportable, impossible d'attendre davantage, besoin irrépressible de savoir, et le plus vite possible. A cette heure froide de la nuit, qui sait "le gai savoir" qui m'attend, par delà le bruit des feuilles tombées, et l'odeur de tannin des marrons d'Inde moisis? Le petit bois est calme, presque trop silencieux... Je me prends bizarrement à repenser aux loups! Promenons-nous dans les bois... Pendant que le loup n’y’est pas... Si le loup y’était... il nous mangerait, Mais comme il n’y’est pas, il nous mangera pas! Loup y’es-tu ??? Grrrrrr... Que fais-tu ??? JE METS MES CHAUSSURES !!! Ce que je trouve aux pieds des 3 chênes, plus précisément au centre même du triangle des 3 chênes, ce n’est pas une boîte à chaussures, mais une boîte à biscuits identique à la première. Elle contient des lettres, une douzaine de lettres écrites en anglais. Chacune d'elles porte en en-tête un chiffre suivi d’un titre en français, visiblement rajoutés au crayon noir... Aucun doute à avoir, je reconnais bien là, dans ces ajouts, l'écriture d’Alice! Avant de me mettre à traduire ces lettres, je commence par en parcourir les titres: 1- PI 2- CHRIS 3- LE TABLEAU NOIR 4- LE CANCRE 5- LA BROUETTE 6- L'ART DE LA GUERRE 7- VOISINAGE EN 4 COULEURS 8- PORGY AND BESS 9- UN CERVEAU MEDIOCRE 10- DES SCRUPULES 11- BONNIE AND CLYDE 12- QUESTION DE DATES Il fait trop froid ici! Et puis ma lampe torche commence à faiblir sérieusement. Rentrons! Je lirai ces lettres plus tard... J'ai pratiquement mis une semaine à tout traduire, à l’aide de dictionnaires, plus stupides les uns que les autres, en consultant quelques bouquins scolaires, en demandant l’aide de mon copain, prof de Maths. Alors, et alors seulement j’ai pu comprendre... enfin, comprendre... si j'ose dire! l'auteur? Daniel Lefèbvre, écrivain, informaticien, grand amateur de pain et de chasse à la bêtise. nietzsche@infonie.fr |