| 1 - PI 20 Décembre 1931 J'ai pratiquement résolu le problème de la calculabilité. Je sais que tu as toujours douté, comme tant d'autres, qu'il puisse exister des nombres non calculables, et pourtant! C’est vrai! Toi, au moins, tu me fais confiance, et je connais ta fascination pour la logique. Alors, écoute-moi bien, ce n’est pas tellement compliqué: j'appelle calculable tout nombre dont on peut donner une formule de calcul... j'entends une formule précise, exacte, et surtout - finie - En ce sens, le nombre Pi, qui possède un nombre infini de décimales, est malgré tout, un nombre calculable, parce qu'il est possible d'en exprimer le calcul à l'aide d'une suite d'opérations précises, une suite parfaitement définie par des règles finies... C’est ce que j'appelle une table... Ce n'est sans doute pas la meilleure façon de me faire comprendre par un Français, pour qui le mot - table - possède des attraits que les mathématiques n'ont pas encore su trouver... A propos de ce "nombre utile aux sages", amuse-toi bien, si tu visites à Paris le Palais de la Découverte. Arrête-toi devant la 527ème décimale de Pi, et respire un grand coup... C’est la dernière décimale qui soit juste! Toutes les autres sont fausses jusqu'à la 707ème! Tu m’apprends que Pascal, tout comme moi, avait un père collecteur d'impôts... Voilà sans doute une bonne raison de nous intéresser aux mathématiques, à moins qu'il ne s'agisse, une fois de plus, d’une loi mystérieuse de l’hérédité, ou d’une simple coïncidence... tout comme cette date inscrite sur ta maison: 1881... Ma chère maman est née en 1881, elle aussi! Tu te rends compte? Amusant non? Elle m’affirme que c’est signe de bonheur pour toi, et se joint à moi, du haut de son très exact demi siècle (50 ans... c’est facilement calculable, non?) pour te souhaiter un Beau et Joyeux Noël. Alan A côté, la seconde lettre paraît bien courte... 2 - CHRIS 13 Février 1932 Je pense toujours à Chris... et ta question, malgré tout le tact, toute la sensibilité qui est la tienne, cette question me blesse, et te blesse aussi... et ma réponse aussi, sûrement... Alors pardon... pour ma réponse... et pour ta question. Alan Ces lettres ont bien été expédiées d’Angleterre, à celui, ou celle que j'appelle Alice, par un certain Alan, tout au long des années 30... de 1931 à 1939 très exactement. Puis, je suis passé des lettres d'Alan au cahier d'Alice, et réciproquement, en tentant de reconstituer leur dialogue, ou ce qu'on devrait appeler, avec bien plus d’à-propos qu'il n'y paraît, leur correspondance. Plusieurs points restaient obscurs dans cette histoire, ce qui, d'une certaine façon, en maintenait l'intérêt, et lui donnait, à mes yeux, le charme que confère habituellement le mystère à tout ce qu'il entoure. Non, ce qui me gênait le plus, bien plus que le manque de réponses, c'était la non concordance de ces réponses. Par exemple, je n'ai jamais pu admettre qu'aux lettres d'Alan ne "corresponde" aucune lettre d'Alice. Il y avait bien, pourtant, son tout dernier texte... là, à la fin du cahier rouge, le dernier texte d'Alice, écrit, ou traduit par elle. Se trouvait-on en face d'une autre lettre d'Alan ou d'un extrait de réponse d'Alice? Hélas, comme sur toutes les autres pages de son cahier, on ne trouvait ni date, ni signature: "Tant que l'Homme n'aura pas introduit dans l'Ordinateur de la Volonté, de la Conscience, ou de l'Intuition, tant qu'il ne lui aura pas formalisé sa propre pensée inductive, il continuera de conserver sur sa machine, une supériorité confortable... Jusqu'au jour où toutes ces barrières provisoires seront franchies, par un ou plusieurs iconoclastes, ne craignant pas de briser les anciennes frontières, les tabous, les limites si étroites du présent." Et s'il s'agissait là d'un texte maquillé de Nietzsche (il en a le style, l’audace, la véhémence...), habilement recopié, puis remanié à la sauce d'Alan par la cuisinière Alice? Je ne le saurai sans doute jamais, comme je ne saurai jamais non plus ce que sont devenues les lettres qu'Alice écrivait à Alan? Où sont-elles? Comment me contenter seulement des réponses et des questions d'Alan, me permettant vaguement, par déduction, d'imaginer les questions et les réponses d'Alice? C'était frustrant à la longue... Je relis la lettre d'Alan portant le N° 8... 8 - PORGY AND BESS 27 Décembre 1934 Ma chère maman a fini par céder: elle m'a offert, pour Noël, l'ours en peluche dont je rêvais. Rassure-toi, je ne l'ai pas appelé Adolphe, mais Porgy. J'ai fini par la convaincre: en lui expliquant que le fait de ne jamais avoir eu d'ours de toute mon enfance, expliquait, qu'ayant atteint l'âge symbolique de la majorité, il devenait urgent que je sorte de mon état de frustration, ou d’incomplétude - comme l'aurait si bien observé notre cher Gödel. Quel symbole! Un ours à 21 ans! Symbolisme et durée, ou plutôt Symboles et Urgence: voilà justement les clés de ma future machine! La machine à écrire, quant à elle, n'est pas un modèle satisfaisant, il lui manque quelque chose... Le format des pages, les marges, les retours du chariot, autant de contraintes qui limitent la pensée! Ma machine à moi, n'a pas de contrainte de papier, elle travaille sur un ruban de longueur infinie, elle est capable de faire marche arrière, sans intervention humaine - elle décide d’elle-même! Elle prouvera mécaniquement ce qui est mécaniquement prouvable. Elle est exploratrice, elle observe, elle repère la position où elle se trouve, c'est son premier signe d'autonomie (un peu pressé j'allais écrire: c'est son premier signe... d'intelligence!) Alan Voilà, nous y sommes... Lorsqu’Alan écrit à Alice pour lui annoncer que sa mère a accepté, enfin, de lui offrir un ours en peluche, j'attends avec impatience la réponse d'Alice, et je préférerais la lire plutôt que de l'imaginer. J'ai soudain envie, presque besoin, qu'Alice nous parle de "son-ours-à-elle", je veux savoir s'il s'appelait Ludovic, Rémi, ou Nicolas... Je crois que, cela aussi, je ne le saurai jamais. Etait-il énorme, ou tout petit? En fourrure, ou en bouts de tissus verts... tricoté, ou cousu avec un pantalon de velours marron? C'est sans doute sans importance, mais cela me manque pour la comprendre vraiment. L'asseyait-elle à ses côtés quand elle écrivait ou lorsqu’elle dessinait sur son étrange cahier? Et, pour mieux me donner raison de l'avoir prénommée Alice, n'avait-elle pas, en guise d'ours, un petit lapin blanc? Elle ne le dit pas... Son cahier est muet, frustrant, solitaire, théorique, pragmatique, géométrique, mathématique, atomique... Il est froid! Non, j'exagère... Il lui manque seulement ce qu'on trouve généralement dans les lettres, ce qui fait justement que ce sont des lettres, et non pas un cahier... Le cahier d'Alice ne s'adresse à personne en particulier, en intimité, en connivence... Ce ne sont pas des lettres, non, ce n'est qu’un cahier, c'est même un trop long devoir! Je suis injuste, en le qualifiant de "devoir", je ne fais que trahir mon incompréhension. Réflexe habituel du dénigrement, résultat assez minable, qui suit comme souvent les constats d'impuissance... C'est tellement inavouable... Ma lassitude, ma rancoeur, cette frustration difficile à expliquer... Tout cela provient, je le sais bien, de mon incapacité à comprendre tout ce que ce cahier rouge signifie. Les lettres d'Alan renforcent encore plus cette insatisfaction, mais le découragement m'y guette sûrement moins. Quand je me serai bien plongé dans les dictionnaires, les noms des savants qu'ils cite ne seront plus des inconnus pour moi... Neumann, Gödel, Mendeleïev et les autres... je sais bien où les trouver, eux! Mais l'histoire d'Alice, où est-elle? Et ses idées? Certainement pas dans une encyclopédie ou dans un traité de mathématiques pures. A quoi bon, dès lors, étudier la théorie des quanta, ou maîtriser des notions aussi complexes que calculabilité, l'indécidabilité, l'incomplétude et que sais-je encore? C'est décourageant à la fin! Alice n'est pas Alan, et moi, je ne suis ni l'un, ni l'autre. Alors? Alors, je me plais à imaginer que la lettre N° 5 m’est adressée personnellement: 5- LA BROUETTE 4 Août 1932 Tu n'as rien compris! Ce ne sont pas les mathématiques qui me passionnent... Non! Mon moteur à moi, ma quête, c'est l'usage qu'on puisse en faire. Je veux dire, concrètement, physiquement, matériellement. Je ne suis pas une sorte d'intellectuel-poète, un rêveur, non! Je pense, je travaille pour concrétiser mes idées, pour qu'elles marchent... Tu comprends? Ton Pascal aurait, dis-tu, inventé la brouette? Moi, je n'ai encore rien inventé d'aussi efficace. Il faut que je me ressaisisse! Il faut que je me ressaisisse!!! Il le faut! Je dois absolument inventer une brouette! Alan Tu as parfaitement raison mon vieil Alan... Moi, aussi... je dois inventer une brouette... Je vais suivre ton conseil: "Il faut que je me ressaisisse!! !". Je ne suis pas savant, ni même mathématicien, comme toi. Moi? Je suis nul. A propos... que voulais-tu dire dans cette autre lettre, que ta copine Alice a osé titrer... Le Cancre? 4- LE CANCRE 3 Novembre 1932 J'appartiens au groupe des Cancres. Ce n'est pas une blague! Chaque Dimanche nous sommes 4 ou 5, à nous rendre chez un maître d'internat pour débattre d'un sujet préparé par l'un des nôtres. C'était déjà très amusant dès le début, mais cela devient de plus en plus passionnant. Ce sera bientôt mon tour. C'est en pensant à toi que j'ai titré mon sujet "Les autres mondes". L'idée que tous les autres s'attendent à ce que je parle des Martiens me fait sourire d'avance. Alan - Bonjour Monsieur, mon nom est Werner. Je suis votre voisin... Heu? D’où sort-il, lui? Qui sait... Un Martien? Le vieil homme est là, debout dans l'embrasure de la porte, tel une ombre chinoise découpée sur la lumière diffuse du pré. Je ne l'ai pas vu arriver, pas entendu non plus. J'étais en train d'avaler 2 oeufs au plat... 2 oeufs alanguis sur une assiette de frites, tout en rêvassant, bercé par le goût d'un Carte Noire, le parfum de l'huile d'olive et les innombrables pensées que m'inspirent ces 3 pommiers encadrés par la porte ouverte. Que vient-il faire dans ma rêverie? Un Martien, lui? Duquel des 3 pommiers a-t-il bien pu sortir? - Entrez Monsieur! Je vous en prie... Pardonnez-moi... J'étais en train de manger.... Désirez-vous un verre de vin? - Non, non merci... Excusez-moi... Je vous laisse finir votre repas. Heu, excusez-moi, comme il est déjà plus de 3 heures et demie... Je pensais que... Pardon, je reviendrai plus tard... - Mais non! Ne partez pas Monsieur Vermer ! - Pardon... Wer-ner... Pas Veermer, Wer... Ner... - OK, Monsieur. Vert Nerf... Ca me fait vraiment plaisir de vous voir. Ne faîtes pas attention... Vous savez, je mange à n'importe quelle heure... Disons quand j'ai faim... Donc... Asseyez-vous. (Je sais bien que ce "donc"-là n'a strictement rien de logique... Mais je ressens aussitôt, au moment-même où je prononce, ce "donc"-là... comme une sorte d'évidence, comme la conclusion d'une démonstration imparable). Tout cela n'a aucune importance, c’est évident, mais tous deux, lui et moi, avons envie de nous parler... de lier connaissance! "Donc"... il s'assoie. Il habite, me dit-il, au bas de la butte sur laquelle est construite la fermette. Il m'a observé depuis le début, chaque fois, le jour, la nuit, l'été, l'hiver... Il sait, lui, que j'ai creusé entre les 3 pommiers, puis entre les 3 chênes. Je le laisse parler, je veux savoir exactement ce qu'il connaît de moi, de toute cette histoire. Mais comment faire pour ne pas lui en apprendre davantage, pour ne pas lui dévoiler tous mes secrets? Impossible qu'il soit au courant du cyanure, ni des lettres... - Le pharmacien du village m'a dit que vous aviez trouvé du poison dans votre cave...? - Exact... J'ai pensé que ça pouvait être dangereux de le jeter comme ça, aux ordures... Non? - Vous avez eu raison... On ne doit pas laisser le cyanure traîner n'importe où! - Mais... Qui vous a dit que c'était du... cyanure? - Je viens de vous le dire: c'est le pharmacien. J'ai bien connu son père, on a fait la guerre ensemble! Enfin... Ensemble... Si j'ose dire! C'est lui qui m'a fait prisonnier à la Libération. - Heu... prisonnier, vous? - Oui. C'était tout à fait normal à cette époque, vous savez... le pharmacien, je veux dire son père, était F.F.I et moi, j'étais... Heu... Comment dire? Il semble hésiter... (un instant j'ai pensé qu'il avait dû être collabo... En fait il "rectifiait la position", tout juste comme si après avoir reboutonné son col, il s'apprêtait à se mettre au garde-à-vous et à claquer des talons.) - J'étais... cher Monsieur, Capitaine de la KriegsMarine. Mon nom est Werner... Herbert Werner, capitaine du sous-marin U-953. Je n'ose lui demander son propre N° matricule. Bon d'accord... Officier allemand... Admettons... Pourquoi pas... Mais que venait faire la Marine allemande entre Brive et Cahors en 1945? Qu'est-ce qu'il me raconte, ce fou? - Mais, Capitaine... Vous savez bien que la mer se trouve à plusieurs centaines de kilomètres d'ici... que ce soit l’Atlantique, ou la Méditerranée, c’est tout aussi loin! - Jawohl! Je sais bien! Je vais vous raconter comment je suis arrivé ici... enfin jusqu’à là-bas... à 500 mètres de votre maison, dans la ferme du bas... - Attendez... Stop - C'est le délire total! Je vois ce type pour la première fois... Et si je le laisse continuer, il va me dire qu'il est venu ici en... ??? !!! - ???... Allô Jean-Claude Bourret, venez vite! Je tiens un extra-terrestre! Et vous savez quoi? Il est arrivé ici, en plein milieu du Périgord Noir, à bord de - non! Eh bah non, pas une soucoupe volante! Non... Perdu! Non! Mieux que ça... et oui:... en sous-marin!!! - Avant la guerre j'étais simple cuisinier, à bord d'une pirogue. Il m'amuse de plus en plus le pitaine! J'ai beau chasser de mon esprit tous les calembours qui m'obsèdent, rien à faire... Seul peut-être le respect que m'inspire le vieil homme m'empêche de lui sortir dans un grand éclat de rire: "Mais, tu rêves, Herbert!". - La pirogue... c'est le nom que nous donnions aux sous-marins du type II, à cause de leur excellente maniabilité mais surtout du fait de leur taille réduite. Cependant nous ne pouvions emmener à bord plus de trois semaines de provisions. Impossible dans ces conditions de quitter l'Europe. Je suis impatient... Je le vois déjà, à bord de sa pirogue, remonter la Garonne et le Lot, tel un nouveau Viking produit du IIIème Reich, recevant sur son casque à pointe des nuées de flèches tirées des tours carrées du pont Valentré... Que de méandres pour parvenir jusqu'ici. Patience... Nous ne sommes qu'en 1939... - Vous savez, ce petit bateau mesurait quand même 44 m de long! On dirait qu'il devine mes pensées, manoeuvre par avance pour éviter l'objection, la contourne ou la détruit calmement... Pas d'erreur c'est un pro... Si je l'attaque il est capable de plonger, et de disparaître à jamais! Sacré Némo! - Excusez-moi Monsieur Werner... Vous permettez que je vous appelle Herbert? - Mais bien sûr, cher voisin, je vous en prie! - Dites-moi, Monsieur Herbert, pardon... Herbert... Heu... Voulez-vous goûter mon Monbazillac? (mon Mont... Ca le fait rire... C'est un grand enfant le marin). - Où en étais-je? - Vous étiez cuisinier sur une pirogue de 44 mètres. - Oui... C'était le bon temps... A cette époque-là nous devions regagner notre port d’attache dès que nous avions épuisé notre réserve de torpilles. C'est triste à dire, mais nous étions souvent impatients de tirer un coup pour pouvoir dormir, et souvent deux. - Je n'ose comprendre. Comment ça... tirer un coup? - En début de mission, l'emplacement de plusieurs couchettes était occupé par des torpilles... si bien qu'il fallait en tirer au moins 2, et mettre en place les 2 suivantes pour pouvoir déplier ces couchettes. En attendant, les 25 hommes d'équipage alternaient les tours de veille. (Ah! L'organisation allemande!) - Et la nourriture? - Excellente au départ, je veux dire au début de chaque mission... On avait du pain frais, du salami, des saucisses, des fruits même... Mais hélas tout se gâtait très vite, et c'est le mot juste. Vous savez... le lapin blanc... Voilà qu'Alice me revient, soudainement... - Le lapin blanc... Oui? - Le pain moisissait très vite, et se recouvrait d'un duvet blanc... On appelait ça le "lapin", mais on le mangeait quand même, ce n'était pas pire que ce truc à base de soja et dont j'ai oublié le nom, mais son odeur de moisi me reste toujours là, présente à ma mémoire... D'ailleurs toute la nourriture finissait par sentir le gas-oil. Dans un sens c’était tant mieux, ça recouvrait des odeurs bien plus insupportables... - Herbert... Soyez gentil... Epargnez-moi les détails... Je viens tout juste de dîner! Il s'excuse, va pour me raconter une anecdote, se ravise... et après avoir esquissé un sourire, me dit: - Jawohl, désolé... Pourtant je vais quand même vous raconter une histoire de W.C., mais je vous rassure... Elle n'a absolument rien de scatologique. - Joli paradoxe! Je ne vois pas comment cela est possible... Mais je veux bien vous croire... Allez, Admettons... - C'était assez compliqué l'usage des toilettes dans un sous-marin... Bien qu'il y ait, en général, deux cabinets de toilettes à bord, l'un d'eux était souvent occupé par des munitions ou des réserves. Et lors des attaques il était rigoureusement interdit de l'utiliser, cause du bruit d'une part, mais aussi pour éviter tout débris flottant à la surface pouvant nous faire repérer... Un jour que les toilettes étaient bouchées à bord du U-110, un marin de la Clique Noire commit l'erreur fatale de jeter de l'eau de mer dans le compartiment des batteries. Le dégagement de vapeurs de chlore qui s'en suivit nous obligea à faire surface. Et c'est comme ça que nous fûmes attaqués par un avion et contraints d'abandonner le sous-marin. Cela s'est passé en Mai 1941, au Sud du Pays de Galles, dans le Canal de Bristol. - Vous n'aviez pas d'eau douce à bord? - De l'eau douce? Oui, bien sûr... Mais, en général, très peu... vraiment très très peu... Surtout quand, pour augmenter la portée de notre U-boat, on décidait avant le départ de remplir l'une des soutes à eau, non pas avec de l'eau douce, mais avec du gas-oil. Alors, le rasage... la lessive... le nettoyage... Tout cela était remis à plus tard... en réalité, à la fin complète de la mission. La Marine nous avait pourtant donné un savon soi-disant capable de mousser à l'eau de mer. Mais personne ne l'appréciait parce que d'une part il moussait à peine, et surtout parce qu'il nous laissait sur la peau un dépôt bizarre, encore plus gênant que la crasse elle-même! - Et vous me disiez que c'était le bon temps? - Non... Le bon temps c'était sur la pirogue... mais là, nous étions sur un type VII, dans l'Atlantique Nord, en Mai 1941, un engin de 66 mètres avec 44 marins à bord. - Et parmi eux, il y avait des types de La Clique Noire?... Des nazis? - Pas du tout... Contrairement à la LuftWaffe, l'aviation chérie du gros Göring, il n'y avait pratiquement chez nous, aucun Nazi dans la KriegsMarine... Non, la Clique Noire, c'était le nom de l'équipe des mécaniciens. Ils étaient tout noir, recouverts de cambouis... Quant aux autres, ceux qui armaient les canons, chargeaient les torpilles, et surveillaient le pont on les appelait "Les Seigneurs de la Mer". - Les Seigneurs de la Mer... C'est très joli!... Et le capitaine, on l'appelait comment? - On l'appelait Le Vieil Homme, même s'il n'était pas toujours le plus âgé, il jouait toujours le rôle du Père... C'était comme ça à bord de tous les U-Boote. D'ailleurs, on avait tellement l'esprit de famille, que tout le monde surnommait l'Amiral Dönitz... Tonton Karl, c’est vous dire! - Passionnant votre album de famille, Herbert, pourtant il y a beaucoup de choses qui me mettent mal à l'aise dans toute cette histoire! J'ai sincèrement du mal à imaginer les nobles "Seigneurs de la Mer" guettant lâchement leurs proies inoffensives, des navires marchands, des cargos, pour les couler, en toute innocence, naturellement, sans sommation, impunément, au coeur des nuits glaciales de l'Atlantique Nord... Avouez que tout cela ne paraît pas particulièrement chevaleresque? Non? - Détrompez-vous, les choses étaient loin d'être aussi simples, loin de là! Soyez réaliste... Imaginez un seul instant ce qu'il serait advenu à un sous-marin qui aurait osé se présenter devant un convoi en tirant quelques coups de semonce. Un U-boat repéré devenait immédiatement vulnérable, pratiquement condamné, en tout cas obligé de fuir. Par ailleurs, les navires d'escorte des convois étaient bien plus rapides que les sous-marins en plongée, oui, bien plus rapides, je vous assure! A ce propos, peu de gens savent que nous nous déplacions principalement en surface. Paradoxalement, c'est à la surface que nous étions le moins repérable par les sonars, et puis la plongée nous faisait consommer de l'oxygène et usait très rapidement nos batteries. Voilà pourquoi nous approchions des convois en surface, à la faveur de la nuit. La plongée n'était effectuée qu'en tout dernier lieu, durant l'attaque rapprochée... période durant laquelle le canon du pont ne pouvait plus être utilisé. - Rassurez-moi Herbert, vous aviez quand même des torpilles à votre disposition? - Ah! Parlons-en des "torpilles"... comme vous dites! Au début de la guerre... ces torpilles... ces satanées torpilles ne nous ont pas plus servi que des fusils en bois! Leurs détonateurs fonctionnaient vraiment très mal, parfois trop tôt... parfois trop tard... le plus souvent jamais, quand ce n'était pas le moteur même de la torpille qui lui faisait faire un grand arc de cercle, à la manière d'un boomerang, pour revenir tout droit sur le U-boat qui l'avait lancée! Une véritable catastrophe ces torpilles, en tout cas jusqu'au printemps 1942. Par la suite les choses se sont bien améliorées. - Je pensais, moi ... et vous allez voir comme je suis contrariant Monsieur Werner, qu'au contraire, c'était à partir de 1942 que les choses s'étaient mises à tourner mal, vraiment très mal pour vous. Je me trompe? - Pour l'Allemagne oui, 42 c'est vrai, mais pas pour les U-Boote, ce fut même exactement l’inverse! Ce n'est pas vous qui êtes contrariant... c'est tout ce qui concerne les U-Boote. C'est toujours le contraire avec les sous-marins, toujours!. - Comment ça ... toujours le contraire? - Et bien, on regarde un sous-marin... on se dit qu'il est conçu pour naviguer sous l'eau, et puis... c'est l'inverse, enfin... je veux dire qu'il navigue surtout en surface, c'est le premier paradoxe. On le croit redoutable, indétectable... en vérité il est aveugle, sourd, et souvent muet... il est lent, très lent... incapable d'attaquer seul, il doit se regrouper "en meute" et se laisser diriger par des ordres radios venus d'ailleurs. On le croit lâche, et beaucoup moins exposé que les autres corps d'armée... il n'en est rien, c'est, là encore, l'inverse: sur les 39.000 marins envoyés en mission pendant cette guerre, plus de 30.000 n'en revinrent jamais. Ce fut même, parmi tous les corps de l’armée allemande, le pourcentage de pertes le plus élevé! - Mais vous Herbert, vous en êtes revenu!... et bien vivant! J'en suis très sincèrement heureux, alors ne m'en veuillez pas s'il m'arrive de sourire ou de vous taquiner. En lui servant un autre verre de Monbazillac, je lève le mien à la santé de l’Oncle Karl (le tonton teuton), et à celle de mon voisin (germain). - 1989! Fameuse année!... jubile Herbert. Puis il ajoute: Je connais très bien ce vin là... Je vous raconterai... D'ailleurs nous pourrions en parler chez moi, dès ce soir si vous voulez. Accepteriez-vous d'être mon invité? J'ai mis de côté une surprise pour vous. J'hésite un peu... par politesse peut-être, en fait j'ai vraiment hâte de connaître la suite de son histoire... Du coup, j’en oublierais presque la mienne. Comment est-il arrivé jusqu'ici... en sous-marin?... - Vous semblez hésiter? Et si je vous précisais qu'il s'agit d'un très bon Tirecul? - Attendez, vous voulez dire... que vous avez du Château Tirecul-la-Gravière? - Exactement! Et, qui plus est... de 1975! Vous ne pensez pas que, vu son grand âge, ce serait un crime de le faire attendre davantage, non? Qu'en dites-vous cher voisin? - D'accord Herbert, à ce soir... Je suis impatient de connaître la suite de votre histoire! La maison est discrète. Petite en façade, grise, bleue, blanche, peu importe... On est déjà rentré que c'est un autre monde, une autre perspective. Des pièces baignées d'une lumière douce se succèdent... dans n'importe quel sens, à n'importe quel étage. A peine se souvient-on de l'escalier tournant qu'un grenier à tout vent vous reçoit sans malice, entre tuiles disjointes et planches de chantier... entre les rayons du soleil et, là à droite, en contrebas... l'herbe tendre. Aucun souffle, tout est calme, bizarrement sans poussières, malgré la rouille des vélos d'enfants accrochés dans un coin. Comment être aussi sage? aussi innocent? - Dites-moi, Herbert, quel est votre secret? - Le lit en fer forgé? Je l'ai trouvé, abandonné sur le bord de la route... parti pour la ferraille! - Non, je veux dire tout ça... cette harmonie quadrillée de tapis... de meubles qui donnent envie d'écrire... - Çà? c'est une mée, une mée à pain... une espèce de pétrin rustique où les anciens laissaient reposer la pâte. Le bougre fait semblant de ne pas comprendre, volontairement, non "par - pudeur" mais plutôt par esprit de finesse, esprit de fragilité... Comme s'il voulait ignorer ce voile si fin, qui plane à l’instant... pour ne pas le tacher, le déchirer ou simplement l'alourdir, de peur qu'il ne retombe! Et il n'en dira rien, tout en parlant de tout: de la cuisson du pain, de l'odeur du pain, du bruit du pain... "des" bruits du pain, il n'en finit pas de nuancer, de préciser mille et mille détails... tous plus croustillants les uns que les autres. Et puis soudain, c'est la cuisine baignée de l'odeur sucrée des pommes de terre sautées. Il me tend un verre de Tirecul 75... Belle robe jaune paille, légèrement ambrée par les années... Le mien sentait les fleurs sauvages, celui-ci nous offre sans détour ses arômes de miel... Il est plus onctueux, un peu moins corsé, mais il a gardé ce même goût de pain grillé... Inimitable!!! - Vous savez, j'en suis très fier... Pourtant il n'égalera jamais celui que j'avais gardé depuis 1945, une douzaine de bouteilles... inestimables! - A propos... 45, c'était pas une année banale Monsieur Herbert? - C'est exact. 1945 ne fut certainement pas une année "banale", comme vous dites! En 45, quand les américains sont finalement arrivés en Allemagne, figurez-vous que, moi, j'étais toujours en France. L'Histoire, elle, m'avait oublié, avec quelques autres dans les environs de Royan, la poche de Royan, soi-disant qu'on était encerclé... enfin, si l'on veut... Ah Ah Ah, ça ne m'a pas empêché d'arriver jusqu'ici, oui, là, dans cette maison, où nous sommes, j'étais déjà ici, moi, en Septembre 1944!!! - Attendez, je vous croyais prisonnier en Angleterre? - En 1941, oui, bien sûr... prisonnier... avant, oui... mais j'me suis évadé, tiens pardi... bien sûr! - Et... bien sûr, vous êtes arrivé ici... à la nage? - Oui, par la mer, oui, bien sûr, mais en vache à lait. - ???... ????... !!!... Comment ça,... en vache à lait par la mer? - Les "vaches à lait"! C'est le nom qu'on donnait aux gros U-Boote chargés de ravitailler les sous-marins d'attaque. Ils nous attendaient en pleine mer... Ils étaient nos stations-service, en quelque sorte. - Vous voulez me faire croire que vous avez réussi à tromper la vigilance de vos gardiens, en plongeant dans la mer... et à nager tout droit, au fond de la Manche, vers une vache à lait qui vous attendait ? Avouez que c'est beaucoup plus dur à avaler que votre Monbazillac! - A la vôtre! Prosit!!! Je vais vous raconter, mein Herr... Voilà comment ça s'est passé: au moment de notre capture, nous avions l'ordre de saborder le U-boat... C'est idiot mais les fumées de chlore ont tout empêché! Ca nous brûlait les yeux cette saloperie, on ne pouvait plus respirer, on ne voyait rien... C'est même un miracle qu'on ne soit pas tous morts asphyxiés! Et puis tout s'est passé très vite. Les anglais nous ont tous repêchés. Le hic c'est qu'ils ont capturé aussi le sous-marin intact. Il leur a suffit d'attendre une demi-journée pour s'en emparer sans tirer un seul coup de feu, monter à bord et récupérer le journal de bord! Mais aussi... le matériel ultra secret qui nous servait à crypter nos messages. Il s'agissait d'une mécanique pleine d'engrenages. On n'a pas tardé à m'interroger à propos de cette machine... comment elle fonctionnait... et ceci et cela... des tas de questions auxquelles je ne comprenais rien! Le type qui m'interrogeait me parlait en allemand... C'était drôle de la part d’un anglais, c'était pas normal, mais je le trouvais sympathique... Et je ne crois pas qu'il me mentait en disant qu'il allait me sortir de là. C'était bizarre notre relation, j'étais en somme son prisonnier, pourtant il me traitait comme un allié, oui sincèrement... Il avait l'air d'oublier que nous étions en guerre, qu'il était anglais, et que j'étais allemand, c'est à dire son ennemi. Il ne pensait qu'à cette machine... on aurait dit qu'elle le fascinait, elle lui faisait oublier tout le reste. Il devait avoir un grade très élevé, parce que tout ce que je lui demandais m'était apporté aussitôt. Il voulait percer le secret de cet engin... et moi je ne pensais qu'à m'évader. Nous étions tous les deux obsédés. Alors... - Alors vous avez convenu tous les deux d'un marché... donnant-donnant... - Non-mais!!! Pour qui me prenez-vous? Vous oubliez un peu vite que j'étais Capitaine de la KriegsMarine!!! Herbert paraît furieux... J'ai bêtement froissé son honneur d'officier... - Pardon. Excusez-moi... heu.. et puis... heu... alors qu'avez-vous fait Capitaine Werner? Il se redresse soudain du fond de sa chaise, finit d'un trait son verre de Monbazillac, le repose, puis se relève brusquement... - Mais vous ne voyez donc pas que les kartoffeln sont en train de cramer??? Ouf! en m'engueulant il vient de sauver d'un seul et même coup l'honneur de l'Amiral Dönitz, son honneur à lui... et celui des patates sautées... Je l'ai échappé belle! La réconciliation se fera aussitôt, grâce au plat fumant qu'il est en train de nous sortir du four... - Achtung! Schnell!! Chaud devant! Chaud!!! Tenez, aidez-moi voulez-vous? Allez, raus!!! Pendant que je sers, débouchez donc le Bordeaux... Nein! Non! pas celui-là... pas le blanc! Mein Gott! Le rouge! Ja! Depuis que je lui ai donné du "Capitaine", l'aurait tendance à faire dans l'autoritaire le Herbert... pas très cool le Helmut... pourtant tout se calme quand nous dégustons en silence les cèpes gratinés qui recouvrent les escalopes forestières à la crème... un délice... Nous savourons... - Je n'ai jamais eu l'intention de négocier quoi que ce soit, je savais que cette machine représentait la vie de plusieurs centaines de camarades, isolés, protégés par cet isolement, par l'impossibilité même qu'avaient alors les anglo-américains de nous localiser. - Attendez ... Les Américains n'étaient pas encore entrés en guerre au printemps 41? - Oui! Et alors? - Vous avez dit : '"Les Anglo-américains ne pouvaient pas nous localiser..." - Ah! Je vois ce qui vous dérange... Vous pensez que les américains n'ont commencé à nous considérer comme des ennemis qu'après Pearl Harbour? Donc pas de problème avec eux avant le 7 Décembre 1941? C'est bien ça? - En quelque sorte... oui. - Il y a les dates officielles, monsieur... et puis il y a les autres... les vraies! - ...mais encore? - Pearl Harbour... c'est un truc qui m'a toujours fait bondir! Les Etas-Unis attendaient Pearl Harbour. Ils ont souhaité Pearl Harbour ... Ils n'attendaient que ça! Hélas personne ne pourra jamais prouver qu'ils ont eux-même programmé cette soi-disant surprise! - Là, vous faites un peu fort, mon Capitaine! - Forcément que je fais fort! Je voudrais vous y voir, vous, à contester tout seul l'histoire officielle... Allez-y pendant que vous y êtes ... Traitez-moi de révisionniste ... Allez-y! - Je ne mets pas en doute ce que vous me racontez, simplement, je pensais que les Etats-Unis étaient restés à l'écart du conflit jusqu'au 7 Décembre 41, date de l'attaque de leur base de Pearl Harbour par les japonais, c'est tout... - C'est tout... Voilà... On est en 1941, les américains jouent au billes comme des enfants sages, avec des porte-avions, des bombardiers, des avions de chasse, gentiment, c’est Luna Park ... ça s'appelle Pearl Harbour, c'est le Disney-Land du Pacifique... c'est gentil, c'est mignon, c'est très calme... Et puis soudain, les vilains japonais viennent les attaquer, au beau milieu de leur jardin d'enfants, en pleine paix radieuse, pendant que la moitié de l'Europe est occupée par l'Allemagne depuis 2 ans? Non! Vous savez bien que ça ne tient pas debout! Tout le monde sait que ça ne tient pas debout une seule seconde! Pourtant les livres d'Histoire continuent encore de nous présenter la métamorphose de la neutralité américaine comme une grosse surprise, comme une traîtrise innommable... Et vous, vous, vous gobez ça? - La population américaine ne voulait pas d'une deuxième guerre mondiale. - Et la population anglaise, française, ou italienne? (ne parlons pas des allemands, je sais ce que vous allez me dire)... Evidemment qu'ils n'en voulaient pas! Evidemment que l'isolationnisme était la caractéristique première de la politique U.S! Evidemment que Roosevelt devait ménager son opinion publique! On est bien d'accord. La vérité, c'est que les Etats-Unis devaient trouver un motif officiel pour entrer en guerre aux côtés de l'Angleterre, et qu'ils n'ont pas attendu ce prétexte pour s'y préparer, ni pour aider ceux qui de tout temps furent leurs alliés. - Vous oubliez La Fayette, mon Capitaine! - C'est ça, changez de sujet ... Vous n'imaginez quand même pas pouvoir noyer le poisson avec un type comme moi, un sous-marinier? Blague à part, les américains parlent quand même plus souvent l'anglais que le français, non? La Fayette ou pas! On dirait que vous n'avez jamais entendu parler de la loi Prêt-Bail, ni de la Charte de l'Atlantique? - Non.... et ça disait quoi? - Deux accords, signés ouvertement contre les forces de l'Axe, bien avant Pearl Harbour, rien de très grave, seulement deux façons pour les américains de rentrer dans la deuxième guerre mondiale sans la déclarer. - Alors, d'après vous, Pearl Harbour, ce serait une mise en scène montée par les américains ? Un Tora,tora,tora Number One, mis au point par la Metro-Goldwin-Meyer et signé Francis Ford Coppola? - Y’a de ça... la musique en moins. - Et vous, Herbert... vous auriez mis quoi, vous, comme musique? - Moi, j'aurais mis "The Sound of Silence", ou la troisième mais sans l’orgue, ou "le" troisième, je veux dire "le" troisième porte-avions. Avant l'attaque japonaise, il y avait 3 porte-avions à Pearl Harbour... Comme par hasard, la veille de l'attaque, il n'en restait plus un seul, vous m’entendez? plus un seul! Ils étaient tous partis... miraculeusement échappés... loin... évanouis... à l'abri. - 2000 américains tués quand même! Ca fait cher le calcul. - Vous savez, à Dieppe, moins d'un an plus tard, les alliés n'hésiteront pas à débarquer 6000 soldats, pour rien, dont plus de 4000 seront tués ou blessés, pour rien... seulement pour voir... pour étudier le résultat. - Cette fois, vous dépassez les limites du cynisme Monsieur Werner! - Moi, cynique? Parce que je vous explique comment à cette époque on n'hésitait pas à sacrifier des milliers d'hommes en une seule journée, au nom de calculs secrets! Je devrais vous raconter l’histoire du Laconia, et ensuite je vous raconterai Mers El Kébir, Coventry, Dresde, Hiroshima, et plein d'autres histoires toutes aussi lamentables... mais toutes aussi vraies. C'est la vérité qui est cruelle... pas moi! - On s'évade du sujet... où en étiez-vous? - ...à mon évasion, justement! Voilà comment j'ai manoeuvré: pour gagner du temps, et leur confiance, j'ai commencé par faire semblant de coopérer, en leur donnant quelques indications sans importance... Je veux dire des informations que je savais inscrites dans les documents déjà saisis par les Anglais. Quelques jours plus tard, j'ai demandé qu'on m'apporte la radio qui était restée à bord du U-boat, pour effectuer, disais-je, des démonstrations plus "parlantes". J'ai procédé devant eux à l'envoi de codes simples, et puis, j'ai dit qu'il fallait désormais attendre la réponse. Ce qu'ils ignoraient, c'est qu'à leur nez et à leur barbe, je venais de contacter une vache à lait... et que mes petits camarades m'envoyaient en réponse leur position maritime précise. La défense de la côte anglaise n'a pas vu arriver les deux hommes-grenouilles venus me chercher par une nuit sans lune à marée haute, au bord d'une falaise où j'avais obtenu l'autorisation de me promener, accompagné d'un garde. De cet endroit privilégié, je devais vérifier, avais-je prétendu, sur un ton des plus énigmatiques... la position de certaines étoiles... entrant, certaines nuits, et à certaines heures, dans une... certaine codification de... certains messages... ceci, naturellement, dans le but de fournir... certains renseignements. J'ai attendu que mon gardien ait le nez bien perdu dans les étoiles pour lui asséner un grand coup sur la nuque... de quoi lui faire admirer d'autres galaxies. Puis soudain, j'ai plongé du haut de la falaise! Il n'y a pas eu un cri, pas un seul coup de feu, pas de sirène, pas de projecteurs... rien... juste l'énorme bruit régulier et renflé par intervalles des vagues frappant contre la falaise. L'eau était glacée... J'ai bien cru que les hommes-grenouilles ne viendraient jamais! En moins de trois minutes ils étaient pourtant là, me prenant chacun par un bras pour me hisser sur un canot pneumatique... C'est alors que l'alarme a déchiré la nuit. On voyait les anglais courir sur la falaise comme des fourmis. Il y a eu quelques coups de feu qui déjà ne pouvaient plus nous atteindre. Deux faisceaux de projecteurs fouillaient bizarrement le ciel, et puis la mer, mais sans parvenir à nous accrocher. Dix minutes plus tard la vache à lait pointait le bout de son énorme museau. Au loin, sur la falaise, les fourmis étaient devenues minuscules, bien plus petites que les étoiles... les merveilleuses étoiles! Je laissais derrière moi mes camarades, l'Angleterre et la machine à engrenages. Mais aucun code utilisable n'avait été livré, aucun! Voilà comment j'ai pu regagner le Havre. - C'est fascinant votre histoire, Werner... un peu rocambolesque, mais très poétique. Du Jean-Jacques Rousseau revu par Baudelaire et Alexandre Dumas... Fascinant! - Y a rien de fascisant là dedans! - Je n'ai pas dit fascisant... J'ai dit fascinant, comme... lancinant. - Vous vouliez dire... bassinant? Aurait-il rapporté de son séjour en Angleterre une certaine dose d'humour, le Mister Werner??? - Attendez, le plus invraisemblable n'a pas été mon évasion, il y a eu bien plus incroyable par la suite! D'abord la Floride en 1942, puis l'Argentine en 43, et enfin la Normandie, en 44. - Doucement! Vous voulez dire que vous vous trouviez au large de la Floride en 1942? - Parfaitement! Nos U-Boote étaient capables d'arriver jusque là, ravitaillés en cours de route par les vaches à lait! Eh oui! Nous pouvions torpiller des dizaines de cargos américains qui laissaient leurs feux allumés toute la nuit, en toute inconscience. - Leurs feux? - Oui, leurs lumières! De vrais sapins de Noël, j'vous dis! - Et quelle fut leur réplique? - Elle ne se fit pas attendre... Ils se mirent à construire bien plus de bateaux que nous en coulions. C'est tout simple! - Vous voulez dire... qu'ils ne cherchèrent même pas à se défendre? - Si, bien sûr, mais ce n'est pas la mise au point des convois escortés, ni la fabrication de destroyers qui nous fit renoncer. La vérité, c'est que dans notre dos, aux larges des côtes française, des U-Boote commandés par des capitaines pourtant expérimentés disparaissaient sans raison. Ce n'est que bien plus tard que nous avons compris ce qui s'était passé dans le Golfe de Gascogne. Jusque là, nos sous-marins attendaient la nuit pour refaire surface et recharger leurs batteries. L'aviation anglaise était alors incapable de les repérer. Tout changea quand ils purent embarquer des radars sur leurs coucous. C'était en 1942. On n’avait encore jamais vu un avion nous attaquer la nuit... ça allait changer... et comment! L'Amiral Dönitz nous demanda de rentrer au bercail à toute vitesse, en attendant d'y voir plus clair. - Vous êtes certain que les radars Anglais vous localisaient depuis l'Angleterre? - Non! J'ai seulement dit que leurs attaques aériennes avaient lieu la nuit, à l'aide de radars embarqués. - D'accord, mais comment parvenaient-ils jusqu'à vous? puisque ces fameux radars n'avaient qu'une portée limitée de quelques kilomètres? - Nous étions repérés de loin, de très loin même, à plusieurs milliers de km, et par autre chose que des radars. Vous ne devinez pas? - Vous avez été trahi ?... Des espions anglais infiltrés dans la KriegsMarine communiquaient vos positions à Londres? C'est ça? - ...bien plus triste que ça! - Plus triste qu'une trahison? - Oui... la tristesse de comprendre que notre perte avait été causée par la confiance aveugle que nous portions à Enigma. C'est véritablement la confiance allemande en la mécanique allemande qui nous a perdus! - C'était quoi, au juste Enigma? - Une espèce de machine, pleine d'engrenages, mise au point par nos propres services secrets. Une machine qui servait à crypter nos communications-radio. Au lieu d'envoyer un message du genre: "Nous sommes à 20° de Longitude Ouest, 45° de Latitude Nord, nous faisons route vers... etc.", Enigma, c’était son nom, traduisait ce message en une longue série de chiffres complètement incompréhensibles, du genre "45354538031313383... 45121... etc...". C'est ce charabia qui était envoyé par radio. Quiconque recevait ce message ne pouvait le comprendre sans l'avoir traduit auparavant, à l'aide d'une autre machine Enigma. Et nous étions les seuls à posséder ce genre de mécaniques. Quand bien-même les Anglais se seraient saisi d'une telle machine, son fonctionnement leur serait resté totalement incompréhensible... totalement. - Une machine Enigma ne pouvait fonctionner que dans les mains d'un Allemand? - Chaque machine possédait des engrenages particuliers, que l'on devait chaque fois positionner différemment, selon l'heure, le jour de l'émission ou de la réception du message. En supposant qu'une machine Enigma soit tombée au mains des Anglais, ils se seraient heurtés à des milliards de combinaisons à effectuer au hasard, à l'aveuglette, ce qui leur aurait interdit tout succès avant des années. Ca leur était arithmétiquement impossible, comme à un idiot qui tenterait de gagner une partie d'échec sans jamais avoir appris les règles du jeu, et qui, de surcroît, déplacerait ses pièces au hasard... pour voir! Non... Enigma était invulnérable! Arithmétiquement invulnérable! - Et pourtant... - Et pourtant, le code allemand fut percé par les Anglais, sans espion, sans mode d'emploi, et même sans l'aide de l’Arithmétique! - Mais... alors comment? - Ce fut longtemps un mystère pour moi, et qui dura, pour beaucoup de gens, bien après la fin de la guerre. Savez-vous que jusqu'en 1959, et même sûrement après, l'Amiral Dönitz lui-même, n'avait toujours rien compris? - Et alors? Ce mystère...? Il n'attend pas la fin de ma question. - Soyez gentil, resservez nous du café, je vais chercher mon carnet de bord. Tout y est noté, et ma mémoire n'a plus la même précision. Il se lève, tend son bras au dessus d'un buffet Henri II, et après avoir soigneusement essuyé la couverture brunie d'un vieux carnet, le feuillette, parcourt du regard quelques pages, puis marque soudain une pause interminable... Il lit: - U-502- von Rosentiel, U-165- Hoffmann, U-578- Rehwinkel, U-705- Horn, U-751-Bigahl. - Vos anciens collègues? - Plus précisément il s'agit de la liste des disparitions mystérieuses dont je vous ai parlé. - Dans le Golfe de Gascogne? en 42! - Bravo! Je vois que vous suivez. Très bien. Il tourne une dizaine de pages, semble lire quelques lignes en silence, et me dit, comme s'il revivait soudain les événements: - Deux ans plus tard, nous étions dans le secteur de Bayeux, en protection de la batterie de Longues. Le 30 Mai 1944, vers 23h, la radio de mon U-boat reçut un message surprenant qui m'était adressé personnellement. Ce message me conseillait "amicalement" de quitter la région au plus vite, de filer à toute vitesse vers Bordeaux, puis de remonter la Dordogne jusqu'à Bergerac, et enfin, d'attendre sur place de nouvelles instructions. C'était complètement insensé! Un U-boat navigue habituellement en mer, pas dans les fleuves, à la rigueur à l'entrée des estuaires, et encore! Le message poursuivait: "Je connais très exactement votre position... Souvenez-vous d'Enigma... C'est par pure gratitude que je vous donne ce conseil. Je vous surveille depuis votre départ d'Angleterre. Faites vite! Vous êtes dans l'oeil du cyclone. Demain il sera trop tard". Signé A.T.E. - Attendez ... Vous avez dit: A.T.E ? - Oui... Pourquoi? - Heu... pour rien... continuez!... C'est passionnant! - Dans les jours qui suivirent, un véritable déluge de bombes s'abattit sur notre secteur. Aucun doute, la batterie de Longues finirait bien par craquer sous ces milliers de tonnes d'acier tombées du ciel. Je commençais à prendre de plus en plus au sérieux le message de mon ange gardien, d'autant plus que la Base de Royan était mieux à même de nous protéger. Mon U-boat ne paraissait plus d'aucune utilité en Normandie. Vraiment. Il n'y avait là-bas aucun navire à l'horizon, et il aurait été suicidaire de vouloir tirer avec notre petit canon sur les bombardiers qui nous survolaient. Pendant la semaine qui précéda le débarquement, le Poste de Commandement, seul et à flanc de falaise, situé à 300 mètres en avant des casemates, a vu toutes ses lignes téléphoniques progressivement coupées par le déluge de bombes dont le site fut arrosé. Pouvez-vous imaginer une avalanche de milliers de bombes dont certaines pesaient plus de 2 tonnes? - Oui, j'imagine, mais... comment les hommes qui se trouvaient là-dessous pouvaient-ils supporter ça? - L'Organisation! - L'organisation allemande est certes réputée, mon Capitaine, mais je ne comprends pas très bien... - Je parle de L'Organisation avec un T Majuscule, de L'Organisation Todt! A cause des restrictions de plus en plus dures, la nécessité nous interdisait la quantité, mais le Mur de l'Atlantique, même s'il devait rester largement inachevé, même s'il n'a jamais été un vrai mur, a été bâti avec le meilleur béton du monde. Pour du béton, c'était du béton. Sans l'épaisseur (au moins 2 mètres) et la qualité de ce béton, les soldats de Longues n'auraient pas tenu une journée. Ils purent ainsi continuer de nous envoyer des messages-radio, régulièrement . Je lui fais signe de poursuivre, il replonge aussitôt son nez dans le carnet. - Dans la nuit du 4 au 5 juin, grâce à leurs observations, et à notre schnorchel, nous avons pu profiter d'un bref répit pour quitter le secteur de Longues. Le 6 juin, vers minuit, nous croisions déjà les feux de Cherbourg. Les messages en provenance de la batterie devenaient d'heure en heure plus inquiétants... De minuit à l'aurore, ils supportèrent une première vague d'un bon millier de bombardiers-lourds de la R.A.F. suivie à l'aube, du passage de quelques 1400 bombardiers moyens et légers de l'U.S. Air Force... Et pourtant! Au lever du jour ils tenaient encore... Quand soudain, ce fut un cri d'horreur: "Sie kommen!!!" Le P.C. de Longues fut le premier à m'annoncer l'arrivée de la monstrueuse armada alliée, plus de 4000 navires! Après les avions, des centaines, oui des centaines et des centaines de bateaux fonçaient droit sur eux! Cette fois il fallait faire vite. J'en avais assez vu. C'était même un miracle que mon sous-marin n'ait pas encore été touché. Je donnais l'ordre de mettre immédiatement le cap sur Brest, en avant toutes. Et pourtant, le Jour J, à l'heure H, à 5h 37, ce matin du 6 Juin 1944, la batterie de Longues gardait toujours ses 4 gros canons... intacts, et n'hésitait pas à ouvrir le feu sur un destroyer U.S. distant de plus de 15 km des côtes. Nous avions déjà tourné la pointe du Hoc. Là aussi ça avait dû barder sérieusement. Par radio je continuais de recevoir des nouvelles de la batterie. Après le destroyer ils s'attaquèrent à un cuirassé, la riposte du navire américain ne tarda pas, sous forme d'un cocktail savamment dosé d'obus de 127, et d'autres de 305! - 305 millimètres? Vous voulez dire des obus de 30 cm de long? - Pas du tout, je ne parle pas de leur longueur, je parle du calibre! - Vous voulez dire le diamètre? - Oui! Des obus monstrueux de 30 cm de diamètre, une centaine en tout, tirés du cuirassé, à plus de 15 km de distance. La batterie entama alors un autre duel d'artillerie avec le croiseur anglais "Ajax" qui s'approchait davantage, à une dizaine de km du rivage. Là encore une centaine d'obus furent tirés par ce navire pour faire bonne mesure. Ce n'est que le soir, vers 19h, après qu'un cuirassé américain et 2 croiseurs français se soient joints à la partie, que la batterie de Longues fut définitivement réduite au silence. Miraculeusement, nous avions réussi à échapper à cet enfer, et 4 jours plus tard à rallier sans avaries la base de Bordeaux. Là, sous plus de 6 mètres de béton, notre U-boat ne risquait plus rien. L'ange gardien A.T.E. ne m'avait pas menti. Le soir du 10 Juin, j'ai reçu, comme promis, de nouvelles instructions: "N'attendez pas une minute de plus! Le temps presse, bientôt vous ne pourrez même plus quitter la poche de Royan! Partez immédiatement pour Bergerac. Un canot pneumatique vous y attend. Il sera dissimulé sur la rive droite de la Dordogne, juste après le deuxième pont. Venez seul. Bonne chance" - Signé A.T.E. La poche de Royan? je ne connaissais pas encore de "poche", moi, à Royan, et puis si je quittais mon U-boat à Bergerac, en supposant que ce soit pour mon salut, comment pourrais-je recevoir d'autres messages? La radio de bord n'était pas démontable! La remontée de la Dordogne s'est faite dans la nuit, en surface. J'ai bien eu quelques craintes dans une ou deux courbes, mais, depuis le jour J, je me sentais vacciné à jamais contre la peur. Parvenu à Bergerac j'ai laissé l'équipage redescendre le U-boat vers Royan. Je les ai vu repartir dans la nuit, après un demi-tour des plus laborieux. Marins d'eau douce! Mais qui leur avait donc appris à manoeuvrer? Ca, des marins? Ces cafouillages me rendirent d'abord furieux, puis attendri, honteux, et fier enfin, en un mot bouleversé de nous séparer de cette façon. Sur le ciel étoilé de Bergerac se découpait... la statue silencieuse de Cyrano, aussi muette que la lune qui nous embrassait tous. - Vous devriez faire de la peinture, mon Capitaine! Ignorant ma moquerie, il continue son récit. - Je finis par repérer le canot pneumatique. Parmi quelques vêtements et des vivres je trouve un talkie-walkie. Comme si j'avais été observé, comme si l'on m'attendait, cet engin se met aussitôt à grésiller: remontez la rivière sur une trentaine de km. Puis, quand vous aurez dépassé le confluent avec la Vézère, stoppez. Terminé, A.T.E. Deux heures plus tard, message N°4: Continuez vers l'amont sur 4 km. Vous ne pouvez pas manquer la grande plage de sable sur votre droite, vous serez alors au pied d'un village nommé Le Buisson. Camouflez soigneusement le canot, il vous sera encore utile. Terminé, A.T.E. Le jour va bientôt se lever, quand grésille le message N°5: Partez à pied vers le sud. Marchez pendant une heure, jusqu'à l'église de Cadoin. Observez bien les chapiteaux du cloître... Vous ne le regretterez pas! Ils sont pleins de vie, de charme et de drôlerie. Terminé, A.T.E. Plein de drôlerie? Mais il se fiche de moi, lui, ou quoi? Ce message est incroyable! Les américains viennent tout juste de débarquer en Normandie, c'est la panique générale, et moi, Werner, Capitaine de la KriegsMarine en déroute, je reçois des instructions du style jeu de piste... façon rallye du week-end, avec en prime les coins touristiques du Guide du Routard 1945, à ne pas manquer surtout (Au passage je fais remarquer à Werner que les congés payés existaient déjà en France depuis 9 ans). - Sans blague, j'ai bien mis une semaine avant de réaliser que l'auteur des messages, celui qui signait A.T.E., n'était autre que l'Anglais à qui j'avais fait faux bond. Certes, il m'avait fait confiance, et je l'avais pour ainsi dire trahi. Comment croire alors qu'il puisse encore me vouloir du bien? J'ai quand même fini par "atterrir" à l'église de Cadoin. - Vous avez mis pied à terre en uniforme de capitaine? - Non! Il y avait des vêtements civils dans le canot, et aussi du tabac de Bergerac, du papier à cigarettes et une bouteille... - de Monbazillac? - Bravo! Je me souviens encore de son nom: un Château Tirecul... - La Gravière... ? - Exactement, un Château Tirecul La Gravière! - Vous avez quand même une sacrée mémoire, Herbert! - Ces choses-là ne s'oublient jamais! La preuve! ajouta-t-il, en me servant un nouveau verre de Tirecul, comme pour mieux illustrer son propos, en revanche, ce que j'ai complètement oublié c'est tout le labyrinthe interminable de grottes où l'on m'a caché par la suite. - Moi aussi, Capitaine, j'ai beaucoup de mal à vous suivre! - Attendez... Il se lève, repart chercher une carte dans le gros tiroir de gauche du buffet Henri II, puis l'étale sur la table. - Forcément... sans carte! Tenez, regardez... bon... je remonte la Dordogne comme ça, voilà jusqu'ici... d'abord en sous-marin jusqu'à Bergerac, puis en canot jusqu'au Buisson. Arrivé là... hop! On accoste, petite incartade à Cadoin, l'église, les chapiteaux, on rigole... on redescend la Dordogne, on remonte la Vézère... les grottes, des dizaines de grottes... Puis on redescend la Vézère, virage à gauche, et on re-remonte la Dordogne, comme ça, vous voyez? Et comme ça.... jusqu'à St Julien de Lampon, là... ici! - Dites-moi... heureusement qu'il y a cette carte! - Oubliez cette carte! La seule chose que vous devez retenir c'est que j'ai conduit mon U-boat jusqu'à Bergerac, et qu'ensuite je suis arrivé en canot jusqu'à St Julien! Voilà! C'est tout, c'est pas compliqué? - D'accord, mais la Vézère, les dizaines de grottes... ça ne comptait pas pour vous? - Je ne vais quand même pas vous faire un reportage sur les grottes de Lascaux, non? Ou une pub sur Cromagnon, pendant que vous y êtes, et le tout financé par le Conseil Régional, avec en fond sonore du Brahms ou du Haendel, et pourquoi pas Royal Canin! - Alors, comme ça... Lascaux, pour vous... rien à dire? R.A.S.? - Ni R.A.S, ni R.A.F., ni S.A.S, ni O.S.S, ni 117, ni S.O.S... ni S.N.C.F, ni E.D.F... STOP! Ni gaz, ni électricité, ni lampe à huile, rien j'vous dis, rien! Le noir! - Et... les grottes de la Vézère? - Rien! Rien que du noir, partout, à gauche, droite, et devant, et derrière... rien! Dans ma mémoire, et au plafond! En haut, en bas, du noir j'vous dis, à tous les étages! Vous comprenez à la fin ? - Ne vous fâchez pas mon Capitaine, j'ai cru que... - J'ai cru que!... J'ai cru que!... J'vais vous dire, moi, ce que vous avez cru... Vous avez imaginé que je faisais du tourisme, le nez en l'air, à contempler des plafonds, à scruter des parois où gambadaient chevreuils et aurochs, mammouths et empreintes de mains noires, brunes ou ocres, flèches rustiques et cavaleries rupestres! Perdu! Tout faux! Il faisait noir. Tout noir. Voilà c'est tout! Point final! Et il n'en dira pas plus, ce soir-là en tout cas. Je l'avais énervé, qui sait? Peut-être l'avais-je piqué dans son amour-propre? Non... son mutisme fâché tenait plus de la réserve que de la fierté. Il voulait, il devait se taire. Mais pourquoi? Pourtant, un autre soir: - Cromagnon ou Lascaux, vous savez, c'était pas vraiment le sujet, non. Tout ça, c'est des histoires qui n'ont rien à voir avec la mienne, c'est même de la "pré"-Histoire, des trucs qui n'intéressent vraiment que les spécialistes du carbone 14, et encore... Moi, je vous parle d'une histoire d'à peine 50 ans, une histoire moderne, une histoire en Néoprène armé de Nylon... en Nylon, monsieur, oui! comme le barrage construit à Aubas! Sur la Vézère justement... comme à Chicago, en Nylon, voilà... comme à Chicago! Le Werner me paraît légèrement allumé par le Monbazillac, pourtant il ne délire pas... Il a bien été caché par des résistants dans plusieurs grottes situées le long de la Vézère. Quant à ce barrage en Nylon... renseignements pris, il existe bel et bien, et c'est toujours du solide (comme à Chicago). - Les gens sont marrants... ils voudraient que je naisse en Allemagne, que je longe les côtes de la Floride en sous-marin, que je me retrouve prisonnier en Angleterre pour une histoire de chiottes bouchés... que je m'évade de façon rocambolesque pour arriver à Royan, bien avant Le Corbusier, puis que je remonte la Dordogne, toujours en sous-marin (on a ses habitudes), pour échouer finalement à Cromagnon, et tout ça sans une seule faille dans le récit? Moi je vous jure que c'est vrai, et toc... Et c'est tout! Et c'est comme ça, c'est à prendre ou à laisser... Si vous ne me croyez pas relisez les archives militaires! Elles sont désormais ouvertes à tout le monde depuis 1975! - Ne vous fâchez pas mon Capitaine, moi, je vous crois. - Vous avez un certain mérite, tout cela est tellement incroyable, je vous l’accorde... - Non pas... incroyable? Non... pas plus que Cyrano... - Cyrano? - Bah oui, Cyrano... de Bergerac, forcément. Voyage dans la lune compris. Alors? Incroyable, vous... le Werner de Bergerac?... "dans le fond", pas tellement, en tout cas, pas plus incroyable que ce que je vais vous dire... Mais, auparavant, dites-moi, cher Werner... vos instructions, ces instructions que vous avez reçues, tous ces messages numérotés... vous m’avez bien dit qu’ils étaient signés A.T.E.? N'est-ce pas? - Oui.. c'est bien ça, signés A.T.E... A, comme... - Werner, vous voulez dire A... comme Alan, et T... - T, comme Taisez-vous! et E... comme Ecoutez-moi bien! Je sais que vous êtes en possession des lettres d'Alan, je vous ai vu les sortir de leur trou... Je le sais parce que c'est MOI, oui MOI... qui les y avais mises! - Alan? C'était vous mon Capitaine? - Non... Alan c'était l'anglais des messages, l'anglais d'Angleterre quoi! Ce sera tout pour ce soir... Nous décidons, mutuellement, de finir la bouteille, qui visiblement n'attendait plus que ça, et j'allume une Gauloise pendant qu'il nous prépare un vrai café, un bon vieux jus d’acier! Après le café... le pousse-café, coup d'arbalète et vieil Armagnac obligent, je rentre chez moi... en somnambule. Le lendemain, quand la chaleur me sort de mon sommeil, il est largement plus de midi... gueule de bois? Non. Engourdissement, mélange de rêves et de réalité... Comment rassembler tout cela? Par expérience je sais que cigarettes et café-crème n'y changeront rien. Mes pieds nus sur le carrelage me téléguident jusqu'à la cuisine... gaz, allumettes, casserole d'aluminium, tasse en grès, 3 sucres, cuillère chromée, café soluble, flammes bleues, eau bouillante, lait frais, cigarette... Musique? Va pour Glenn Gould... Il me faut maintenant rassembler tous les morceaux. Hélas il y en a tellement, tellement plus que de variations Goldberg! Alors, comme ça, il m'observait, le vieux loup de mer! Qu'est-ce que je raconte? Il ne m'a pas seulement espionné... il m'a complètement manipulé, oui! Mais alors... Si c'est bien lui qui a enterré les lettres d'Alan dans le petit bois, Alice n'a jamais existé, ou plutôt oui: Alice... c'est lui, forcément! A moins qu'il ne bluffe? Je l'en crois tout à fait capable, le vieux loup. Pourtant non, c'est bien lui et pas moi, le premier des deux qui ait parlé à l'autre de ces fameuses lettres. Et même, en supposant qu'il m'ait vu cette nuit-là déterrer quelque chose aux pieds des 3 chênes, il ne pouvait pas deviner ce que cette boîte contenait... à moins, comme il le dit, avoir lui-même placé les lettres à l'intérieur. Quoi qu'il en soit, il en connaissait le contenu, et sans que je lui aie jamais dit la moindre chose au sujet de ces lettres, ni rien à propos d'Alan. Au fait, j’oubliais... Il était déjà au courant de la fiole de cyanure... Les cachotteries ont assez duré mon vieux Némo, va falloir faire surface et vite fait, cette fois, ta déformation professionnelle devient chronique, ça devient grave! Après les sous-marins, monsieur joue les taupes! Si je le laisse faire, il est fichu de sortir son périscope au beau milieu de ma cuisine. Il est grand temps d'appliquer les techniques de défense ad’hoc... Capitaine. Je vais le sortir de son trou, moi, avec des questions genre grenades! Pourquoi ceci? Et pourquoi cela? Hein? Boum! Et puis ci, et puis ça, hein? Boum! Re-pourquoi? Boum! Où, quand? Boum, boum! Comment?... tout l'arsenal des compléments y passera... les circonstanciels, de temps, de manière, et de lieu... de 20.000 lieux même! Sous les mers, sous les arbres, et même sous le carrelage, pendant qu'on y est! Avant de lancer la contre-offensive, je dois veiller à ne lui laisser aucune échappatoire, aucune chance de s'en sortir par une quelconque pirouette. Il faut que je prépare un plan minutieux, un filet assez large mais dont les mailles soient suffisamment fines pour ne laisser échapper aucun détail. Surtout ne rien perdre! Ce n'est pas lui le plus gros poisson à mes yeux, mais c'est lui qui doit me guider jusqu'au véritable trésor: la vérité de toute cette histoire. Il en est le poisson-pilote... Surtout ne pas le perdre de vue! Ne pas l’effaroucher! Moi qui, il y a deux minutes à peine, songeais aux grenades, me voilà redevenu soudain plus pacifique, plus discret, comment dire... plus diplomate. Certainement l'influence de Bach qui depuis mon réveil baigne mes réflexions d'une douceur apaisante... tempérée... oui... bien tempérée. Wait and see, si je ne vais pas à Lagardère, Werner viendra-t-il à moi... C'est stupide de l'attendre, il n'a aucune raison de venir me livrer ses secrets, comme ça, tout à trac... Et moi je n'ai jamais eu le flegme britannique... Alors, je n'y tiens plus, encore une fois je veux savoir, vite, tout de suite. Le soir vient à peine de tomber, il n'est pas trop tard pour l'inviter à souper... Je dévale la petite colline sur la route toute neuve qui l’enlace, et me voilà devant la grille de mon mystérieux voisin. Une poignée en fer forgé pendouille tristement au bout d'un fil de fer rouillé censé actionner une cloche suspendue, 5 mètres plus loin, au seuil de la maison. Le mécanisme paraît encore solide. Je tire... miracle! La cloche bouge légèrement, sans émettre le moindre son, et reste inclinée, mais sans revenir à sa position verticale. Pas un bruit, pas de ding, ni de dong! Pas même un tout petit "toc" de politesse... non, rien! Je retire un coup plus fort, et cette fois le câble entraîne violemment la cloche, qui, libérée, se détache de la maison, pour venir décrire une parabole jusqu'à mes pieds, enfin presque... sa course se termine précipitamment contre la tôle de la porte du jardin. Jolie percussion! L'effet de gong est saisissant. Le maître des lieux écarte alors le rideau de sa cuisine en maugréant je ne sais quoi d'inaudible. Je lui dis: - C'est moi, Capitaine ! (Comme si ça pouvait être quelqu'un d’autre! Passons...) Il semble me répondre quelque chose que, bien évidemment je n'entends pas. Si au moins il ouvrait sa fenêtre, ou si, mieux encore, il sortait... ce serait quand même beaucoup plus simple. Ce dialogue de sourds continue encore quelques secondes, puis, enfin, il consent à ouvrir un vasistas, en hurlant soudain: - Was ist dass? - Mon Capitaine, accepteriez-vous une invitation à souper? - Jawohl! Mon frichti peut bien carabouillir un jour de plus... Il n'en sera que meilleur! Attendez-moi, j’arrrrriiiiive! Pendant que je l'attends sur le pas de la porte, je me dis qu'il n'y a plus rien dans mon frigo, ni dans mon placard... sauf des nouilles... peut-être? Nous remontons la petite route circulaire de la colline. Derrière nous, au fond de la vallée, la Dordogne dessine d'autres courbes qui soulèvent déjà quelques lambeaux de brume. A côté du paquet de spaghetti entamé, la réserve de soupes en sachets me propose fidèlement de sauver la situation. J'accepte. - Vous aussi Capitaine? - Bitte? Pardon? - Velouté de Champignons... ou soupe à l'oignon? Un geste de sa main me laisse faire comme je l'entends. Ce sera donc une gratinée! Pendant que je fais bouillir de l'eau, il m'explique que le meilleur truc pour faire cuire les nouilles, quand on est sur un bateau, c'est de prendre directement de l'eau de mer. Pour deux raisons: la première, c'est que cela épargne la quantité d'eau douce qui est à bord, la seconde c'est que la salinité de l'eau de mer est exactement celle qui convient, ni plus ni moins, c'est parfait, comme si cela avait été fait "tout exprès-pour". Je m'attends à ce qu'il se mette à imiter Fernandel et nous rejoue une scène de Don Patillo. Je l'imagine, levant les yeux au ciel, interpellant le Seigneur, et lui demandant s’il avait salé la mer pour récompenser Saint Panzani. Herbert, comme s'il devinait mon sourire, me confesse qu'il admire beaucoup Neptune... le plus grand cuisinier de la nature, selon lui. Une poêle, un peu d'huile, et mes restes de pain se transforment aussitôt en croûtons dorés. Je remplis deux petits pots de grès de la soupe déjà prête. Les croûtons qui nagent retiendront le gruyère râpé à la surface tout le temps du passage au four. Voilà, deux ou trois gouttes de lait par dessus pour humecter légèrement le futur gratin, l'empêcher de durcir, de sécher, pour le rendre plus onctueux. A peine 5 minutes plus tard nous pouvons admirer l'oeuvre d'art fumante, croustillante et filante. L'invention géniale du couvercle nous permet de soulever, de regarder, de refermer, de re-soulever pour mieux sentir, de refermer encore, pour prendre le temps, tout le temps qu'il faut, quand on sait que la soupe restera chaude jusqu'au bout, que le grès la réchauffera même, plus on attendra. On pourra tout à la fois discuter et se régaler, sans se presser... chaudement. l'auteur? Daniel Lefèbvre, écrivain, informaticien, grand amateur de pain et de chasse à la bêtise. nietzsche@infonie.fr |